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Voyelles : aperture, point d’articulation et arrondissement

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Comment fonctionnent les voyelles ? Essentiellement, une voyelle est déterminée par trois différents ingrédients : l’aperture, le point d’articulation et l’arrondissement. Ici, je vais voir de quoi il s’agit et comment ça marche.


Cet article est le troisième d’une série que j’écris pour initier à la phonétique et à l’alphabet phonétique international. Pour aborder le sujet à fond, vous pouvez d’ores et déjà lire les premiers articles :

  1. Quelle est la différence entre phonologie et phonétique ?
  2. Introduction à l’alphabet phonétique pour le français
  3. Les consonnes
    1. [1/2] : flux d’air et mode d’articulation
    2. [2/2] : point d’articulation et voisement

Sommaire

  1. Précédemment sur Quantième Art
    1. Différences entre consonnes et voyelles
  2. Position de la langue
    1. Aperture
    2. Point d’articulation
    3. Représentation générale des voyelles
    4. Le schwa (/ə/)
  3. L’arrondissement des lèvres
  4. Flux d’air (voyelles nasales)
  5. La syntaxe de la description phonétique des voyelles
  6. Pour aller plus loin
    1. Les voyelles manquantes
    2. Et après ?

1. Précédemment sur Quantième Art

Dans mes deux articles précédents, je disais que les consonnes et les voyelles forment ensemble ce qu’on appelle les segments. Les deux types ont en commun d’être fabriqués avec une liste « d’ingrédients » 🍳 : chez les consonnes, il s’agit du flux d’air, du mode d’articulation, de l’écoulement de l’air, du point d’articulation et du voisement – en tout cas, cela suffisait pour expliquer 78 sons consonantaux distincts, ce qui est beaucoup.

1.1 Différences entre consonnes et voyelles

Une voyelle est produite sans contact entre les organes phonateurs, au lieu de quoi sa nature est déterminée, surtout, par la position de la langue. Tous les intervalles sont possibles entre deux positions. Il existe donc une infinité théorique de sons vocaliques qu’on doit réduire à une liste finie.

On a vu que c’est un peu la même chose pour les consonnes (comme le français n’utilise aucune consonne entre /t/ et /k/, un francophone peut croire que rien n’existe entre les sons [t] et [k], pourtant il y a [c] et d’autres subtiles distinctions intervallaires à faire), mais c’est d’autant plus vrai chez les voyelles qu’on n’a aucun repère physique pour les décrire avec une parfaite précision anatomique. C’est aussi pour ça qu’il peut être très difficile de distinguer entre deux voyelles à l’oreille et que je ferai peu usage d’extraits audio dans cet article ; les subtilités deviendraient vite frustrantes, même pour moi.

Mais il y a aussi une bonne nouvelle : qui dit absence de contact articulatoire dit aussi que la liste des ingrédients utilisables pour produire un son est plus courte. Je repasserai en revue tous les concepts pertinents ici, mais en résumé :

  • les flux d’air seront forcément pulmoniques ;
  • les modes d’articulation seront inexistants ;
  • les points d’articulation seront moins nombreux.

Ce n’est donc pas 78 sons que nous étudierons ici, mais seulement 28 « voyelles de base ». Il existe justement 28 caractères de l’alphabet phonétique international (API) pour les voyelles. De plus, les langues du monde distinguent le plus souvent entre 5 et 15 voyelles. Comprendre 28 voyelles sera donc plus que représentatif de leur fonctionnement général. Les voici toutes réunies, suivies de l’inventaire des voyelles françaises standard d’où j’ai retiré les lignes et colonnes inutilisées pour comparaison :

Tableau des voyelles de l’API
Point d’articulation
et caractère
d’arrondissement →

Aperture ↓
Antérieur Antérieur
(réduit)
Central Postérieur
(réduit)
Postérieur
Non
arr.
Arr. Non
arr.
Arr. Non
arr.
Arr. Non
arr.
Arr. Non
arr.
Arr.
Fermée i y ɨ ʉ ɯ u
Pré-fermée (réduite) ɪ ʏ ʊ
Mi-fermée e ø ɘ ɵ ɤ o
Moyenne ə
Mi-ouverte ɛ œ ɜ ɞ ʌ ɔ
Pré-ouverte æ ɐ
Ouverte a ɶ ä ɑ ɒ
Tableau des voyelles françaises
Point d’articulation
et degré d’arrondissement →
Aperture ↓
Antérieur Central Postérieur
Non
arr.
Arr. Non
arr.
Non
arr.
Arr.
Fermée i y u
Mi-fermée e ø o
Moyenne ə
Mi-ouverte ɛ1 ɛ̃ œ œ̃ ɔ ɔ̃
Ouverte a ɑ ɑ̃

1 Le français belge compte aussi une version longue de cette voyelle, /ɛː/, qui est distinguée de /ɛ/ (comme dans « mettre » vs « maître »).


2. Position de la langue

Une voyelle tient en majeure partie à une seule chose : la position de la langue. Celle-ci s’exprime en point d’articulation et en aperture.

2.1 Aperture

L’aperture qualifie la position de la langue dans le sens de la hauteur de la bouche. On compte jusqu’à sept degrés d’aperture, des voyelles fermées (avec la langue rapprochée du palais) aux voyelles ouvertes (langue « aplatie »). Dans l’ordre, on a les voyelles :

  • fermées ;
  • pré-fermées1 ;
  • mi-fermées ;
  • moyennes ;
  • mi-ouvertes ;
  • pré-ouvertes ;
  • ouvertes.

1 Seulement si on compte les voyelles réduites.

2.2 Point d’articulation

Le point d’articulation représente la position de la langue dans le sens de la longueur de la bouche. On en compte généralement trois. Il y a les voyelles :

  • antérieures (plus rarement, frontales) où la langue est avancée ;
  • centrales, où la langue est en position de repos ;
  • postérieures, avec la langue reculée.

On compte aussi communément trois voyelles dites « réduites » [ɪ,ʏ,ʊ] qui ne sont pas tout à fait antérieures (pour [ɪ,ʏ]) ni tout à fait postérieures (pour [ʊ]). On peut comparer le mot français « site » /sit/ et le mot anglais “sit” /sɪt/ pour se rendre compte de la différence.

En français standard, 9 des 16 voyelles (56%) sont antérieures. C’est aussi parmi celles-ci que les confusions les plus fréquentes se produisent (le français métropolitain d’aujourd’hui compte plus généralement 13 voyelles, dont 6 antérieures (46%)).

→ Voir mon article Introduction à l’alphabet phonétique pour le français pour plus de détails sur les voyelles françaises.

2.3 Représentation générale des voyelles

On peut représenter les voyelles avec :

  • un tableau, comme je l’ai fait ;
  • un trapèze vocalique ;
  • un triangle vocalique.
Représentation des voyelles de l'API dans un trapèze vocalique.
Trapèze vocalique.
Représentation acoustique des voyelles de l'API dans un triangle vocalique.
Triangle vocalique.

Le trapèze et le triangle recouvrent deux réalités différentes :

  • le trapèze imite la forme de la bouche ; c’est un schéma articulatoire 💪 illustrant l’endroit approximatif où l’on va amener le dos de la langue pour produire une voyelle donnée ;
  • le triangle montre la distance perçue entre les voyelles à l’oreille, indépendamment de comment elles sont articulées ; c’est un schéma acoustique 🔊.

Un aspect que le trapèze ne recouvre pas, c’est la « tolérance articulatoire » plus grande des voyelles postérieures. Les voyelles antérieures (par exemple [i,e]) ont une faible tolérance articulatoire car le moindre mouvement de la langue les transformera en d’autres voyelles. Les voyelles postérieures (comme [ɑ,o]), en revanche, peuvent être prononcées en reculant la langue ou en reculant beaucoup la langue.

2.4 Le schwa (/ə/)

Au centre du tableau, on trouve une voyelle un peu spéciale. Elle a même son propre nom : le schwa (du mot hébreu pour « vide »). Il s’agit de la voyelle moyenne centrale, c’est-à-dire le son que l’on produit avec la langue totalement relâchée. En donnant de la voix avec les organes phonateurs immobiles et en position de repos, on produit un schwa.

C’est une voyelle assez commune. Elle est notamment au cœur de la réduction vocalique, un phénomène où les voyelles inaccentuées (en anglais ou en russe par exemple) sont détendues et se rapprochent du schwa (les voyelles /i,y,u/ peuvent par exemple devenir les voyelles réduites /ɪ,ʏ,ʊ/), ou deviennent pleinement un schwa. Traditionnellement, c’est aussi la voyelle de la lettre E en français (comme dans « le » /lə/), qu’on implique dans la règle du E caduc, mais cette voyelle est souvent prononcée plus proche de [œ] que de [ə] en France de nos jours.


3. L’arrondissement des lèvres

Autre point commun avec les consonnes : les voyelles ont un paramètre binaire qui vient s’ajouter à l’association des deux premiers. Ici, il ne s’agit cependant pas de savoir si le son est sourd ou voisé mais non arrondi ou arrondi. On appelle cela le caractère d’arrondissement, ou de rondeur ⚪.

Cet arrondissement est celui des lèvres, qui peut radicalement modifier la prononciation d’une voyelle. Les voyelles françaises I et U par exemple (/i/ et /y/) ont le même point d’articulation (elles sont antérieures) et la même aperture (elles sont fermées), mais seule la seconde est arrondie. Même chose pour É et EU (/e/ et /ø/). En tout, 8 des 16 voyelles du français standard (50%) sont arrondies, ou 7 dans un dialecte à 13 voyelles typique (54%).

Schéma de l'arrondissement des voyelles.

4. Flux d’air (voyelles nasales)

Tout segment (consonne ou voyelle) est produit en manipulant de l’air avec nos organes phonateurs. Cet air peut circuler librement ou bien être retenu dans une cavité : c’est le principe du flux d’air. Dans les langues du monde, la grande majorité des voyelles sont orales, c’est-à-dire que l’air circule librement depuis les poumons et sort normalement par la bouche.

C’est cependant un aspect important à couvrir pour quelques langues telles que le portugais, le polonais… ou le français. En effet, nous avons aussi quatre voyelles nasales, produites en laissant échapper une partie du flux d’air par le nez. Ces voyelles sont marquées en API en ajoutant une tilde au caractère de base, et viennent s’ajouter à notre inventaire de 28 voyelles de base (c’est gratuit, ça me fait plaisir).

Graphème françaisANONINUN*
En alphabet phonétique international/ɑ̃//ɔ̃//ɛ̃//œ̃/

1 Aujourd’hui prononcé /ɛ̃/ (et donc confondu avec ‹in›) dans une grande partie de France métropolitaine.

Schéma de la nasalisation des voyelles.

5. La syntaxe de la description phonétique des voyelles

Comme pour les consonnes, on donne les caractéristiques d’une voyelle dans un ordre fixe.

  1. D’abord, la nature du segment (ici : « voyelle ») ;
  2. ensuite, le degré d’aperture (« ouverte », « fermée » etc.) ;
  3. son point d’articulation (« antérieure », « postérieure » etc.) ;
  4. son caractère d’arrondissement (« non arrondie » ou « arrondie ») ;
  5. puis (s’il y en a), ses particularités supplémentaires (par exemple : « nasale »).

On peut donc dire que :

  • /e/ est une voyelle mi-fermée antérieure non arrondie ;
  • /ɔ/ est une voyelle mi-ouverte postérieure arrondie ;
  • /ɑ̃/ est une voyelle ouverte postérieure non arrondie nasale.

Si on connaît un peu l’API, ça marche dans les deux sens et l’on pourra par exemple déduire, si l’on entend parler d’une voyelle mi-fermée centrale arrondie, qu’il s’agit du son /ɵ/ qu’on peut notamment entendre en russe, comme dans тётя (t’ot’a) /ˈtʲɵ.tʲə/.


6. Pour aller plus loin

6.1 Les voyelles « manquantes »

Le tableau que j’utilise comme base présente des trous 🕳️ un peu étranges au premier abord. Cela tient simplement au fait que certaines voyelles sont plus rares dans les langues du monde. Cette rareté s’explique souvent par de complexes contraintes acoustiques qui dépassent le sujet de l’article. Toutefois elles sont la raison, par exemple, à ce que les voyelles antérieures arrondies et les voyelles postérieures non arrondies soient plus rares.

Point d’articulation
et caractère
d’arrondissement →

Aperture ↓
Antérieur Antérieur
(réduit)
Central Postérieur
(réduit)
Postérieur
Non
arr.
Arr. Non
arr.
Arr. Non
arr.
Arr. Non
arr.
Arr. Non
arr.
Arr.
Fermée i y ɨ ʉ ɯ u
Pré-fermée (réduite) ɪ ʏ ʊ
Mi-fermée e ø ɘ ɵ ɤ o
Moyenne ə
Mi-ouverte ɛ œ ɜ ɞ ʌ ɔ
Pré-ouverte æ ɐ
Ouverte a ɶ ä ɑ ɒ

Il y a donc certaines voyelles qu’on peut ajouter au tableau si c’est vraiment nécessaire.

  • Pour que l’inventaire des voyelles réduites soit symétrique (ce qui ne veut pas dire exhaustif), on peut ajouter la très rare [ɯ̽] (qu’on peut aussi marquer [ʊ̜]).
  • Les langues qui ne distinguent pas les voyelles mi-fermées et mi-ouvertes (ce qui est le cas de l’espagnol et, de plus en plus, du français) ont souvent des voyelles antérieures et/ou postérieures moyennes qui n’ont pas leur caractère dédié dans l’API. Elles seront souvent marquées par le caractère le plus proche pour simplifier (comme en espagnol, pour /e,o/) mais on peut les représenter avec plus de précision comme [e̞,o̞,ø̞,ɤ̞] ou, plus rarement, [ɛ̝,ɔ̝,ʌ̝,ɔ̝].
  • On peut boucher n’importe quel autre trou de diverses manières quoiqu’il y en aura rarement besoin : un schwa arrondi, par exemple, pourra s’écrire [ə̹], [ɵ̞], [ɞ̝], etc.

6.2 Et après ?

Les signes diacritiques très difficiles à voir que j’utilise ci-dessus pour affiner la représentation des voyelles existent en grand nombre. Pas seulement pour les voyelles, d’ailleurs. Si vous voulez savoir à quoi ils servent, bonne nouvelle : c’est le sujet du prochain article de la série !

Si vous cherchez à en savoir plus sur les semi-voyelles, lisez donc cette section de mon article sur les consonnes. Les diphtongues vous intéressent ? Je leur ai dédié un article ici.

Mais avant, prenez une pause : si vous avez lu la série jusqu’ici, vous devriez maintenant avoir de solides connaissances sur le fonctionnement des consonnes, des voyelles et sur leur place dans la langue française. C’est déjà beaucoup, et les articles suivants exploreront des aspects bien plus spécialisés du domaine. Merci de me suivre !

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