Article écrit pour Pro/p(r)ose

Tout savoir sur l’alphabet phonétique international

3.3
(3)

Un article conçu pour vous apprendre à lire l’alphabet phonétique international (API).


ℹ️ Je suis en train de doucement remanier cet article sous la forme d’une série. Les premiers paragraphes de l’article (ceux qui sont numérotés) renvoient vers les billets déjà publiés dans cette série. Revenez plus tard pour découvrir la suite du projet !

Si vous aimez plonger dans les dictionnaires papier ou dans le Wiktionnaire, vous serez familier de ces lettres bizarres utilisées pour représenter des sons, mais quant à les décrypter, c’est une autre histoire. Voici donc un petit guide.

L’article est long, et si vous ne lisez pas tout, c’est compréhensible. Un conseil : utilisez le zoom de votre navigateur si les caractères sont trop petits, avec « Ctrl molette » ou « Ctrl + » (dézoomez avec « Ctrl – »).


bannière propose v3

1. Phonologie ou phonétique ?

Avant de plonger dans la lecture des signes phonétiques, il peut être important de pouvoir répondre à cette question : « quelle est la différence entre phonologie et phonétique ? ».

2. L’alphabet phonétique en français

Vous êtes maintenant paré pour aborder l’alphabet phonétique du français ! Lisez l’article « Introduction à l’alphabet phonétique pour le français » afin de poursuivre la découverte en terrain familier.

L’API entier

3. Les consonnes

On étudiera les consonnes en deux fois.

Les voyelles

Les altérations consonantales et vocaliques

Vous vous rappelez que dans les tableaux précédents, j’insistais qu’ils représentaient les consonnes et les voyelles de base ? Eh bien les altérations permettent d’étendre ces sons de base. Les altérations sont marquées par des lettres en exposant (comme /ʰ/) et diverse diacritiques (comme /ɑ̃/). Vous pouvez remarquer que j’ai déjà employé des diacritiques dans les tableaux ci-dessus afin de remplir un peu plus les tableaux.

Les altérations dont je vais parler servent le plus souvent à la notation phonétique, pour la rendre plus précise. Mais rien n’empêche d’utiliser lettres en exposant et diacritiques pour une notation phonémique si c’est pertinent (et les distinctions que font certaines langues rendent même cela nécessaire).

Prenez aussi en compte le fait que les diacritiques peuvent s’empiler les uns sur les autres si c’est nécessaire : [o˞̤̽̃], [ɑ̝̹̰], [r̩̠̝̺]… Ces sons n’existent pas, à tout le moins leur notation est-elle inutilement alambiquée en l’état, mais ils pourraient exister et être marqués ainsi.

Avec les lettres en exposant : la coarticulation

[§ aspiration] [§ arrondissement] L’utilisation d’une lettre en exposant exprime la coarticulation. La coarticulation, c’est quand deux sons normalement séparés fusionnent pour n’en former plus qu’un. Par exemple, un /p/ aspiré, marqué /pʰ/, peut être exprimé par la fusion de /p/ avec /h/ (le son de la lettre en anglais), à la différence que /ph/ est constitué de deux sons et /pʰ/ d’un seul. Les principales coarticulations sont listées ci-dessous :

  • [ʰ] est l’aspiration et indique une consonne légèrement soufflée, ou fortement expirée ;
  • [ʷ] est le caractère de rondeur (l’arrondissement des lèvres) et indique une consonne réalisée avec les lèvres arrondies (comme « pois », mais en un seul son) ;
  • [ʲ] est la palatalisation et indique une consonne réalisée avec une « mouillure » (comme « pion », mais en un seul son) ;
  • [ˠ] est la vélarisation et indique une consonne réalisée de façon gutturale (c’est la façon dont certains locuteurs du français peuvent prononcer « prôner »[pˠone]) ;
  • [ˤ] est la pharyngalisation et indique une consonne coarticulée avec le fond de la gorge (sans équivalent proche en français, mais cela existe en arabe).

Note N° 11 : le caractère [ɫ] est une relique du temps où l’API utilisait plus de diacritiques ; c’est la représentation standard de [lˠ], qui constitue une exception à la régularité générale de l’alphabet.

Note N° 12 : il existe aussi la glottalisation marquée [ˀ] mais elle est souvent marquée d’une autre manière… [pʼ], par exemple. Si vous avez fait attention au précédent tableau, vous remarquerez que c’est le diacritique utilisé pour les consonnes éjectives. Car oui, une consonne éjective, c’est une consonne glottalisée.

[§ distinction de couple] [§ voisement] Puisqu’on est sur la coarticulation, je vais parler d’un phénomène intéressant que je vais appeller « distinction de couple » faute d’avoir un terme officiel pour ce phénomène. Ce que j’entends par là, c’est la différence que fait le français entre /t/ et /d/, entre /s/ et /z/, entre /k/ et /g/ etc… Le voisement, vous vous rappelez ? Le voisement, c’est ce qui sert de distinction de couple en français ; si vous remontez pour voir le tableau phonologique des consonnes en français, vous verrez que les sons qui sont par deux sont toujours distingués par le voisement.

Mais d’autres langues, quand elles utilisent une distinction de couple, n’utilisent pas toujours le voisement. Par exemple, le chinois utilise l’aspiration comme distinction de couple. On peut organiser les consonnes voisées, sourdes et aspirées en degrés et concevoir le tableau suivant.

La distinction de couple selon les langues : le français distingue les phonèmes /b,p/, tout comme l’anglais qui les décale toutefois légèrement vers l’aspiration (les consonnes voisées sont plus sourdes et les consonnes sourdes plus aspirées qu’en français). Le mandarin, quant à lui, n’a pas de consonnes voisées, et distingue les consonnes sourdes des consonnes aspirées. Certaines langues comme le romani font la différence entre les trois ou quatre possibilités, mais les langues de ce type sont rares (le hindi distingue par exemple en plus les consonnes voisées aspirées : /b bʱ p pʰ/).

Note N° 13 : rappelons que le tableau parle de phonèmes ; les phonèmes sont susceptibles de changer de nature, et d’être réalisés différemment en fonction de leur environnement.

Avec les diacritiques

[§ arrondissement] [§ réduction] Les diacritiques ont des usages divers. Ils peuvent servir à noter la nature d’un son, à affiner sa position voire à marquer la coarticulation (cf. ci-dessus). Certains ne s’appliquent qu’à des consonnes, d’autres qu’à des voyelles, d’autres aux deux.

Pour les voyelles
  • [ə̹] (plus arrondi) indique une voyelle réalisée avec les lèvres un peu plus arrondies que le caractère de base ne l’exprime, voire pas arrondies dans le cas d’une notation pratique d’un phonème théorique ([ɛ̹] peut donc être équivalent à [œ] mais lui être préféré pour éclairer le processus pratique d’arrondissement) ;
  • [o̜] (moins arrondi) indique une voyelle réalisée avec les lèvres peu ou pas arrondies (idem que ci-dessus mais à l’envers) ;
  • [ö] indique que la voyelle est réalisée un peu plus au centre que le caractère de base ne l’exprime (ce qui équivaut à une voyelle rétractée si elle est frontale, et avancée si elle est postérieure) ;
  • [ɯ̽] (réduit) indique une voyelle réduite, c’est-à-dire rapprochée du schwa [ə] (voyelle centrale et moyenne, donc « neutre ») par le point d’articulation comme par l’aperture (pour illustrer la transformation d’une voyelle sur le tableau vocalique quand elle est réduite, il faut tracer une ligne diagonale qui part du son de base et se dirige – sur une plus ou moins longue distance – vers le centre) ;
  • [ə̯] (non syllabique) indique la voyelle constituant la partie non syllabique d’une diphtongue* ;
  • [ɚ] (rhotacisation) indique une voyelle rhotacisée, ce qu’on peut illustrer par la fusion d’une voyelle avec le anglais américain (purr = /pɜɹ/ = /pɜ˞/) (attention toutefois, l’anglais britannique n’est pas souvent rhotique et prononce « purr » /pɜː/) ;
  • [ə̤] (murmuré) indique une voyelle murmurée, légèrement soufflée ou expirée, comme si le  anglais avait fusionné avec elle ;
  • [ə̰] (craqué) indique une voyelle craquée ; pour la réaliser, imaginez (ou imitez) quelqu’un faisant « euh » avec un ton de voix très bas et vous devriez entendre chaque vibration individuelle des cordes vocales (c’est une phonation très étrange mais elle peut être phonémique) ;
  • [ə̃] (nasal) indique une voyelle nasalisée, c’est-à-dire qu’un peu de l’air utilisé pour la réaliser passe par le nez (le français a des consonnes nasales dans « pain », « pont », « pan » etc.)
Pour les diphtongues

Voyez mon article « Qu’est-ce qu’une diphtongue ?« .

Pour les consonnes

[§ voisement] Outre les caractères en exposant, les consonnes peuvent être dotées des diacritiques suivants.

  • [b̥] (dévoisé) indique une consonne réalisée avec moins de voisement que le caractère de base ne l’exprime, voire pas voisée dans le cas d’une notation pratique d’un phonème théorique ([b̥] peut donc être équivalent à [p] mais lui être préféré pour éclairer le processus pratique de dévoisement) ;
  • [p̬] (voisé) indique une consonne réalisée avec plus de voisement ou entièrement voisée (idem que ci-dessus mais à l’envers) ;
  • [r̩] (syllabique) indique une consonne constituant une syllabe à elle seule (comme « schlagen » /ʃlaːgn̩/ en allemand) ;
  • [p̼] (linguolabial, rare) indique une consonne réalisée avec le contact de la langue avec les lèvres (techniquement, « linguolabial » pourrait être un point d’articulation, mais il est si rarement utilisé dans les langues naturelles qu’on ne le marque que par le biais d’un diacritique) ;
  • [t̪] (dental) indique une consonne réalisée à la base des dents supérieures (souvent utilisé pour les sons dentaux [t̪ d̪ n̪] des langues romanes pour les différencier des sons alvéolaires [t d n] des langues germaniques – et même parfois considéré comme un point d’articulation à part entière) ;
  • [t̻] (laminal) indique une consonne articulée avec le dos de la langue plutôt que la pointe ;
  • [t̺] (apical) indique une consonne articulée avec la pointe de la langue plutôt que le dos ;
  • [p̚] (désocclusion inaudible) indique une consonne occlusive, généralement en fin de mot, dont le relâchement n’est pas audible (comparez l’anglais « lap » [læp̚] et le français « lappe » [lap]) ;
  • [pʼ] (éjectif / glottalisé), vous l’avez déjà vue si vous avez tout lu jusqu’ici (sinon, remontez jusqu’au précédent tableau).

Pour les consonnes et les voyelles : les diacritiques de positions

  • [ə̟ k̟] (avancé) indique que le son est réalisé un peu plus en avant que le caractère de base ne l’exprime ;
  • [ə̠ k̠] (rétracté) indique que le son est réalisé un peu plus en arrière que le caractère de base ne l’exprime ;
  • [ə̞ k̞] (abaissé, rare pour une consonne) indique que le son est réalisé un peu plus bas que le caractère de base ne l’exprime (ce qui a pour effet de transformer les consonnes en consonnes fricatives ou spirantes puisque cela annule le contact d’un organe phonateur avec un autre) ;
  • [ə̝ r̝] (élevé, rare pour une consonne) indique que le son est réalisé un peu plus haut que le caractère de base ne l’exprime (dans le cas des consonnes, elles sont de ce fait réalisées avec une plus forte pression d’un organe phonateur sur un autre).

Les tons

Pour tout savoir sur les tons, voyez mon article « Phonétique : qu’est-ce qu’un ton ? ».


La ponctuation

[§ accent tonique] [§ affrication] [§ longueur] Pour finir, l’API a tout un système de ponctuation qu’il est important de maîtriser.

  • [.] est un séparateur syllabique ; il indique la limite entre une syllabe et une autre (« syllabe » /si(l).lab/) ;
  • [ː] indique la longueur d’une voyelle (anglais « bin » /bɪn/ et « bean » /biːn/) ou la quantité d’une consonne (une consonne longue est dite « géminée ») (italien « moto » /moto/ et « motto » /motːo/) ; plus rarement, on emploie [ˑ] pour une voyelle ou une consonne semi-longue (jamais phonémique), [ːː] pour une voyelle extralongue (rarement phonémique), ou le diacritique [ə̆] pour une voyelle amuïe (extra-courte) ;
  • [ˈ] indique l’accent tonique (non phonémique en français) (espagnol « corrí » /ko.ˈri/) ;
  • [ˌ] indique l’accent tonique secondaire (anglais « elevation » /ˌɛ.lɪ.ˈveɪ.ʃən/) ;
  • [◌͡◌] indique une consonne affriquée, c’est-à-dire une combinaison d’une consonne occlusive et d’une consonne fricative prononcées ensemble, comme dans « tchak ! » /t͡ʃak/ ;
  • [‿] indique une liaison, comme le français en raffole (« c’est-à-dire » /s‿ɛ.t‿a diʁ/, remarquez le délimiteur syllabique)
  • [|] marque une pause brève, typiquement au niveau d’une virgule ;
  • [‖] marque une pause longue, typiquement entre deux phrases.

Note N° 14 : quoiqu’une voyelle longue et une consonne géminée soient toutes les deux retranscrites avec /ː/, elles ne sont pas forcément la même chose : une voyelle longue est maintenue, tandis qu’une consonne occlusive longue est retenue pendant une fraction de seconde (en revanche, une consonne fricative longue fonctionne comme une voyelle longue). 


Conclusion

J’ai déployé le maximum de mes capacités pédagogiques pour cet article, mais ce n’est pas pour autant qu’il est parfait ou même suffisant. N’hésitez pas à laisser un commentaire si vous avez une question, car je suis là pour aider.

Je vais finir sur une note importante : de longs articles pleins de théorie, c’est bien gentil mais ce n’est pas ça qui va vous apprendre à les prononcer de façon pratique. Et il n’y a pas trente-six façons de faire : prononcez ! Pas besoin non plus de parler à haute voix ; murmurer suffit. Apprenez à reconnaître les points d’articulation à la force de comparer les sons que vous pouvez produire, puis les trous se boucheront tout seuls.

Je n’ai pas non plus tout couvert dans cet article, mais j’ai jugé que des choses comme les extensions de l’API, le clic sublingual, la désocclusion latérale, la position de la racine de la langue, la prénasalisation, ou encore l’hindi qui fout mes explications en l’air en faisant la distinction entre /k kʰ g gʱ/… tout ça sortait du domaine de l’acceptable pour un article qui est déjà bien long. Là encore, n’hésitez pas à me taper dessus en commentaires si ça ne vous suffit pas.

Ah, au fait, si vous avez besoin d’écrire en alphabet phonétique (d’un clavier, quoi), je vous conseille cet outil en ligne pour ordinateur et cette application pour mobile.

Merci beaucoup de votre lecture !

Sources

Cet article a beaucoup été écrit sur la base de mes propres connaissances, que j’ai abondamment vérifiées à coups de Wikipédia comme toujours. Je peux néanmoins citer l’ouvrage de David J. Peterson, The Art of Language Invention, pour certains éléments d’informations et idées de vulgarisation que le livre m’a transmis, ainsi que Fracademic, qui est une excellente ressource en la matière.


Ça vous a plu ? Soutenez le blog et aidez-moi à produire du contenu de qualité !

Une petite note ?

Note moyenne : 3.3 / 5. Votes : 3

(Psst, cet article n'est pas encore étoilé)

Je suis navrée de ne pas vous avoir été utile

Dites-moi ce qui ne va pas…

…c'est anonyme !

S’abonner
Notifier de
guest
7 Commentaires
Inline Feedbacks
Voir tous les commentaires

[…] mais le principe du Huit Américain fonctionne souvent ; il suffit de remplacer la couleur par un mode d’articulation et la hauteur par un point d’articulation. Ce n’est pas une constante, mais un son […]

[…] pas – ou mal – l’alphabet phonétique international, je vous invite à aller voir cet autre article de ma composition sur le sujet. Vous pouvez aussi consulter des mots sur le Wiktionnaire ou […]

[…] of the American Eight itself functions quite often; we only have to replace the card color with a mode of articulation and the rank with a point of articulation. While this is not a constant, a sound usually changes […]

[…] of the American Eight itself functions quite often; we only have to replace the card color with a mode of articulation and the rank with a point of articulation. While this is not a constant, a sound usually changes […]

[…] article est le troisième d’une série que j’écris pour initier à la phonétique et à l’alphabet phonétique international. […]

[…] voulez apprendre l’alphabet phonétique international ? J’ai un article à ce sujet qui propose une série d’étapes pour le faire dans les bonnes conditions. Cet article est […]

[…] article est le troisième d’une série que j’écris pour initier à la phonétique et à l’alphabet phonétique international. […]