Langues

Accent tonique et accent de hauteur : quelles différences ?

Certaines langues utilisent un accent de hauteur. En quoi consiste-t-il, et quelle est la différence avec un accent tonique ?

Sommaire

    1. La prosodie
    2. Accent tonique ou accent d’intensité ?
    3. Accent d’intensité et accent de hauteur
    4. En pratique, c’est différent
    5. Exemples
    6. Sources

On sait tous à peu près ce qu’est un accent tonique. Mais certaines langues utilisent un accent de hauteur, ce qui est loin d’être aussi clair. Je repasse les deux en revue pour expliquer la différence.


La prosodie

La prononciation d’une langue passe en grande partie par sa phonologie, c’est-à-dire l’agencement des sons et la façon qu’ils ont de convoyer l’information, mais aussi largement par un champ plus méconnu : la prosodie. Cette dernière comprend le ton, l’inflexion, l’intonation ou le rythme d’une phrase entre autres.

On parle peu de la prosodie car on n’en a souvent pas besoin, et surtout pas en français où les distinctions prosodiques ne servent jamais à produire de véritables distinctions sémantiques. Si je prononce ”chat” d’une voix basse ou forte, ou que je module mon inflexion de la voyelle, le mot continue obstinément à vouloir dire ”chat”, rien d’autre.

La prosodie n’est alors souvent porteuse que de l’émotion (si l’on parle avec colère, emphase, ironie, etc.) ¹ ou du rhème qu’on introduit – c’est-à-dire l’élément nouveau. L’intonation montante caractéristique de l’interrogation (quasiment universelle dans les langues du monde) est un phénomène prosodique.

Exemples de distinctions émotionnelles produites par la prosodie

Exemples de distinctions émotionnelles produites par la prosodie.

Exemples de distinctions rhématiques produites par la prosodie

Exemples de distinctions rhématiques produites par la prosodie.

Beaucoup de langues font un usage plus vaste de la prosodie que celui du français. Car la prosodie, en plus d’être émotionnelle ou rhématique, peut être phonologique : des distinctions de ton, d’inflexion, etc. peuvent avoir un rôle sémantique et ainsi servir à créer du sens. C’est ce qui se produit dans une langue à tons, une langue qui utilise un accent tonique distinctif ou une langue qui utilise un accent de hauteur distinctif.

→ En phonologie, on parle alors de distinction suprasegmentale car le sens est créé sans faire appel directement aux segments, c’est-à-dire les consonnes et les voyelles.

Attention, ce n’est pas parce que le français ne dispose pas d’un accent tonique distinctif (qui sert à créer du sens) qu’on n’a pas d’accent tonique tout court dans notre langue : j’en parle plus en détails dans mon article ”Y a-t-il un accent tonique en français ?”.


Accent tonique ou accent d’intensité ?

L’accent tonique et l’accent de hauteur ont en commun de relever de la prosodie, ainsi que le mot ”accent”, car ils ont pour rôle d’accentuer une partie d’un mot, c’est-à-dire de l’emphaser, de la mettre en évidence. Cette partie d’un mot est toujours une syllabe, et plus particulièrement (dans la plupart des cas) la voyelle d’une syllabe.

Parler d’accent tonique est un abus de langage, car on veut en fait parler d’accent d’intensité. L’accent d’intensité et l’accent de hauteur sont les deux types d’accents toniques les plus connus. Un accent tonique, au sens générique, peut en réalité désigner n’importe quel procédé mis en œuvre par une langue pour emphaser une syllabe (c’est plus clair en anglais, ou l’accent tonique devient le ”stress”). Dans la suite de cet article, j’utiliserai donc les mots dans leur acception technique ici définie.

→ Pour clarifier, on généralise lorsqu’on parle de l’ ”accent tonique” en espagnol, en anglais ou en allemand. Ces langues ont effectivement un accent tonique distinctif, mais il s’agit plus précisément d’un accent d’intensité, et il est crucial de comprendre le raccourci si l’on veut voir la distinction entre les différents types d’accents toniques au sens propre.


Accent d’intensité et accent de hauteur

À ce stade, la différence est normalement devenue plus claire d’elle-même : l’accent d’intensité (souvent dit ”tonique”) appuie sur la force de la syllabe. Quant la ”hauteur” de l’accent de hauteur, c’est une hauteur mélodique, comme pour les tons du chinois. En ce qui concerne l’accent de hauteur, on parle donc d’une ”note” plus haute (plus aiguë) au sens musical.

→ Nul besoin de chanter juste pour parler une langue à tons ou une langue à accent de hauteur ! On parle ici de hauteur relative, ce qui signifie qu’un accent de hauteur donne une note plus aiguë à une syllabe accentuée par rapport à une syllabe inaccentuée – qu’elle soit musicalement juste ou non, ça n’a aucune importance.

Types d'accents toniquesPour le dire autrement, une langue avec un accent de hauteur est le type le plus basique de langues à tons : c’est une langue à… un ton. Enfin, ça, c’est la gentille théorie, parce que :


En pratique, c’est différent

La distinction de l’accent d’intensité d’avec l’accent de hauteur est forcément exotique pour un francophone qui, s’il ne parle pas de langue avec l’un ou l’autre, n’a conscience de l’existence ni de l’un, ni de l’autre. Pourtant, ils font mieux qu’exister. Parfois, ils cohabitent.

En fait de cohabitation, il faut plutôt parler de confusion. Car s’il est parfaitement possible pour une langue de se reposer prioritairement sur un accent d’intensité OU un accent de hauteur, rassurez-vous : les linguistes s’écharpent dès qu’on leur dit que les deux peuvent se rencontrer dans une seule langue. Les analyses se multiplient et ne se ressemblent pas.

Carte des langues à accent de hauteur en Europe

En serbo-croate — On considère parfois que le serbo-croate a deux accents de hauteur et deux accents d’intensité distincts. Mais les accents de hauteur de cette langue sont usuellement désignés comme des tons, et ils interagissent notamment avec la longueur des voyelles et d’autres paramètres d’une manière qui est loin de toujours faire consensus ².

Vous me direz que, en admettant que le serbo-croate a deux accents de hauteur, rien ne le différencie d’une langue à tons. Et vous aurez raison. Tout dépend du point de vue adopté, souvent figé depuis une analyse primitive qu’on a peaufinée au fil du temps sans changer son repère originel, car ce pinaillage n’est souvent pas nécessaire et ne permettrait pas de rendre les analyses foncièrement plus ”justes”. Les frontières sont bien ambiguës, comme toujours !

Dans les langues scandinaves — On a déjà attribué aux langues scandinaves à accent de hauteur (à savoir, surtout, le norvégien et la plupart des dialectes du suédois) jusqu’à trois accents de hauteur différents. D’autres analyses (les mieux acceptées d’après mes recherches) ne leur en prêtent que deux. D’autres, enfin (et c’est comme ça que je l’ai appris en suédois avant de plonger dans la littérature scientifique) lui voient un accent d’intensité et un accent de hauteur ³.

En japonais — Le japonais est un des rares cas de langues pour lesquelles on s’accorde à dire que l’accent de hauteur est distinctif et que l’accent d’intensité ne l’est pas. Ironiquement, il est peu enseigné aux apprenants, ce qui est la cause d’un ”accent étranger” particulièrement stéréotypique et fortement ancré chez les étudiants du japonais de par le monde.


Exemples

Conséquence naturelle de tout ce que j’ai déjà relevé : l’accent de hauteur n’a pas de transcription phonétique fixe.

En suédois, l’accent de hauteur principal est marqué avec la marque de l’accent tonique /ˈ/ tandis que l’accent de hauteur secondaire est marqué avec celle de l’accent tonique secondaire /ˌ/. Le mot ”parler”, ”tala”, se prononce /ˈtɑːˌla/ :

Représentation approximative de l’intonation dans l’extrait audio ci-dessus.

Arrêtons-nous un moment sur l’énorme ambiguïté visible ici. En effet, on marque les accents de hauteur du suédois exactement de la même manière qu’on marque les accents d’intensité d’autres langues germaniques comme l’anglais ou l’allemand. Je donne pour exemple, ci-dessous, la prononciation états-unienne de ”cauliflower” (”chou-fleur”) /ˈkɔl.ɪˌflaʊ.ɚ/ (les dialectes britanniques ne mettent pas d’accent tonique secondaire à ce mot) et la prononciation allemande de ”Kindergarten” (”maternelle”) /ˈkɪndɐˌɡaʁtn̩/, qui, au contraire du mot suédois ci-dessus, ont bien des accents d’intensité.

En serbo-croate, les accents de hauteur sont écrits au moyen des diacritiques pour un ton descendant (par exemple /â/) et un ton montant (par exemple /ǎ/). Le mot ”trgovina” (”magasin”) se prononce /trɡǒʋina/, tandis que le mot ”sunce” (”soleil”) se prononce /sûːntse/.

Représentation approximative de l’intonation dans l’extrait audio ci-dessus.

Représentation approximative de l’intonation dans l’extrait audio ci-dessus.

Pour détailler encore plus l’ambiguïté, je pourrais ajouter l’exemple du letton et du lituanien, également bien connus pour avoir des accents de hauteur : trois, dans le cas du letton. Son problème à lui, sans rentrer dans les détails, c’est qu’un des tons n’est pas toujours vu comme tel, et qu’on considère parfois qu’il consiste en une particularité de phonation et non de hauteur ⁴, ce qu’Henriette Walter remarque comme une cause similaire à la genèse du célèbre stød danois ⁵, lui aussi hérité d’une distinction qui fut jadis tonale.

Pour finir, ces transcriptions souffrent souvent de variations qui empêche d’en dégager des normes : je prends pour repère le wiktionnaire où le mot grec ancien ”νῶτον” (”nỗton”) est transcrit /ˈnɔːˌton/ (avec une distinction tonique) dans le wiktionnaire français et /nɔ̂ːton/ (avec une distinction tonale) dans le wiktionnaire anglais.

La prononciation des deux transcriptions est bien entendu sensiblement la même.


En espérant ne pas vous avoir laissé avec plus de questions que vous n’en aviez avant de me lire, je vous rappelle que je suis disponible en commentaire. Merci pour votre passage !

Sources

  1. Ioulia Grichkovtsova, Anne Lacheret, Michel Morel. ”The role of intonation and voice quality in the affective speech perception.” Université de Caen, Université Paris X. PDF. Consulté le 16 janvier 2020.
  2. Einar Haugen. “Pitch Accent and Tonemic Juncture in Scandinavian.” Monatshefte, vol. 55, no. 4, 1963, pp. 157–161. JSTOR. Consulté le 12 janvier 2020.
  3. Charles E. Bidwell.  “The Phonemics and Morphophonemics of Serbo-Croatian Stress.” The Slavic and East European Journal, vol. 7, no. 2, 1963, pp. 160–165. JSTOR. Consulté le 12 janvier 2020.
  4. Bernd Kortmann, Johan van der Auwera. ”The Languages and Linguistics of Europe: A Comprehensive Guide.” Walter de Gruyter, 2011, pp. 5-6. Google Books. Consulté le 17 janvier 2020.
  5. Henriette Walter. ”L’aventure des langues en Occident: Leur origine, leur histoire, leur géographie”, Robert Laffont, 1994. Google Books.
  • Pour les extraits audios serbo-croates : Forvo.

7 réponses »

  1. νῶτον (après vérif sur Forvo) c’est clairement un accent de hauteur.
    Enfin je trouve (hypothèse perso issue d’observations empiriques) que l’accent d’intensité entraîne souvent un accent de hauteur, même si l’inverse n’est pas toujours vrai. Ex quand je dis «je PARLE au chat», je vais prononcer ça avec un accent descendant (pàrle), dû sans doute à l’espèce de désarroi/irritation qui aura entraîné mon besoin d’emphase en premier lieu. À l’inverse, «JE parle au chat», ce sera plus un accent montant (jé). Cela ne m’étonne nullement que le suédois ait ses accents de hauteur là où l’allemand a ses accents d’intensité.

    Quant aux langues à ton, je trouve que le côté musical compte beaucoup justement: le côté chantant fait qu’on enregistre mieux – tout comme on apprend mieux un texte en le chantant, il doit y avoir un mécanisme psychologique derrière.
    Après, pour avoir côtoyé des sinophones, les tons en théorie vs en pratique, ça diffère beaucoup…
    (me fait penser que j’ai repris Sleeping Dogs récemment, qui en plus d’être un très bon jeu, se déroule à Hong-Kong, y’a autant de cantonnais que d’anglais dedans)

    Aimé par 1 personne

    • Ah oui oui c’est un accent de hauteur en grec ancien, je n’ai jamais dit le contraire. Il est parfois écrit comme un accent tonique mais c’est juste une généralisation.

      D’après mes analyses personnelles également, l’italien est l’exemple parfait d’une langue qui cumule un accent de hauteur et un accent d’intensité sur une même voyelle – ajoute ça au fait que les voyelles accentuées sont souvent longues, et t’as la recette d’une langue très très expressive.

      Tout le monde n’est pas compatible avec les tons ; on se fiche peut-être qu’ils soient musicalement justes mais je suis convaincu que l’oreille musicale aide à les produire correctement.

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  2. Je me rappelle avoir lu une analyse sur la manière dont les espérantistes marquaient l’accent: il semblerait que la plupart utilisent à la fois l’intensité, la hauteur ET la longueur.

    Aimé par 1 personne

    • Ça ne m’étonnerait pas, vu la diversité dans l’origine des locuteurs ! Personnellement, j’utilise un accent d’intensité – en fait, à peu de choses près, mon idiolecte correspond à la phonologie, sauf que j’ai [ɛ, o]. C’est le genre de trucs particulièrement susceptible de s’homogénéiser avec le temps.

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