Hebdo – 2017, N° 46 (Octopussy, Ecce Bombo…)

Image d’en-tête : Pirosmani


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Mardi : Mad City 

(Costa-Gavras, 1997)

« Dustin Hoffman »*

Après avoir déjà donné dans le pamphlet médiatique de Hero, Hoffman revient sous la baguette de Costa-Gavras dans une création qui est passée relativement inaperçue. Le film met en scène l’horreur sans nuance de la presse et accentue son sarcasme à ce sujet dans des dimensions étonnantes de haine évidente de la part de l’auteur – sans surprise si on connaît sa tendance à faire de ses films des objets de pure critique personnelle.

On y voit toutes sortes de journalistes : les bons (Hoffman…), les méchants (Alan Alda…), et les grands sur lesquels on ne tape pas car ils ont l’obligeance de jouer leur propre rôle : Larry King et Jay Leno. On se demande quelle foi ont ces gens dans leur profession, car l’oeuvre n’a pour eux qu’un rapide mot de respect ; pour le reste, elle insulte le métier dans ses moindres détails. Ah, il y a encore la stagiaire (Mia Kirshner) qui a un bon fond mais qui va permettre d’exemplifier la manière dont le métier peut vite corrompre une personnalité.

Pour en revenir au « bon » journaliste qu’est Hoffman, il est bon pour la seule raison qu’il est unique à vouloir concilier sa ligne de conduite avec son devoir de reporter. Il mène les deux de front jusqu’à la rupture, où c’est sa culpabilité qui nous confirme qu’il est « bon ». Quant au méchant journaliste, il est celui par qui s’exprime toute l’humeur vicieuse et véreuse du journalisme : il est présenté sans qu’on ait pour lui une animosité particulière (Mad City est avant tout un divertissement) mais il est amoral, cynique, intéressé et presque cruel. Une représentation impressionnante qui tire profit d’une griffe presque paresseuse : les personnages n’évoluent pas de cette manière idiote et stéréotypée qu’ont les coupables d’être érodés par le remords. Et très souvent les acteurs s’emmêlent un peu dans leur texte, ce qui ne les empêche pas de rester dans leur rôle et d’être gardés au montage. Finalement, le seul impair semble être les setups qu’on devine et qui demeurent sans payback. Peut-être un fait exprès, mais frustrant.


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Mercredi : Octopussy

(John Glen, 1983)

« Autour de James Bond»*

En 1983, deux films de James Bond sont sortis : l’un de la MGM avec Roger Moore (celui-ci, leur premier depuis la fusion de la compagnie avec United Artists) et un des Warner Brothers avec le retour de Sean Connery dans le rôle, arraché des mains du mythique producteur Albert R. Broccoli par un procès qui s’éternisait. Les deux ont bien marché mais il n’est pas bon d’instiller de la concurrence au sein d’une franchise, car cela accentue des aspects au détriment d’autres, histoire de se démarquer.

Pour Octopussy, c’est visiblement l’humour qui a été forcé jusqu’au ridicule, quand cela ne donnait pas par chance une autodérision rafraîchissante. Parfois on rit avec le film, et parfois on rit du film. Le réalisateur a aussi fait le choix de reprendre des éléments inutilisés prévus à l’origine pour Moonraker, un véritable patchwork lui-même qui a subi des transformations fatales à la suite du succès de Star Wars. Mais bon, comme d’habitude, c’est aussi une production à l’huile de coude. Pas de cascadeur mort cette fois-ci comme sur le tournage de Rien que pour vos yeux, mais des os cassés, et pas forcément ceux des petites gens puisque Kristina Wayborn a souffert très littéralement d’une erreur d’accessoiriste (voyez l’anecdote sur IMDb). En résumé, cette compétition retardera la sortie de James Bond de sa médiocrité kitsch.

Anecdote amusante : un an après son célèbre rôle dans Blade Runner, Rutger Hauer a failli jouer le personnage d’Orlov. Par ailleurs, quand un des méchants est tué par la pieuvre qui est au centre de l’histoire, l’animal adopte la même « méthode » qu’une larve d’alien dans Alien (1979), un film également réalisé par Ridley Scott. Enseignement logique à en tirer : la série James Bond est le vampire du cinéma de l’époque, cherchant toujours à adopter le meilleur chez les autres réussites. Il est temps que la franchise gagne en unicité.


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Jeudi : Ecce Bombo 

(Nanni Moretti, 1978)

« Langue italienne »*

Le baby boom italien et la politique… Un croissant fertile de l’art qui a fait s’exprimer les jeunes intellectuels comme rarement dans l’histoire de la philosophie. Une des rares fois peut-être où la Pensée a été autant démocratisée… Et avec l’éventail de choix que cela donné rien que dans le cinéma, on a le droit d’être sélectif. Par exemple, le patchwork grossier du scénario d’Ecce Bombo, c’est non. Le film est incroyablement éloquent, mais à la seule gloire de l’expression, sans respect pour l’art. Il y en a très peu en-dehors des dialogues, et les bouts d’histoire ne mènent à rien. Instructif et imagé, certes, mais c’est surtout une soupe non comestible sortie d’une marmite où on a jeté de tout, entre politique et économie, parents et adolescence, société et autoconscience. Passable, mais pas au regard de la masse de productions similaires.


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Vendredi : Pirosmani

(Georgiy Shengelaya, 1969)

« Langue russe »*

Dans une Géorgie qui s’apprête à sortir des années 1960 et toujours durement enclavée dans son Caucase soviétique, des hommes reconstituent l’histoire vraie de l’artiste nationalement connu Niko Pirosmanichvili, peintre naïf de son état. Le film répond d’ailleurs lui-même aux critères du genre, suivant la volonté du régisseur et ne laissant pas de place à la création afin de marquer son profond respect pour celle de l’artiste dont c’est l’hommage. Mais dans sa manière de montrer sans pudeur les murs nus de Tbilissi, les couleurs des rues et des monts environnants, de tout traiter avec esthétisme, de tout faire originalement, n’est-ce pas déjà créatif en soi ? En toute délicatesse, le film parvient à se défaire lui-même de ces apparents carcans en s’octroyant deux autres dimensions : le personnage du peintre est naïf au sens propre, ne sachant rationnaliser qu’on puisse l’admirer ou le critiquer, tout en restant dans la continuité logique d’un esprit d’artiste cherchant à s’échapper au monde qui lui est imposé autant par les forces politiques que par ce que personne ne maîtrise. Et une liberté que se permet d’employer le film – sa seconde dimension additionnelle – est d’accentuer la quasi-incongruité d’un esprit marginal dans un environnement terre-à-terre, agricole, où la vie se gagne de chaque geste et sans distractions. Une rare éloquence.


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Samedi : Beau fixe sur New York

(Stanley Donen, Gene Kelly, 1955)

« Film musical »*

La contextualisation de ce film est importante : dernière grosse production musicale de la MGM, It’s always fair weather (c’est son titre anglais) a souffert d’une promotion moindre qu’à l’accoutumée, au point qu’elle a été un échec commercial cité rétrospectivement comme une preuve du délitement du genre à partir de 1955. La part de vrai dans tout cela restera mystérieuse et interprétable, au contraire de l’idée dont le film est tiré : c’est Gene Kelly qui est pour bonne part à l’origine du projet. De toute évidence, il a été écouté, moyennant une conciliation épatante des arts de l’image et de la danse. En plus de cela, c’est une critique acerbe et étendue de la télévision : publicité, intérêt, combines, hypocrisie, sens du show business… Tout passe dans la moulinette d’une pamphlétisation éclatante.

Le scénario a ses faiblesses : ici on aurait aimé plus d’historique, là plus d’attente, là plus de rebondissements dans la dégringolade vers la conclusion. Comme si le script s’agissait d’un papier futile alors qu’on a l’opportunité de s’exprimer… quoique pas trop sur des sentiments plus forts que l’amitié. Bref, une oeuvre qui aurait mérité plus de développement et de soins à tous les stades de  sa production, mais qui au moins ne va jamais trop loin.




Les barèmes montrent le ressenti et l’appréciation critique. Entre guillemets est indiquée la thématique. Cliquez une astérisque pour plus de détails.

Hebdo – 2017, N°44 (Le Viager, Le Bras de diamant…)

Image d’en-tête : Le Bras de diamant

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Lundi : Le Viager

(Pierre Tchernia, 1972)

« Gérard Depardieu »*

S’il y a un film qui se moque éperdument du précepte « il ne faut pas rire de la mort », c’est bien Le Viager. Il ne prend pas position, on peut donc en rire à notre aise, mais il est aux antipodes de faire l’éloge de la vertu, transformant une famille dite de « bons Français » successivement en hypocrites souhaitant la mort d’un honnête homme par intérêt (une caricature du viager, en somme), des résistants dans la France de Vichy, des collaborateurs après la Libération, puis ni plus ni moins que des criminels. Une dérision dans l’histoire qui trouve son égale dans celle des acteurs, dont les rôles semblent avoir été hilarants à tenir. Le tout forme un voyage historique sans prétention depuis l’époque où Saint-Tropez était un quelconque village dans le Sud, et où Hitler était un peintre en bâtiment, à en croire Galabru. Une oeuvre gentille mais pas innocente où la naïveté (celle de Serrault, le crédit rentier) veut être punie par l’immoralité.


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Mardi : American Buffalo

(Michael Corrente, 1996)

« Dustin Hoffman »*

Cette chose se veut l’adaptation d’une pièce, mais apparemment le réalisateur n’était pas informé que les différences entre le théâtre et le cinéma vont plus loin que l’usage de caméras. D’ailleurs, même l’usage desdites caméras est piètre, l’originalité suprême étant atteinte avec quelques mini-travellings circulaires tout à fait inutiles. Le film n’est fait que de champs/contrechamps pénibles et atrocement monotones. Les dialogues sont à leur image : répétitifs au point que certaines choses sont répétées cinq fois de suite, ils tournent en rond et les questions qui y flottent obtiennent de toute façon rarement des réponses. Il est à espérer que ces quatre-vingt-dix minutes d’ennui sont une adaptation ratée d’une pièce réussie. Il reste une question toutefois : qu’est-ce que Hoffman, cet acteur méthodique si difficile à gérer et autoconscient, faisait dans ce truc ?


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Mercredi : Moonraker

(Lewis Gilbert, 1979)

« Autour de James Bond »*

Fallait-il que la France mette ses noms au générique – Castaldi, Lonsdale… – pour que la saga connaisse du mieux… Un mieux qui s’exprime certes avant tout dans le budget colossal mais aussi dans certains choix modernisateurs. On appréciera par exemple la réduction du nombre de scènes sur fonds mouvants, ainsi que celles accélérées ou ralenties pour donner un quelconque effet. Il en reste dans les deux catégories, mais un peu plus de rigueur dans l’histoire fait passer le résultat pour kitsch plutôt que seulement médiocre. Et puis il y a la volonté de faire toujours plus fort, qui, les moyens aidant, permet effectivement de grandes choses, à commencer par la fameuse première cascade en chute libre où le cahier des charges des cascadeurs, à qui la scène de deux minutes a pris quatre-vingt-huit sauts, se mesure aussi en dangerosité. Ah oui, on a aussi construit les plus grands décors de l’histoire du cinéma français pour ce film, un travail original dans tous les sens du terme. En revanche, la production s’est réellement laissée corrompre par le succès de Star Wars : le thème est l’espace, ce qui a valu à ce film (plutôt qu’à Rien que pour vos yeux) de passer en priorité dans la série. Ceci est sans conséquence, contrairement au tournage des scènes spatiales avec les pistolets laser. C’est une démonstration de bassesse que d’avoir cédé à ce caprice qui n’apporte rien. 


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Jeudi : Drame de la jalousie

(Ettore Scola, 1970)

« Langue italienne »*

Alors que la France s’embourbait dans des fonds mouvants automobiles vieux de cinquante ans, l’Italie avait non seulement tourné cette page mais donnait déjà ce genre de comédies boostées par un néo-réalisme jamais vraiment éteint si ce n’était dans les apparences sociales. Le thème est une romance romancée qui marque bien la rupture avec le genre, mais la dimension politique qui tient toujours les Italiens à coeur est encore bien fine. En cette position transitionnelle, l’oeuvre est surtout étonnante dans sa manière de laisser les personnages s’adresser directement au spectateur, ce renforcé par des jeux de miroirs avec les caméras mais aussi avec les relations entre les personnages. Des figures de style un peu trop exploitées mais déjà vectrices du style cru et pincé d’Ettore Scola qu’on retrouve à son paroxysme dans Moches, sales et méchants six ans plus tard. Le Drame de la jalousie plonge un peu trop dans l’opacité de sentiments profonds pour être porteur de sens, mais la griffe est agréablement ironique, teintée d’humour discret et d’un enseignement politique courageux.


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Vendredi : Le Bras de diamant 

(Leonid Gaïdaï, 1969)

« Langue russe »*

Voilà une des comédies soviétiques les plus connues, et à la fois un film culte pour les Russes aujourd’hui, qui fait passer le gouvernement d’alors pour plus laxiste qu’il n’était réellement. Certes, l’équipe disposait d’or véritable et de diamants authentiques, auxquels la teneur du régime en place conférait sans doute un symbolisme saisissant qui a d’ailleurs survécu au temps. Mais si des éléments scénaristiques « contondants » comme le strip tease, l’alcoolisme, la prostitution ou la débauche figurent dans le film, c’est loin d’être sous le regard approbateur de la censure, trop occupée en fait à dissuader le réalisateur d’utiliser un clip dans l’épilogue montrant une explosion nucléaire. Ils y sont arrivé mais le reste est passé. Bref, c’est une comédie éclairée, qui pousse un peu trop loin ses délires pour que la bonne compréhension de l’histoire n’en souffre, mais qui nous fait oublier ses longueurs et celle du Rideau de Fer par la force de son humour simple et de son autodérision.



Hebdo – 2017, N° 43 (L’Espion qui m’aimait, Rent…)

Image d’en-tête : Land of Plenty

c7r6*

Lundi : L’an 01 

(Jacques Doillon, Alain Resnais, Jean Rouch, 1973)

« Gérard Depardieu »*

De la modernité cafouilleuse qui commençait d’émaner des années 1970, est sorti l’An 01. Un titre révolutionnaire pour un thème qui ne l’est pas moins ; d’ailleurs, filmer en noir et blanc ne tenait pas encore de la seule revendication artistique. Et si le fond de l’histoire construit une utopie sur des échafaudages de naïveté, il le cache pas mal avec les réflexions qu’il offre et sa qualité un peu visionnaire. Le scénario ne s’attarde sur aucun de ses détails, ce qui lui évite de tomber dans la faute.

Sur le coup, on peut difficilement ranger les diverses facettes de son ressenti, porté malgré soi par l’immensité d’un casting qui ne se prend même pas au sérieux et où se perdent des stars comme dans une foule. On apprécie aussi de voir la politique abordée sur des aspects aussi banalement concrets, comme si le pays s’était réduit à une surface ridiculement petite pour que sa population devienne une grande famille où chacun aurait son rôle à jouer. Oui, l’utopie, on la vit. Mais il faut faire attention à ne pas décrocher de ce film qu’ils ont « voulu faire ensemble », et qu’ils ont finalement « fait à beaucoup », une fois que la fin arrive. Car d’une part elle arrive brutalement, et d’autre part on en ressort avec un sentiment de vacuité vis-à-vis de ce système aberrant qui marche si bien. On a envie de savoir la suite, ce en quoi l’oeuvre a trop bien marché ; car qu’est-ce qui succède à une utopie fonctionnelle si ce n’est un retour au moins partiel à l’ancien système ? Moyennant quoi, qu’est-ce qui justifie d’en faire un film dessus ? C’est du coup une sorte d’îlot extraterrestre sur le flots des fondamentaux, difficile à relier à quoi que ce soit.


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Mardi : Héros malgré lui

(Stephen Frears, 1992)

« Dustin Hoffman »*

 

 

Voyez la critique détaillée ici.


c5r6*

Mercredi : L’Espion qui m’aimait 

(Lewis Gilbert, 1977)

« Autour de James Bond »*

La rupture promise avec l’arrivée de ce film n’est en fait que relative à celui d’avant. Sauf, peut-être, que l’évolution des moyens s’est faite particulièrement sentir après ces trois années d’absence. La médiocrité résiste quant à elle à des niveaux intolérables, comme le tournage sur fonds mouvants particulièrement abominable pour des scènes de ski. En plus de ça, les combats sont mous, les acteurs et les cascadeurs anticipent beaucoup trop leurs mouvements… Bref, un échec technique étrangement compensé par les efforts mis en oeuvre, quoiqu’ils n’aient pas payé. C’est la plus chère production de la franchise, et il en résulte des exploits parfois difficilement explicables ; en 1977, des voitures amphibies ? Des scènes comme celle-ci sont bien sûr truquées (les autos étaient creuses, en l’occurrence) mais l’astuce est plutôt bien cachée.

Sur une note plus personnelle, une lecture idéale de ma critique devrait être agrémentée de la lecture des anecdotes IMDb sur le film, qui sont exceptionnellement enrichissantes.


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Jeudi : Les Vitelloni [Les Inutiles]

(Federico Fellini, 1953)

« Langue italienne »*

Il y a déjà peu à dire d’une oeuvre pour laquelle atteindre la perfection ne semble pas si impossible. Mais quand on apprend que c’est une histoire en grande partie autobiographique de Fellini, on est presque sans voix. D’autre part cela explique le réalisme des reconstitutions sociales et familiales à l’écran, le tout composé avec une telle justesse qu’on ne peut même plus en accorder le mérite à son seul talent. En plus, c’est une oeuvre courageuse, qui ose figurer l’homosexualité – c’est déjà quelque chose – mais en plus comme un élément corrupteur de l’art. Une responsabilité que le réalisateur prévu initialement, Vittorio de Sica, a d’ailleurs refusée. C’est une création qui mériterait plusieurs visionnages. Voilà d’ailleurs un gage de qualité qui témoigne bien fadement de tous les niveaux de lecture et de tout le sens qu’elle renferme : avant d’être néo-réaliste ou surréaliste, le film est avant tout réaliste tout court.


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Vendredi : Land of Plenty [Terre d’abondance]

(Wim Wenders, 2004)

« Wim Wenders »*

[Légers spoilers] En 2003, dans une Amérique où le souvenir des attentats de septembre 2001 reste vivace, un vétéran du Viet Nam nommé Jeffries nourrit son patriotisme xénophobique au sein des forces antiterroristes. Un groupuscule étrange, pas du genre à porter le blason du pays aux sommets d’une grandeur confiante, efficace et immaculée. Le bon goût de Wenders en matière de bande originale n’a d’égal que son sens de l’esthétique. On regrettera plutôt le manque de paysages que celui en scénario, signe peut-être qu’il joue de bonnes cartes au mauvais tour. Mais le problème ne vient pas de là. Pas non plus de l’ambiance qui nous donne sans mal la nostalgie des tours jumelles et du symbole de solidité qu’elles inspiraient même aux non-Américains.

La morale du film est simple : le racisme est motivé par des antécédents généralisateurs, ou des idées reçues contagieuses. On voudrait encore aujourd’hui convraincre les gens de ces deux détails. Et l’erreur, c’est de ne jamais faire douter le spectateur que c’est là la conclusion vers laquelle il tend. Il n’y a jamais aucun doute que le syndrome post-traumatique de Jeffries, remis à vif depuis l’attentat, l’a plongé prématuré dans un entêtement sénile. Même chose pour ces fameux services antiterroristes ; une scène nous fait vaguement comprendre que la police les connaît et les tolère, mais ils n’ont qu’une crédibilité restreinte. Alors quand l’histoire en vient à nous l’avouer, ça manque de tonus dans la révélation.

Pas le plus percutant des Wenders. Il paraît bâclé mais il faut relativiser : c’est une grande réussite pour un projet qui a vu le jour en un total de cinq semaines.


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Samedi : Rent

(Chris Columbus, 2005)

« Film musical »*

Dans les bas-quartiers new-yorkais, la vie est au jour le jour. Alors quand on entend parler du loyer de l’an passée, on préfère faire semblant de ne pas entendre et le ranger dans le même panier que les ennuis de l’année passée. Cette histoire très engagée est tirée d’une comédie musicale datant de 1996, neuf ans avant cette adaptation de Columbus qui reprend le même casting principal. Elle avait gagné le prix Pullitzer, comme seulement huit autres oeuvres du genre.

Dans cette version, les éléments du scénario semblent avoir été disposés au petit bonheur, pour le seul bénéfice des revendications sociales qu’il contient. Car dans ce New Yok, la population qu’on nous montre est en grande majorité homosexuelle ET atteinte du SIDA. Non seulement c’est prêter foi au stéréotype heureusement démodé selon lequel les deux sont corellés, mais cette dominance en matière de sexualité n’est de surcroît pas justifiée, à moins peut-être par cette chanson où ils louent l’absence de tabous dans leur microcosme. Pour le SIDA, l’usage de la drogue l’explique, mais ça reste irréalistement opportun. Par ailleurs, on est toujours dans l’attente de la chanson qui va sortir du lot. Elle n’arrive jamais. On reste sur notre faim jusqu’à une sorte de faux entr’acte qui nous fait croire à une fin imminente, alors que les personnages n’en ont pas fini de tourner en bourrique les uns autour des autres sans finalité apparente.

Une création qu’on aurait préféré ne pas voir en film, même avec la technique très au point de Columbus derrière la caméra, qui nous donne par exemple de magnifiques travellings.


 

Hebdo – semaine 42, 2017 (Billy Bathgate, On connaît la chanson)

Image d’en-tête : On connaît la chanson. Note : l’hebdo précédent était mal numéroté. C’est maintenant corrigé. Pour l’hebdo suivant, une critique détaillée est à venir !

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Lundi : La Scoumoune

(José Giovanni, 1972)

« Gérard Depardieu »*

Un film égocentrique pour José Giovanni, dont c’est la seconde adaptation de son propre roman d’ordre autobiographique L’Excommunié, la première (Un nommé la Rocca ; Jean Becker, 1961) ne lui ayant pas plu. Et l’oeuvre ne démarre pas dans le sens d’excuser cela, s’enterrant dans une figuration mal située dans l’espace et le temps d’une pègre marseillaise d’avant-guerre expliquée sans pédagogie, dans le flou de ses actions délétères qu’il ne cherche jamais à dissiper. D’ailleurs le thème menaçait de passer de mode en 1972. Non que les concessions faites par un style à la mode soient une prérogative dont il faille faire usage, mais l’oeuvre a très mal vieilli de les avoir refusées.

Et puis cette partie du scénario cède la place à une dimension historique étalée sur une douzaine d’années fictives au long du film, un format étonnant qui témoigne des racines littéraires de l’histoire. De truands, les personnages deviennent des prisonniers, et ils sont engagés après la guerre comme démineurs, une tâche si ingrate et dangereuse qu’elle accélère la libération de ceux qui y survivent. On se retrouve au final avec un thriller à la française qui prend le temps de se pencher sur des aspects secondaires érigés en thèmes entiers, ce qui oblige à considérer Giovanni comme un grand réalisateur. Un film qui fera diverger beaucoup d’opinions.


c5r5*

Mardi : Billy Bathgate

(Robert Benton, 1991)

« Dustin Hoffman »*

Un film de gangsters qui s’est perdu dans les années 1990, guidé par deux têtes d’affiche à l’obsolescence tardive : Willis et Hoffman. A l’inverse, la jeune Nicole Kidman aura du mal à assoir son jeune charme, coincée entre les deux feux de la quasi-médiocrité ambiante et du talent résilient des stars, mais elle est loin de faire tâche d’huile, transportée qu’elle est dans la mafia new-yorkaise de 1935. C’est surtout le format qui ne passe pas ; le film voulait se restreindre à une durée raisonnable mais a de ce fait renoncé au développement de l’arrière-plan. D’où viennent ces personnages ? Pourquoi font-ils ces choix ? On ne peut que le deviner car il n’y a aucune contextualisation. Les personnages secondaires sont cruellement ignorés. Une sorte de Gangs of New York sans histoire et sans Daniel Day-Lewis.


c3r6*

Mercredi : L’Homme au pistolet d’or

(Guy Hamilton, 1974)

« Autour de James Bond »*

Avant le succès de L’espion qui m’aimait trois ans plus tard, la franchise James Bond a connu la débâcle du pistolet d’or et sa catastrophe au box office. C’est un patchwork, poussé à la limite de ses cent-vingt-cinq minutes à coups de rajouts en fonction de la mode, comme les scènes de combat à l’asiatique qui faisaient alors fureur. Le film s’enferme aussi dans un humour que la plupart de l’équipe regrettera. Un exemple : le bruitage amusant ajouté à une cascade automobile fantastique, choisi parce que la régie craignait que le public prenne le tout pour une parodie. C’est niais. Les acteurs paraissent alors aussi pleins de sottise que leurs personnages.

Ce sera d’ailleurs une oeuvre-rupture, puisqu’à sa suite, le réalisateur Guy Hamilton quittera la franchise, tout comme le co-producteur Henry Saltzman et le format 1.85:1. A ne voir que pour découvrir quelques paysages ou la performance automobile.


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Jeudi : Le Disque rouge

(Pietro Germi, 1956)

« Langue italienne »*

Une perle de l’âge d’or optimiste italien, adéquat dans son époque, ni vieilli ni visionnaire mais honnête et prenant sur ses sujets. Mené par des acteurs au jeu superbe dont il n’est pas gênant qu’ils soient doublés (par d’autres acteurs) en version originale tant leur présence est importante, il mène deux heures fascinantes où l’on est tenu en haleine par un scénario qui ne s’attache qu’au strict nécessaire. Cela lui permet d’être dense et touffu, chargé de drames qui s’empilent comme dans un cauchemar mais dont on ne saurait se plaindre, tellement tout cela est authentique et bien rendu.

L’ambiance est vivante ; elle respire, libre de la charge des décennies passées depuis, qui d’ordinaire coupent le spectateur des personnages. Parce que dans l’ambiance, depuis la musique tout sauf anonyme jusqu’à des détails comme le bruit des canalisations de la cuisine qui revient comme un leitmotiv, on s’y croit, peu importe l’âge qu’on a. Dans ce foisonnement créatif, il n’y a plus aucun effort à fournir pour que les sentiments prennent vie comme des bêtes ici bienveillantes, là terrées dans le noir et prêtes à mordre. L’empathie aussi naît d’elle-même, et on n’est plus surpris de voir Eduardo Nevola et son personnage enfant jouer avec les codes des adultes sans être rejeté. Une ode pleinement artistique à la bella vita ; non que la vie italienne soit plus belle qu’ailleurs, mais on la ressent comme telle.



c6r6*

Samedi : On connaît la chanson

(Alain Resnais, 1997)

« Film musical »*

Une oeuvre au charisme amplement suffisant pour pouvoir figurer au panthéon des films cultes français. Porté par la fine fleur de ses acteurs et l’originalité dans sa forme (qui, pour ceux qui ne le sauraient pas, s’agit d’intégrer le plus naturellement possible dans les dialogues des bouts de chansons françaises de toutes époques que les acteurs vont interpréter en playback), il ne peut guère se faire oublier. Le défi est rempli avec succès mais c’est une réussite à double-tranchant, qui fait reposer le scénario comme une multitude de plaques mouvantes sur les vagues de ses transitions. La métaphore est pompeuse alors résumons : parfois l’histoire colle, souvent les transitions sont astucieuses – au pire elles ne sont pas claires. Et parfois cette cohérence se disloque, nous faisant croire que, aussi bien que soit créé l’ensemble, le but était de placer le plus de chansons possibles. Heureusement, c’est par moments, et pas juste une grosse partie ratée. Cela peut être dérangeant mais de nombreux bons aspects peuvent prendre le pas selon le spectateur qu’on est. Et si on ne sait pas à quel degré prendre un certain détail, l’oeuvre nous donne au moins toujours le choix d’en rire.


Hebdo – 2017, N° 41 (Vivre et laisser mourir, La jeune fille…)

Bon, cet hebdo n’a que sept jours de retard ! Pour me rattraper, je pense écrire un résumé sur la manière dont je rédige mes critiques dans les prochains jours. Cela finira dans l’onglet « Le Blog ».

Image d’en-tête : Dick Tracy

 

c2r1*

Lundi : Un peu de soleil dans l’eau froide 

(Jacques Deray, 1971)

« Gérard Depardieu »*

Une tentative par Jacques Debray de représenter l’amour minimaliste, avec pour seul arrière-plan la maladie révélée par l’époque : la dépression. A tant vouloir la disséquer, il en fiche presque une au spectateur. C’est lent, mièvre, porté par une musique horriblement monotone, et joué par des acteurs curieusement amorphes pour des vecteurs de si grandes passions.

En fait, tout se passe dans les dialogues, qui sont eux-mêmes à des années-lumière des hautes sphères parce qu’ils s’embourbent dans les petites phrase alimentaires. Monté à la mitrailleuse, rythmé à la crécelle, cette oeuvre s’approche du style de Jacques Demy, mais sans musique et sans création, et on se retrouve donc avec plus rien de plaisant.


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Mardi : Dick Tracy

(Warren Beatty, 1990)

« Dustin Hoffman »*

Dick Tracy est un des sommets dans les montagnes de l’adaptation des comics au cinéma, auxquelles succéderont les superhéros un peu moins cartoonesques. Dans le Get’em City de Tracy, on trouve une ville du crime à la manière de Bugsy Malone, Qui veut la peau de Roger Rabbit ? ou encore The Mask. Le point qui se veut fort ici, ce sont les visages, ou plutôt les tronches, qui exposent leur fidélité au comic de Chester Gould dont il a été l’auteur de 1931 à 1977 ; une expérience dont il est lourd d’hériter.

D’ailleurs, quant à refléter la précocité de la violence au sein du genre, c’est raté. Le Chicago dépeint par Gould ressort au grand écran de manière très superficielle dont cet étalage de visages est une métaphore involontairement très juste. Le scénario est tout en ellipses, bondissant de scène de scène comme s’il était pressé, jusqu’à ce que ses cent-cinq minutes soient remplies comme d’une histoire et demi. D’autant qu’aucun acteur n’est à sa place et surtout pas Madonna.


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Mercredi : Vivre et laisser mourir

(Guy Hamilton, 1973)

« Autour de James Bond »*

Le premier rôle de Roger Moore en tant que James Bond ne marque pas la série d’un changement exceptionnel, si ce n’est le remplacement de la plupart des bijoux technologiques par d’autres plus organiques du genre reptilien. Le tournage n’a pas non plus changé dans les exigences sportives qu’il a envers ses acteurs. Moore n’a pas encore eu à tromper la mort comme Connery avant lui, mais il y a déjà gagné quelques jours à devoir se servir d’une canne à la suite de la réalisation d’une des super-techniques scènes en bateau, et la dysenterie lors du tournage en Jamaïque. Lesdites scènes navales vaudront à l’oeuvre une place au Guinness des records pendant trois ans pour la vitesse du bateau de Bond, ainsi que, dans un style plus cocasse, une réécriture partielle du scénario quand l’un d’eux s’est encastré dans une voiture. Bref. Niveau bateaux, ils ont fait fort, puisqu’ils en avaient vingt-six et qu’ils en ont cassé dix-sept rien que pendant les répétitions.

On est en 1973 et la médiocrité des moyens est résiliente. Autant certains plans sont faits avec brio, autant d’autres semblent avoir été réalisés par un stagiaire qui, faute de moyen, devait faire jouer ses acteurs avec des serpents en plastique. La scène d’introduction est d’ailleurs la première des deux qui mettent en avant le fameux serpent en plastique, et elle précède de peu la seule utilisation du très célèbre thème de McCartney qui ne soit pas coupée, altérée ou reprise. Au global donc, un gâchis.


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Jeudi : Le Cheik blanc

(Federico Fellini, 1952)

« Langue italienne»*

Le second film de Fellini, c’est déjà une explication au symbolisme que le metteur en scène va acquérir dans son pays. Il fait une représentation bienveillante de la famille, versant à peine dans l’humour moqueur et jamais dans le vaudeville, recyclant le genre avec succès, parvenant à nous captiver par un scénario de ce fait amputé de ses attaches culturelles et qui encore aujourd’hui pourtant n’est ennuyeux en aucun point. Il entremêle sentiments et situations avec une aise dérangeante, poussant le spectateur à ne pas être passif, à toujours guetter la valeur de ses moments qui ne durent pas même sur l’assise de leur à-propos réussi. Il y a une forme d’humilité là-dedans, qui par elle-même peut nous accrocher à l’oeuvre, aux valeurs de la nouvelle ère qu’elle colporte, indifférente aux décennies depuis longtemps passées. Fascinant.


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Vendredi : Shizo

(Gulshat Omarova, 2006)

« Langue russe »*

Shizo est un film russophone mais il ne faut pas s’y tromper : si le kazakh est une langue d’état, la langue officielle du Kazakhstan, c’est le russe. Et le film est kazakh. On ne s’y fera pas prendre si on remarque le physique des gens qui rappelle leurs origines mongoles et turques. Mais il y a un autre indice au moins aussi important, qui est la touche très proche-orientale de l’oeuvre, cette lenteur contemplative, silencieuse et humaine. Et sans être friand du style, on peut trouver à Shizo des vertus discrètes qu’on aurait pu croire inexistantes dans ces cultures non-occidentales. Il prend le meilleur des deux mondes : l’histoire est clairement énoncée et avance de manière sensible devant une caméra qui pourtant se prélasse devant les paysages. Une caméra qui sait aussi capter avec doigté la technique d’un combat de boxe, ainsi que la poésie d’une nature vivante construite avec trois fois rien comme d’elle-même – mettons, trois pommes. A aborder sans préjugés !


 


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Dimanche : La jeune fille

(Luis Buñuel, 1960)

« Langue espagnole »*

En à peine cent minutes, Buñuel dresse un décor simpliste qu’il va remplir d’une critique tous azimuts de la société. Une création tournée tout en anglais qui apparaît à peine comme un documentaire, mais le peu de ce genre dont le film hérite nous fait perdre toute notion du temps, si bien qu’il ne semble pas être sorti en 1960 mais en 1970. D’ailleurs le style de création n’est pas le seul de ses aspects à nous faire prendre une fausse piste : réalisé au Mexique, il place des protagonistes en général vieux jeu dans un environnement de type pré-western où l’on s’étonne de la présence de la télévision et du référencement populaire qu’elle procure déjà.

D’autre part, le film aborde le thème de la ségrégation raciale américaine avec force références à la Guerre de Sécession, et sans nous laisser croire que les choses ont changé depuis. Toujours avec empathie et un franc-parler que notre époque ne nous permettrait plus, Buñuel aborde le sujet central – mais pas principal – que le titre et l’affiche suggèrent : l’ironie de l’homme conscient de ses pulsions, soucieux de mettre en garde contre elles tout en tombant dans leur piège. Dans le film, le personnage de Zachary Scott (Miller) commence d’éduquer Evalyn (« la jeune fille ») et de tomber sous ses charmes naissants simultanément, ce qui est une métaphore quasi-exagérée de ce paradoxe.

Ainsi l’homme commet-il toujours les mêmes erreurs… ou plutôt les mêmes pêchés. Puisque voici venir le dernier thème : la religion, personnifiée convenablement en le personnage du prêtre alors même que l’oeuvre est économe en visages. Cet aumônier rappellera d’ailleurs celui d’un autre film de Buñuel, Nazarin, où il était victime d’idéalisation. Celui-ci, au contraire, semble invulnérable sous sa carapace de non-conformisme progressiste respecté, ce qui lui vaut d’avoir ses propres paradoxes, par exemple de baptiser Evalyn en lui promettant la clé d’or du paradis tout en reniant le pardon immérité que le pêcheur lui réclame. L’expiation, le châtiment, voilà de quoi apprendre de ses erreurs, crie-t-il ! Et le spectateur de se dire : voilà un religieux moderne qui s’approche beaucoup de la justice des hommes plutôt que de celle de Dieu, mais qui, du haut de son doublage en espagnol qui ne constitue même pas une trahison à la version originale anglaise, rappelle aussi la violence cruelle de l’Inquisition.

En résumé : un creuset polyvalent, fabuleusement objectif et enrichissant.

 

Hebdo – 2017, N° 40 (Les Diamants sont éternels, Staying Alive…)

Image d’en-tête : Le Cri du Cormoran le soir au-dessus des jonques

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Lundi : Le Cri du Cormoran le soir au-dessus des jonques

(Michel Audiard, 1970)

« Nouvelle thématique ! => Gérard Depardieu »*

Pour un des rares films qu’il ait réalisés, Audiard sort le cinéma français de l’étouffant carcan de ses propres préjugés, profitant comme d’un tremplin de la libération offerte par 1968. Dans la médiocrité, par contre. A l’effort minimal de post-synchronisation s’oppose un humour polyvalent qui se gâche parfois en vulgarité quand ce n’est pas du premier degré navrant, et le réalisateur-dialoguiste pallie à son inexpérience en créant des plans courts quit ont tôt fait de donner naissance à des faux raccords. En fait de dialoguiste, il est en réalité plutôt le compositeur d’un hymne à la liberté d’expression avec des airs de chanson paillarde.

C’est une curiosité que nous offre Audiard, homme talentueux quand il ne fait pas front à plusieurs tâches à la fois, et qui a posteriori jettera à peu près le même regard que nous sur ses créations. Presque cinquante ans après, c’est une oeuvre qu’on contemplera avec une bienveillance amusée, admirateur malgré soi du premier rôle de Depardieu, au milieu des grands déjà.


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Mardi : Family Business

(Sidney Lumet, 1989)

« Dustin Hoffman »*

Quand Hoffman repasse derrière la caméra avec son Oscar de Rain Man sous le bras, c’est pour donner vie à un personnage de loin plus modeste au coeur d’une histoire transgénérationnelle. Quoique les différences d’âge aient été exagérées entre personnages et acteurs, les trois grands (Sean Connery, Hoffman et Matthew Broderick) assurent très bien leur poste où chacun est le père du suivant.

Au prix du perfectionnisme parfois ennuyeux de Sidney Lumet aux commandes, dont c’est une habitude de répéter sans tourner pendant trois semaines en pré-production, le film est bien construit autour du passage de flambeau de père en fils, et des responsabilités qui vont avec. On explore leurs déboires d’une manière fluide dans l’espace, comme si le spectateur occupait vraiment de la place entre la caméra et les personnages, ce qui donne une impression immanquable de proximité avec eux.

Les personnalités ne sont pas affinées comme elles auraient pu l’être, ce qui est dommage car c’était vraiment un aspect vital. Résultat, Connery éclipse Hoffman qui éclipse Broderick : c’est mal équilibré. Un résultat donc mitigé pour une représentation toutefois digne de son idée.


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Mercredi : Les diamants sont éternels 

(Guy Hamilton, 1971)

« Autour de James Bond »*

Après le tempêtueux passage de George Lazenby dans la peau de Bond, Connery revient sur un pont d’or, par ailleurs une des raisons pour lesquelles il ne reviendra pas jouer dans la série – mis à part pour le controversé Jamais plus jamais en 1983. Il va nous réintroduire dans la série à une époque où elle s’était faite oublier, peinant à renouer avec ses gadgets mais sans pudeur encore sur les démonstrations technologiques expérimentales : motos des sables, sous-marins de poche…

Et dans une volonté d’amadouer les Américains après le flop d’Au service secret de sa majesté, on n’oublie pas la référence impossible à rater sur la falsification du premier pas sur la Lune : les protagonistes arpentent allègrement un faux plateau qui en représente le supposé tournage. Pour la première fois dans la série, la « Bond girl » est Américaine. Sans oublier la déjà flambante et flamboyante Las Vegas qui sert de décor à des courses-poursuites pas mal bidouillées. Le tout non sans un esprit revanchard des Britanniques qui viennent ajouter avec bon goût le grain de sel de leur autodérision, sain contrepoids qui fait passer la pilule d’une post-synchronisation et d’effets spéciaux indécrottables de médiocrité.


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Jeudi : Dommage que tu sois une canaille

(Alessandro Blasetti, 1955)

« Langue italienne »*

Des comédies comme celle-ci naissaient dans une intersection historiquement unique : entre la guerre et Fellini. Mais celle-ci en particulier se retrouve aussi entre un deSica déjà au-delà de son apogée et une Sophia Loren seulement défaite depuis deux ans des noms d’emprunts qui empêchaient son talent de la faire décoller. Des films comme ça peuvent presque faire croire que le baby-boom italien date d’avant la guerre ; en 1955 déjà, on parle des jeunes avec dédain comme « le produit de la guerre ». Un terreau précocement fertile à un jeu d’acteurs super naturel dont les dialogues, quoique foisonnants et tous azimuts, sont sublimes pour qui a la vivacité d’esprit nécessaire pour les suivre. Mais à toute précocité son immaturité, en l’occurrence le scénario qui saute trop vite d’une situation à l’autre pour finalement tout laisser tomber en guise de fin.


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Vendredi : Staying Alive

(Sylvester Stallone, 1983)

« Film musical »*

Quand Stallone donne suite à Saturday Night Fever six ans après, il est apparemment encore englué dans sa réputation de Rocky et ne parvient pas à faire reconnaître son talent quand il l’utilise dans la lignée des « films disco », s’attachant à rendre l’harmonie de la danse, où la sueur de l’effort est ce qu’on a le droit de montrer de moins propre. Pas moyen pour lui de démontrer aux critiques que sa caméra brutale la sait aussi saisir.

Par mauvaise foi, on l’accuse surtout de sortir de ses propres chemins balisés : c’est le seul de ses films où il ne joue pas (d’accord, il fait un caméo) et c’est la seule des suites qu’il a faites à partir d’un film qui ne soit pas de lui. Bien sûr, il ne faut pas le voir en comparaison de Saturday Night Fever, sans doute imbattable dans son genre ; que ceci en soit la suite peut très bien passer inaperçu. L’oeuvre évolue à peu près en-dehors des clichés, voguant au gré des ellipses et au gré de la musique, et une heure et demi est une bonne durée. Pas la meilleure suite, mais loin d’être la pire.




 

Hebdo – 2017, N° 37 (Brigadoon, On ne vit que deux fois…)

Image d’en-tête : Les Feux du Music Hall

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Lundi : Verdict

(André Cayatte, 1974)

« Jean Gabin »*

Passant de la place d’un brillant accusé à celle non moins prisée d’un juge, Gabin va ici  interpréter un puissant où il va s’agir pour lui de concilier devoir et honneur dans une situation de chantage. La richesse filmique s’y exprime sans frein, puisque ce sont des procédés complètement opposés à ceux de L’Affaire Dominici qui vont être mis en oeuvre : avec l’avancée du procès, le spectateur suit évènements qui y sont liés de façon linéaire, tout en étant tenu au courant de ses causes en parallèle, avec des scènes qui suivent à part leur propre ligne temporelle. La méthode est remarquable en ce qu’elle ne répond pas aux critères du flash-back : c’est bel et bien une histoire imbriquée dans une autre. Et cela confirme en quelque sorte que cacher totalement des éléments importants n’est objectivement pas une bonne chose, car Verdict est un véritable plaisir à suivre. Quand on croit venir la fin, il y a encore un, non, deux coups fataux portés pour la gloire du scénario captivant.


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Mardi : Tootsie

(Sydney Pollack, 1982)

« Dustin Hoffman »*

Onze années avant Madame Doubtfire, c’est Dustin Hoffman qui jouait la carte du travestissement, donnant une nouvelle dimension à son talent. D’ailleurs, l’idée de jouer avec une femme lui est venue pendant le tournage de Kramer contre Kramer où il campait un père – un surhomme, quoi. Tout comme pour Robin Williams dans le susdit, son personnage est lui-même un acteur, ce qui autorise ce coeur controversé à une intrigue hilarante et permet la mise en abyme avec ce que les acteurs ont connu pour de vrai.

Pourtant le film a été tourné comme un drame, au point que jamais un fou rire n’a interrompu le tournage. L’oeuvre est victime de cette volonté dramaturgique, quoiqu’elle se soit transformée en comédie de façon naturelle et sans heurt ; elle en hérite un défaut horrible qui s’appelle le Vaudeville, le comique de situation le plus prévisible et ennuyeux qui soit. Heureusement, ce n’était pas un fait exprès et ça ne va du coup pas trop loin.

Le film au global est fantastique, ce qui vient avant tout de son équipe (non, l’équipe ne fait jamais tout) : Sydney Pollack y a une responsabilité bien plus grande que de seulement signer la création de son nom : il fut certes réalisateur mais aussi producteur et, sur l’insistance de Hoffman, acteur. Jessica Lange leur doit un Oscar et Geena Davis un timide mais prometteur début de carrière.


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Mercredi : On ne vit que deux fois

(Lewis Gilbert, 1967)

« James Bond »*

Il est à croire que faire un James Bond à la fin des années 1960 ne consistait pas qu’à surprendre le public mais avant tout l’équipe elle-même. Les cascadeurs sont encore plus sollicités dans cet épisode, dans l’excès, mais cela, on leur pardonne. Les hélicoptères de poche et autres joyeusetés peuplent agréablement de technologie cette image d’ensemble trop vague pour vraiment concilier conquête spatiale et Guerre froide. Le film se fait par contre un parfait reflet de l’actualité lorsqu’il s’agit de choisir un gros gadget d’époque, devenant de fait un miroir des passions enfantines en 1967.

Mais sans surprise, à vouloir trop en faire, l’oeuvre plonge directement dans la médiocrité et la platitude, ne se cachant même plus de ses faux raccords et complètement à la ramasse en matière de perfectionnisme en général. Ça part dans tous les sens, les acteurs ne suivent pas… Bref, rien pour nous faire supporter le surplus de fidélité à des livres qui n’ont par nature pas à se soucier du réalisme graphique.


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Jeudi : Les Feux du Music Hall

(Federico Fellini, Alberto Lattuada, 1951)

« Langue italienne »*

Le premier film de Fellini était en couleurs. Bon, il a été tourné en noir et blanc, mais les deux réalisateurs ont tellement fait bouillonner leur créativité qu’il s’est coloré de lui-même en émotions. C’est un film de visages, où s’expose d’abord la face si reconnaissable du vieil enfant italien en la personne de Peppino del Filippo. En fait, cette oeuvre est une exposition des différents types de beauté : la sagesse discrète de Giulietta Masina est comparée à celle, extérieure et fruste, de Carla del Poggio, ainsi qu’à la charmante laideur d’actrices secondaires. Quoiqu’elles n’ont rien de secondaire, justement : elles ont toutes en commun la beauté universelle de l’art, le tout mijoté dans un ensemble qui n’est pas beau, qui montre avec candeur la faiblesse de tous (merci chers Italiens d’avoir cette simplicité). Le film tient plus de la tranche de vie que du scénario original, mais disons qu’on l’a bien beurrée et que ça fait sa réussite.


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Vendredi : Daywatch

(Timur Bekmambetov, 2006)

« Langue russe »*

Les Russes ont ce gros avantage de ne pas se soumettre au modèle américain ; on en a déjà parlé, c’est de là que vient la force du premier opus et c’est ce qui en a justifié les détracteurs, blablabla. Mais la conséquence qui s’en fait sentir avec Daywatch, c’est combien le pragmatisme peut s’exprimer même dans l’art, à partir du moment où ce n’est pas l’argent qui est dans le cockpit. Ou qu’au moins il a un copilote. Le résultat, c’est que voici une suite cinématographique plus réussie que le film original !

La violence est utilisée à propos, presque jusqu’à nous faire dire qu’ils l’ont mise de côté si on ne fait pas attention (cela tient simplement au fait qu’elle n’est plus le moyen mais la finalité). La débauche d’effets spéciaux n’est plus une débâcle, elle a beau recouvrir tout le film indifféremment de Nightwatch, c’est juste ce qu’il faut pour emballer le scénario dans un peu de rêve. Les débordements sont tassés, réduits par touches à l’état de clins d’oeil qui, s’ils nous font soupirer une fois en éveillant les mauvais souvenirs de Nightwatch, se font vite oublier.

A l’inverse, si la médiocrité d’un antécédent est dure à cacher, ils y sont parvenus malgré eux en l’entreposant dans un contexte de post-production désastreux : mélange d’ouvrages originaux, renommage en dernière minute (en dernier mois, d’accord) et surtout la tombée aux oubliettes du troisième opus. En 2018 peut-être, me souffle IMDb.


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Samedi : Brigadoon

(Vincente Minnelli, 1954)

« Film musical »*

Quand un film répond aussi bien que Brigadoon aux critères d’un genre précis – en l’occurrence celui des comédies musicales romantiques -, son objectif est de sortir du lot, d’où les campagnes publicitaires promettant monts et merveilles indifféremment pour toutes les productions similaires. Mais cette oeuvre sort effectivement du lot. Pas du moule, puisque le style cher aux Américains est inchangé, mais sur plusieurs aspects qui sont loin d’être des détails.

C’est donc un film musical romantique, basé sur la danse depuis la décision de prendre Gene Kelly pour le premier rôle – un certain Howard Keel devait le tenir à l’origine et le scénario revêtir simplement l’aspect musical. Le résultat déjà riche, quoique pas exceptionnel, a été rehaussé de deux choses rares à Hollywood : la mise au premier plan de ce petit coin du monde anglophone appelé Écosse – sous son aspect naturel et traditionnel, en plus – et la large adoption des valeurs d’un sous-genre : le conte. C’est comme un léger drap onirique disposé avec douceur sur l’histoire. La fine couche d’or qui plaque un matériau déjà noble.

Star et réalisateur voulaient tous deux tourner en Écosse, hélas la MGM a vu mieux dans leur intérêt que tout soit fait en studio. Qu’à cela ne tienne, se sont-ils dit ; ils ont alors débarqué avec des décors qui encore aujourd’hui nous mettent le doute : 600 pieds de long, 60 de haut (183×19 mètres). Multipliez l’un par l’autre, ajoutez un zéro et vous en avez le prix en dollars. Mais les oiseaux sont des bien meilleurs appréciateurs de leur réalisme que les chiffres : il est notable et authentique que certains d’entre eux les ont trouvés tellement à leur goût qu’ils ont pénétré les studios pour y loger !

Bref, un succès qui ne nous prédispose même pas à ce que la conclusion soit une critique de la société urbaine new-yorkaise ; a fortiori du quotidien occidental tout entier, ce qui nous laisse sur la réflexion que c’est une chose admirable pour l’époque.