Hebdo – 2017, N° 37 (Brigadoon, On ne vit que deux fois…)

Image d’en-tête : Les Feux du Music Hall

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Lundi : Verdict

(André Cayatte, 1974)

« Jean Gabin »*

Passant de la place d’un brillant accusé à celle non moins prisée d’un juge, Gabin va ici  interpréter un puissant où il va s’agir pour lui de concilier devoir et honneur dans une situation de chantage. La richesse filmique s’y exprime sans frein, puisque ce sont des procédés complètement opposés à ceux de L’Affaire Dominici qui vont être mis en oeuvre : avec l’avancée du procès, le spectateur suit évènements qui y sont liés de façon linéaire, tout en étant tenu au courant de ses causes en parallèle, avec des scènes qui suivent à part leur propre ligne temporelle. La méthode est remarquable en ce qu’elle ne répond pas aux critères du flash-back : c’est bel et bien une histoire imbriquée dans une autre. Et cela confirme en quelque sorte que cacher totalement des éléments importants n’est objectivement pas une bonne chose, car Verdict est un véritable plaisir à suivre. Quand on croit venir la fin, il y a encore un, non, deux coups fataux portés pour la gloire du scénario captivant.


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Mardi : Tootsie

(Sydney Pollack, 1982)

« Dustin Hoffman »*

Onze années avant Madame Doubtfire, c’est Dustin Hoffman qui jouait la carte du travestissement, donnant une nouvelle dimension à son talent. D’ailleurs, l’idée de jouer avec une femme lui est venue pendant le tournage de Kramer contre Kramer où il campait un père – un surhomme, quoi. Tout comme pour Robin Williams dans le susdit, son personnage est lui-même un acteur, ce qui autorise ce coeur controversé à une intrigue hilarante et permet la mise en abyme avec ce que les acteurs ont connu pour de vrai.

Pourtant le film a été tourné comme un drame, au point que jamais un fou rire n’a interrompu le tournage. L’oeuvre est victime de cette volonté dramaturgique, quoiqu’elle se soit transformée en comédie de façon naturelle et sans heurt ; elle en hérite un défaut horrible qui s’appelle le Vaudeville, le comique de situation le plus prévisible et ennuyeux qui soit. Heureusement, ce n’était pas un fait exprès et ça ne va du coup pas trop loin.

Le film au global est fantastique, ce qui vient avant tout de son équipe (non, l’équipe ne fait jamais tout) : Sydney Pollack y a une responsabilité bien plus grande que de seulement signer la création de son nom : il fut certes réalisateur mais aussi producteur et, sur l’insistance de Hoffman, acteur. Jessica Lange leur doit un Oscar et Geena Davis un timide mais prometteur début de carrière.


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Mercredi : On ne vit que deux fois

(Lewis Gilbert, 1967)

« James Bond »*

Il est à croire que faire un James Bond à la fin des années 1960 ne consistait pas qu’à surprendre le public mais avant tout l’équipe elle-même. Les cascadeurs sont encore plus sollicités dans cet épisode, dans l’excès, mais cela, on leur pardonne. Les hélicoptères de poche et autres joyeusetés peuplent agréablement de technologie cette image d’ensemble trop vague pour vraiment concilier conquête spatiale et Guerre froide. Le film se fait par contre un parfait reflet de l’actualité lorsqu’il s’agit de choisir un gros gadget d’époque, devenant de fait un miroir des passions enfantines en 1967.

Mais sans surprise, à vouloir trop en faire, l’oeuvre plonge directement dans la médiocrité et la platitude, ne se cachant même plus de ses faux raccords et complètement à la ramasse en matière de perfectionnisme en général. Ça part dans tous les sens, les acteurs ne suivent pas… Bref, rien pour nous faire supporter le surplus de fidélité à des livres qui n’ont par nature pas à se soucier du réalisme graphique.


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Jeudi : Les Feux du Music Hall

(Federico Fellini, Alberto Lattuada, 1951)

« Langue italienne »*

Le premier film de Fellini était en couleurs. Bon, il a été tourné en noir et blanc, mais les deux réalisateurs ont tellement fait bouillonner leur créativité qu’il s’est coloré de lui-même en émotions. C’est un film de visages, où s’expose d’abord la face si reconnaissable du vieil enfant italien en la personne de Peppino del Filippo. En fait, cette oeuvre est une exposition des différents types de beauté : la sagesse discrète de Giulietta Masina est comparée à celle, extérieure et fruste, de Carla del Poggio, ainsi qu’à la charmante laideur d’actrices secondaires. Quoiqu’elles n’ont rien de secondaire, justement : elles ont toutes en commun la beauté universelle de l’art, le tout mijoté dans un ensemble qui n’est pas beau, qui montre avec candeur la faiblesse de tous (merci chers Italiens d’avoir cette simplicité). Le film tient plus de la tranche de vie que du scénario original, mais disons qu’on l’a bien beurrée et que ça fait sa réussite.


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Vendredi : Daywatch

(Timur Bekmambetov, 2006)

« Langue russe »*

Les Russes ont ce gros avantage de ne pas se soumettre au modèle américain ; on en a déjà parlé, c’est de là que vient la force du premier opus et c’est ce qui en a justifié les détracteurs, blablabla. Mais la conséquence qui s’en fait sentir avec Daywatch, c’est combien le pragmatisme peut s’exprimer même dans l’art, à partir du moment où ce n’est pas l’argent qui est dans le cockpit. Ou qu’au moins il a un copilote. Le résultat, c’est que voici une suite cinématographique plus réussie que le film original !

La violence est utilisée à propos, presque jusqu’à nous faire dire qu’ils l’ont mise de côté si on ne fait pas attention (cela tient simplement au fait qu’elle n’est plus le moyen mais la finalité). La débauche d’effets spéciaux n’est plus une débâcle, elle a beau recouvrir tout le film indifféremment de Nightwatch, c’est juste ce qu’il faut pour emballer le scénario dans un peu de rêve. Les débordements sont tassés, réduits par touches à l’état de clins d’oeil qui, s’ils nous font soupirer une fois en éveillant les mauvais souvenirs de Nightwatch, se font vite oublier.

A l’inverse, si la médiocrité d’un antécédent est dure à cacher, ils y sont parvenus malgré eux en l’entreposant dans un contexte de post-production désastreux : mélange d’ouvrages originaux, renommage en dernière minute (en dernier mois, d’accord) et surtout la tombée aux oubliettes du troisième opus. En 2018 peut-être, me souffle IMDb.


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Samedi : Brigadoon

(Vincente Minnelli, 1954)

« Film musical »*

Quand un film répond aussi bien que Brigadoon aux critères d’un genre précis – en l’occurrence celui des comédies musicales romantiques -, son objectif est de sortir du lot, d’où les campagnes publicitaires promettant monts et merveilles indifféremment pour toutes les productions similaires. Mais cette oeuvre sort effectivement du lot. Pas du moule, puisque le style cher aux Américains est inchangé, mais sur plusieurs aspects qui sont loin d’être des détails.

C’est donc un film musical romantique, basé sur la danse depuis la décision de prendre Gene Kelly pour le premier rôle – un certain Howard Keel devait le tenir à l’origine et le scénario revêtir simplement l’aspect musical. Le résultat déjà riche, quoique pas exceptionnel, a été rehaussé de deux choses rares à Hollywood : la mise au premier plan de ce petit coin du monde anglophone appelé Écosse – sous son aspect naturel et traditionnel, en plus – et la large adoption des valeurs d’un sous-genre : le conte. C’est comme un léger drap onirique disposé avec douceur sur l’histoire. La fine couche d’or qui plaque un matériau déjà noble.

Star et réalisateur voulaient tous deux tourner en Écosse, hélas la MGM a vu mieux dans leur intérêt que tout soit fait en studio. Qu’à cela ne tienne, se sont-ils dit ; ils ont alors débarqué avec des décors qui encore aujourd’hui nous mettent le doute : 600 pieds de long, 60 de haut (183×19 mètres). Multipliez l’un par l’autre, ajoutez un zéro et vous en avez le prix en dollars. Mais les oiseaux sont des bien meilleurs appréciateurs de leur réalisme que les chiffres : il est notable et authentique que certains d’entre eux les ont trouvés tellement à leur goût qu’ils ont pénétré les studios pour y loger !

Bref, un succès qui ne nous prédispose même pas à ce que la conclusion soit une critique de la société urbaine new-yorkaise ; a fortiori du quotidien occidental tout entier, ce qui nous laisse sur la réflexion que c’est une chose admirable pour l’époque.


Hebdo – 2017, N°36 (L’Affaire Dominici, Kramer contre Kramer…)

Lundi : L’Affaire Dominici

(Claude-Bernard-Aubert, 1973)

« Jean Gabin »*

L’affaire Dominici, c’est un peu la sublimation de Gabin, par petites touches qui ne sont même pas l’objet du film, sans être impertinentes. Son personnage du père Dominici a tous les tics de langage de ses anciens rôles, lui donnant à la fois sa place habituelle de chef de famille autoritaire, et celle de l’accusé, reflet de toutes les canailles qu’il a incarnées. Un terrain familier pour ses « fans ». Un terrain beaucoup plus familier, en tout cas, que l’atmosphère de conflit culturo-politique qui règne depuis 1968 et de laquelle l’intrigue originale – la vraie, celle de 1952 – n’est même pas issue. Pourtant cette ambiance est bien là et c’est d’elle que le film est empli. Mais en cinq ans, elle s’est un peu tassée et, surprise ! le Gabin politique est toujours compatible, pas nostalgique pour deux sous de ses vieilles prouesses dans le domaine. Vivrait-il toujours, se dit-on, qu’il saurait encore en manier les nuances cinématographiques.

La variante la plus évidente depuis l’avant-68 (une rupture d’importance comparable à la guerre, du seul point de vue de sa carrière), c’est l’absence de scènes faisant du spectateur un témoin absolu des crimes dépeints. Difficile alors, même avec le bagage de la cinématographie policière française jusque là, de deviner la fin ! Dans l’absolu, c’est un gros changement pour qui suit l’acteur depuis ses débuts, et un piège un peu grossier, mais d’autre part l’affaire Dominici est réelle. Avoir développé cette épopée judiciaire n’était pas à la portée du premier venu, surtout quand l’oeuvre est scellée en conclusion par le témoignage d’un véritable avocat du vrai jugement.

Autre bon point à souligner, le film est d’une durée normale (cent minutes) mais il paraît plus long et pas parce qu’on s’ennuie. Chaque scène est nécessaire et elles sont toutes étirées à la perfection à la limite de leur potentiel.


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Mardi : Kramer contre Kramer

(Robert Benton, 1979)

« Dustin Hoffman »*

Faire camper un père de famille à Hoffman, c’était un peu comme de demander à la poule aux oeufs d’or de pondre un oeuf de platine. Sauf que le bougre l’a fait. Du haut de son absence complète d’autorité apparente, desservi par sa voix de fausset et cette sorte de bégaiement constant qui nous rend étranger à son éloquence, on ne l’y prédestinait pas. Mais quand on est bon acteur, c’est en dépit de l’image basique qu’on peut revêtir, et il a su magnifier en Kramer la douceur et la dureté d’un père digne des plus beaux clichés, le plus difficile à jouer mine de rien.

La métaphore juste, c’est la pièce de puzzle avec un vide. Ça, c’est Hoffman. Et le rôle du père, c’est la pièce correspondante avec un plein. L’un présente des lacunes, mais l’autre les comble. Pour le coup, c’est au directeur du casting qu’on doit reconnaître la performance d’avoir assemblé les pièces.

Le symbole du puzzle, par contre et hélas, ne marche pas avec le montage, qu’on sent pressé par le cahier des charges au niveau de la fluidité, comme s’il assemblait des pièces lisses les unes aux autres. Un soupçon confirmé quand on apprend que pas moins de 43 minutes ont été coupées de la première version finale. Parfois, le temps d’un fondu au noir / fondu à l’image, deux scènes se sont succédé dont le contraste, ou au contraire la trop grande similitude, choque.

Rétrospectivement, cela sera un détail. Tout est histoire d’empathie. Au coeur du drame de la séparation d’un couple avec un enfant au milieu, on la sent dans chaque mise en scène et chaque geste. Cela a pu être un aspect entièrement délégué à la direction des acteurs, d’ailleurs. Et lorsqu’au milieu du film, on est forcé de laisser s’en aller le cocon familial et d’entrer au tribunal pour la garde de cet enfant qui signifie tout, on est violemment sevré de cette empathie. Comme toute addiction brutalement inassouvie, on y réagit avec colère, râlant intérieurement qu’il restait là beaucoup de potentiel.

Avec un peu de patience, on se rendra compte que c’est exactement la mise en opposition dans laquelle la régie voulait nous placer, nous mettant à la place de chacune de ces personnes dont le destin change, et surtout de ces enfants qui n’ont d’autre choix que de se plier aux fadaises pseudo-judiciaires de leurs parents, évènements familiers aujourd’hui, qu’on s’étonne de voir déjà restitués au cinéma à une époque où le film avait en plus beaucoup de valeur pour les femmes, dont l’émancipation de leurs hommes commençait de se faire largement sentir.


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Mercredi : Opération Tonnerre

(Terence Young, 1965)

« Autour de James Bond »*

Un Bond où se cristallise la folie des grandeurs. Dépassant en un seul opus le budget des trois précédents confondus, Terence Young nous offre un film de cent-trente minutes où le tournage démesuré est pour une fois à l’échelle du scénario : l’organisation criminelle Spectre a volé deux bombes atomiques. Diantre. L’effet devait être majoré en cette époque de Guerre Froide, mais même pour le spectateur contemporain qui l’a à l’esprit, c’est montré de manière beaucoup trop risible pour être pris au sérieux.

La démesure a ses bons côtés : l’utilisation d’un authentique jetpack piloté par l’une des deux seules personnes habilitées à le faire dans le monde, par exemple. De savoir qu’une fois de plus, les dangers qu’ont encourrus les personnages ne sont pas sans origine dans le réel, aussi. Des cascadeurs ont ainsi reçu des primes pour plonger avec des requins, tandis que Sean Connery lui-même a dû nager près d’eux, dépourvu d’un bouclier aussi efficace que prévu.

C’est aussi un des Bond les plus intenses ; la scène de combat sous-marin approche les quinze minutes. C’est trop long, ça ne sert pas à grand-chose et ça s’inscrit dans l’absence générale de dynamisme, mais oui, c’est intense. Avec trente bonnes minutes de moins, c’eut été un des meilleurs de la série jusqu’en 1965, avec le grossier manque de réalisme en dernier point faible.


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Jeudi : Diaz – Un crime d’état

(Daniele Vicari, 2013)

« Langue italienne »*

Diaz, c’est la reconstitution d’une histoire vraie d’importance mondiale : la démonstration de violence des policiers à l’encontre des étudiants et journalistes pendant les manifestations contre le G8 de 2001. Une odyssée de l’espèce qu’est devenu l’Homme, réalisée par les Italiens, mais malheureusement pour eux-mêmes. Quoiqu’au vu de la conviction du réalisateur en le fait que le spectateur sait exactement de quoi on lui parle, il est possible que même des Italiens aient été confus.

Faire un film, c’est donner les moyens au spectateur de se mouvoir avec aise dans une histoire. Ce faux départ n’arrange rien mais c’était sans compter que le moyen de locomotion du spectateur serait un bulldozer. Diaz, c’est l’exemple d’un film qui s’est fait dépasser par les volontés qui l’ont créé. Son thème en l’occurrence, la violence, lui fait payer le prix de son indélicatesse. On est fasciné sur l’instant parce que la violence est un sujet prenant dans l’absolu, mais on se trouvera bien vite mal à l’aise, déchiré entre le scénario qui fonce tête baissée, peu désireux d’insérer des petites pépites d’art dont il aurait pu se servir pour qu’on s’appesantisse sur l’idée plutôt que sur le sens (alors qu’en réalité, elles y sont déjà et il aurait suffit qu’on nous les souligne), déchiré donc entre le scénario et l’ostentation avec lequel le film pointe du doigt ce qu’il veut dénoncer.

Bien sûr l’entreprise de la dénonciation est louable, mais on ne peut même pas accorder à l’oeuvre cette grâce de vouloir se faire juge, parce que, comble des combles, elle demeure une simple esquisse des faits réels ! Tout content de nous avoir montré au moins une image résumant chaque sévice de cette nuit de 2001, le film les compile en réalité sans cohérence, partant du principe prétentieux que c’est au spectateur de boucher les trous et faire les liens. Pire, il suggère et excuse à la fois ce manquement de telle manière qu’il nous pousse à adopter comme contexte notre propre vision subjective des évènements. Au-dessus de tout, il aurait été tellement plus sain que les gens derrière se rappellent la caméra que le moteur de l’art, fut-il documentaire, est la passion, et que ce n’est pas nécessairement de la colère.


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Vendredi : La Fin de la Violence

(Wim Wenders, 1998)

« Langue allemande »*

À partir du moment où le style de Wenders se rapproche de celui de Lynch – les deux sont aisément comparables au regard de leur parcours et de leur évolution respectifs -, on peut dire de sa création a la légèreté de l’air… Sa futilité aussi. Par autosuggestion ou humble interprétation, on peut se dire que dans le souffle artistique qui nous vient de l’écran, se dessinent des voix auxquelles, peut-être, le réalisateur n’a pas fait attention. Il a délaissé l’art pur et incompréhensible – comme Lynch – mais pour en venir à l’interprétable absolu, qui n’est par ailleurs pas forcément plus clair mais qui est, donc, une formule tellement plus légère.

Bon, on peut aussi se dire que c’est lent, que Wenders n’avait rien à dire, juste envie d’esquisser une histoire en quelques coups de pinceau abstraits. Mais avec lui, le plus beau, c’est qu’on a le choix de se dire telle chose ou telle autre, sans jamais avoir tort. Et si on se sent un peu déçu par cette forme sans but, on peut toujours l’admirer pour être chargée de philosophie et d’empathie jusque dans la moindre bribe de dialogue.


 


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Dimanche : La Fièvre monte à El Pao

(Luis Buñuel, 1959)

« Langue espagnole »*

Cette collaboration franco-mexicaine – il n’y en a pas des masses – est une des premières collaborations de Buñuel avec la France, et une ouverture pour Gérard Philipe au cinéma hispanique, dont il ne pourra retirer aucun profit de quelque sorte puisque sa mort foudroyante précède d’un mois la sortie du film. Les deux nations s’y apportent mutuellement beaucoup, même si le tournage bilingue laisse quelquefois entrevoir l’absence de dialogues réels entre les acteurs.

C’est surtout une aventure politique en pleine dictature centre-américaine, que le film retrace avec la force de l’actualité mais aussi avec moult mimiques sociales et manières polies. L’exécution de ces rituels de respect mutuel prend beaucoup trop de temps. Les discussions en sont tellement bardées qu’on en oublie que, sous cette surface, se déroule avec fluidité un récit emporté hors de sa banalité par des envolées d’éloquence où enfin se brise la frontière de la langue.

Hebdo – 2017, N°35 (Goldfinger, Night Watch…)

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Lundi : Deux Hommes dans la Ville 

(José Giovanni, 1973)

« Jean Gabin »*

Gabin n’aura décidément fait que du cinéma de transition à la fin de sa vie. Transition dans un style de plus en plus cru, qui caractérise la vraie émancipation du cinéma après le succès abstrait et relatif de la nouvelle vague. On n’hésite plus à tourner la scène très noire de l’exécution à la guillotine, histoire d’être plongé avec vivacité dans cette actualité médiévale par quelqu’un de très bien placé pour en parler, puisque le réalisateur José Giovanni a connu le couloir de la mort avant d’être finalement condamné à de la prison. Transition aussi dans la représentation des sentiments, où l’on reste coincé dans la forme mondaine de l’amour et celle des mauvais sentiments, alors que le bonheur va avoir droit à une ambiance aux petits oignons et en musique, qui rend l’ensemble inégal d’une manière qui déconcentre un peu.


Mardi : Agatha

(Michael Apted, 1979)

« Dustin Hoffman »*

Agatha est sous bien des aspects le dernier hoquet d’un cinéma depuis longtemps dépassé, dont la résurrection momentanée par Michael Apted doit être doublement justifiée par l’influence profondément britannique de la réalisation sur ce film, et la présence pesante de Hoffman dans l’autre plateau de la balance culturelle. Cela peut paraître dit négativement, mais c’est ce qu’il tombe sous le sens de dire à propos de la manifestation d’une ancienne ère bien après son extinction. Et il ne s’agit pas là de l’histoire du film, qui se passe en 1926, mais bien de l’esprit qu’on sent planer sur le tournage tout entier, comme si chaque image était légèrement transparente sur son origine. Pour n’avoir pas exceptionnellement brillé, Hoffman n’a pas fait non plus briller les autres, mais c’est une occasion inattendue, depuis cette année 1979, de se replonger non seulement dans une ambiance à l’odeur encore agréable de fâné, mais aussi dans l’atmosphère authentique d’un film policier à la Agatha Christie, dont c’est là une explication artistique proposée à la disparition authentique, pendant onze jours, dans les années 1920.


Mercredi : Goldfinger

(Guy Hamilton, 1965)

« James Bond »*

Goldfinger a un secret, pas gros mais important : s’il est l’un des films de Bond les plus emblématiques, c’est parce que nul autre film n’a propulsé la série plus vite vers son « destin » (mot à considérer rétrospectivement avec ce qu’elle est effectivement devenue). L’Aston Martin et ses gadgets, ça y est : ils y sont. D’ailleurs, la marque a dû se faire convaincre de figurer dans le film ; les « arguments » devaient être solides. Choix qu’ils n’ont d’ailleurs très probablement pas regretté.

Mais le résultat n’en reste pas moins inexcusable pour ses fautes de goût, telles les explosions superfétatoires rendues radieuses par le Technicolor. Même le temps ne peut pardonner à ces détails où la technique s’est enragée contre sa propre relative primitivité afin… d’en faire trop.

Si on laisse glisser les vices de forme, le Doigt en Or est quand même – heureusement – le résultat d’un tournage acharné. Sean Connery avait déjà donné de sa personne dans la saga, frôlant la mort lors de la réalisation d’une scène en hélicoptère. Il fut également blessé légèrement sur ce tournage-ci, et il n’y a aucun doute que plus d’un cascadeur s’est fait des bleus.

Par contre, dans la famille des petits détails énervants, je demande la question de la femme. On a depuis longtemps pardonné à Bond de l’avoir chosifiée, trophéisée même… mais est-ce une raison pour en mettre partout, jusqu’en troupeau dans des cockpits d’avion ?


Jeudi : La Contestation

(réalisateurs divers, 1964)

« Langue italienne »*

D’ordinaire, les films à sketches italiens sont une source de divertissement complète et unique. Voir Godard parmi les cinq réalisateurs réformistes de ce film laissait présager un ingrédient supplémentaire à la recette habituelle, un arôme de nouvelle vague. Auquel cas le connaisseur pourrait aborder l’oeuvre sans préjugés. Malheureusement, la raison pour laquelle elle a fait l’ouverture du festival du film de Berlin en 1969 était dû à son à-propos politique ; de grands artistes y préfigurent les conséquences possibles aux bouleversements de 1968. Le film fut fait au bon moment, sur le bon sujet, de la bonne manière, mais n’était valable que dans le double contexte extrêmement étroit de l’esprit étudiant italien et desdits troubles post-68. Sortie de ce cocon minuscule où elle peut s’exprimer, l’oeuvre nous frappe alors comme une compilation médiocre d’allégories d’actualité et d’expérimentations figuratives ennuyeuses. Il faut avoir une passion trop éclectique pour encore prendre du plaisir à le voir aujourd’hui.


Vendredi : Night Watch

(Aleksandr Bachilo, Timur Bekmambetov, 2004)

« Langue russe »*

Night Watch, c’est un grand cri de guerre russe pour s’attirer l’attention d’Hollywood. Pour ce faire, l’équipe s’est plus que largement inspirée – les puristes diront plagié – les préceptes de la capitale du cinéma en la matière. Et si l’opinion était partagée sur ces méthodes, le box-office ne l’était pas, puisqu’il s’agit là du plus gros score de tous les temps en Russie.

Copier un certain style est condamnable selon le contexte, pourtant le style ne sert ici que d’outil pour véhiculer un message et une vision des choses en particulier. Dans ce cas précis, il ne faut pas plus blâmer les Russes d’insuffler un caractère préexistant à leur oeuvre qu’on ne les blâmerait d’utiliser Kodak ou Nikon. Ils n’ont aucune prétention à revisiter la chose ; pour eux, Hollywood était le moyen, pas la finalité. En plus, la vraie finalité est évidente : le film a du caractère, il est violent, mystique et urbain. Il n’est pas occidental et son histoire est claire. Moyennant quoi, on devrait plutôt admirer le film pour l’énergie de son montage (encore quelque chose qui leur est propre) et le respecter pour avoir su mêler à la violence de son image une conception du manichéisme qui, pour n’être pas moins stéréotypée qu’aux USA, est très slave et plaisante à découvrir.

Quitte à s’en faire le détracteur, il y a d’autres défauts : le scénario est trop riche, la preuve en est qu’il ne sait plus comment faire la part des choses ; les intrusions du metal, du rap, du dessin animé et du jeu vidéo se marchent dessus jusqu’au ridicule ; parfois les images donnent l’impression de se chevaucher dans un capharnaüm maîtrisé tant bien que mal, pour le plaisir de l’oeil aussi bien que pour la gloire de l’épilepsie et du royaume de la confusion. Ça n’en reste pas moins un film original, qu’on ne devrait pas se vexer de voir à côté des clones monopolistiques du cinéma américain.


Samedi : Le Bal des Sirènes

(George Sidney, 1944)

« Musique »*

Le slogan de la MGM pour ce film comprenait « mammouth », qui se voulait ici l’adjectif qualificatif d’un « spectacle musical ». On repassera pour le mammouth, mais le grandiose se pose là. Fourre-tout magnifique du divertissement, Bathing Beauty – tel est le titre original – nous offre du one-man-show, du comique de situation, et bien sûr l’habituel cocktail « chant-danse » des années folles américaines. Red Skelton en assure toutes les parties. A l’origine, c’est son personnage que le scénario devait mettre au premier plan, avant que l’attrait pour la protagoniste féminine ne pousse les producteurs à l’axer sur elle, passant d’une comédie pluridisciplinaire à une comédie romantique. Une victoire de la superficialité dont Skelton en réalité se gausse, car c’est lui qui attire de toute manière le regard avec ses fausses manières de Robin Williams.

Mas au-delà de ces taquineries scéniques qui devaient être bien plus palpitantes en coulisses, il y a la performance artistique, qui met curieusement à l’avant-plan parfois certains musiciens en particulier – pianiste et trompettiste surtout – qui ne sont pourtant que des maillons dans la chaîne du tournage.

Le clou du spectacle n’est rien de moins qu’une démonstration de danse aquatique où la synchronisation des nombreuses artistes est plus étonnante que n’importe quelle danse hors de l’eau. L’oeuvre, finie de concevoir en 1944, était destinée aux combattants américains en Europe ; au regard du respect vénérateur que les USA vouent à leurs soldats, le film est tout à leur honneur.


 

Hebdo – semaine 30, 2017

Pendant le mois d’août, le blog est en mode vacances, ce qui signifie peu voire pas de critiques. A dans un mois donc !

 

Le lundi, j’ai foui…

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 Le Tueur

allocineimdb300px-Star-.svg300px-Star-.svg300px-Star½.svg300px-Star-.svg (1)300px-Star-.svg (1) Jean Gabin –  Il s’agit peut-être là d’une remarque un peu morbide, mais plus la mort de Gabin approche, plus ses films marquent par leur caractère transitionnel. Après un drame romanesque teinté de réaménagement urbain, Le Tueur est un retour au film policier, mais qui n’omet pas d’assaisonner le contexte à grands coups de modernisation supposée de la police dans le but visiblement raté d’améliorer l’opinion des masses à son sujet. Là-dedans, Gabin est l’ancêtre conservateur. Très bien. Moins bien par contre, la réalisation, comme si ceux derrière la caméra avaient fait un effort de bonne volonté pour évoluer sans y parvenir vraiment. Et la post-synchronisation faiblarde qui ne gâche rien du jeu des figurants car il n’est pas non plus de très bonne facture. Oui, même toi, Depardieu.


 

Le mardi, j’ai foui…

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 Le Récidiviste

allocineimdb300px-Star-.svg300px-Star-.svg300px-Star-.svg300px-Star¼.svg300px-Star-.svg (1)

Dustin Hoffman – Hoffman en malfrat. Bon. Cela fonctionne, rien à redire. On s’y serait attendu, l’acteur donnant toujours le meilleur de lui-même presque jusqu’à diriger le film (il s’est finalement résigné à engager un régisseur). Le scénario n’est pas le point fort mais il a quelque chose de vrai qui fait qu’on s’y accroche volontiers. Il est simplement dommage qu’aucune profondeur ne se cache derrière les pages du script ; on devine que le criminel devient un récidiviste pour s’être fait harceler par les autorités pendant sa liberté conditionnelle, mais le film a le tort de ne pas insister sur cette ironie, ce qui la fait ressortir toute bête et simplette. Même chose en ce qui concerne l’escalade : on devine là encore qu’elle est horriblement inévitable sans que l’accent soit mis sur ces ennuyeux paradoxes judiciaires. Et puis certains personnages phares – M. Emmet Walsh en parfait contrôleur vicieux de conditionnelle ? – disparaissent tout à coup, comme oublié par les auteurs. D’autant plus un gâchis que l’oeuvre est déjà captivante de bout en bout pour ce qu’elle est. On aurait juste pu en tirer un chef-d’oeuvre, à peu de choses près. 


Le mercredi, j’ai foui…

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 Bons Baisers de Russie

allocineimdb300px-Star-.svg300px-Star-.svg300px-Star¾.svg300px-Star-.svg (1)300px-Star-.svg (1) James Bond –  Un autre des pas maladroits vers l’équilibre de la série James Bond, qui commet moins l’erreur d’être kitsch. On est bien d’accord que cela ne se choisit pas, mais il faut souligner à quel point Dr. No s’avançait trop loin dans des domaines de la science-fiction encore tellement mal éclairés par les caméras. Bref, Bons Baisers de Russie : le pas en avant est sensible, on appréciera l’apparition discrète de quelques gadgets primitifs. Il est en revanche fâcheux pour le spectateur contemporain que le film d’action lui semble un genre récent, car il sera très peu indulgent envers les premiers films sur 007, casant beaucoup plus d’erreurs dans la case des moyens défaillants que dans celle, plus objective, de la période de la réalisation. La séquence avec l’hélicoptère en est une illustration frappante : la scène était réaliste, au point que le pilote a mis la vie de Sean Connery en danger. D’un tournage si extrême, pointilleux jusqu’à l’imprudence, le résultat ne peut être que bon. Mais il a fallu que ces scènes énergiques soient complètement ravagées par le montage, les faisant se succéder comme en un capharnaümoscope idiot. Enfin bon, l’âme de James Bond deviendra grande, et en attendant, le divertissement est présent.


 

Le jeudi, j’ai rien foui…


Le vendredi, j’ai foui…

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 Vij

allocineimdb300px-Star-.svg300px-Star-.svg300px-Star¼.svg300px-Star-.svg (1)300px-Star-.svg (1) Film en langue russe –  Une amusante production soviétique dont on remerciera les producteurs de ne l’avoir fait durer que 72 minutes. Le montage est abominable, les dialogues d’une pauvreté aux antipodes de faire honneur à la langue russe. Par contre, ils ont fait des trouvailles en matière d’effets spéciaux qui valent le détour – entendons-nous : à d’autres moments que celui, par exemple, où ils ne se gênent pas pour montrer un décor tournant pour simuler la lévitation des personnages. Mais l’usage de ces effets est inégal, allant de l’astucieux à l’épouvantable. Une simple chose sauve le film d’une appréciation unilatéralement mauvaise : il est amusant !


 

Le samedi, j’ai foui…

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 L'entreprenant monsieur Petrov

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Film musical – Le filon gigantesque Astaire-Rogers a connu bien des hauts et des bas. En ce qui concerne Petrov, il s’agissait bien d’un haut. A sa profession déjà prenante de danseur-chanteur-acteur, Astaire a dû cette fois ajouter beaucoup de travail d’humoriste, mais ce n’est pas là de quoi le différencier d’autres de ses prestations. Ce en quoi il a ici excellé, c’est qu’on a l’impression de ressentir son humilité aux moments où il n’est pas à l’écran ! Un paradoxe un peu absurde, pourtant son talent méritait plus de place et on n’a en aucun cas l’impression qu’il a dû se restreindre à une partie seulement de son potentiel. Pour finir, il n’a pas dû y avoir beaucoup de films des années 1930 donnant à ce point l’impression que de multiples caméras tournaient simultanément à chaque scène. Les jointures sont parfaites et cohérentes. Et puis perfectionniste ! La scène en patins à roulettes a pris près de 150 prises, et au moins 15 fois le duo s’est laissé tombé douloureusement sur l’herbe.


Le dimanche, j’ai rien foui…

Hebdo – semaine 29, 2017

Le lundi, j’ai foui…

 Le Chat

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Jean Gabin – En fin de sa carrière, Gabin tourne avec Signoret une oeuvre loin de tout son passé. C’est ainsi en tout cas que l’histoire nous le fait ressentir : ils sont un couple âgé, aigri, dont le vacarme du réaménagement urbain parisien se rapproche de plus en plus de la maisonnette.  La forme adoptée est presque trop littéraire ; les endroits où l’animal est personnifié, là où un sentiment sous-jacent doit se faire sentir, on croirait le voir annoncé par un immense panneau clignotant rouge. Mais l’histoire se prête étonnament bien aux deux vieux géants, qui en font tout en restant eux-mêmes une oeuvre bouleversante et sincère. Et puis même s’il est légitime de trouver le film trop littéraire, il s’agit aussi d’un mérite qui ne manquera pas de satisfaire les lecteurs.


Le mardi, j’ai rien foui…


Le mercredi, j’ai foui…

 Dr. No

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James Bond – Ainsi donc, tel était le premier film de James Bond. Un opus qu’on peut raisonnablement prétendre être le plus fidèle à la base littéraire puisqu’il est antérieur à toute tentative d’en faire la franchise commerciale que la série est encore aujourd’hui. Remarques principales : le rythme qui s’installe avec une fluidité irrégulière, par à-coups, comme si le moteur de l’adaptation toussait, que scénario et ouvrage de Fleming se rencontraient encore en bien des points où le film n’a pas su trouver son indépendance. Le montage est également pitoyable, reflet de la gourmandise des régisseurs d’alors, dont les idées dépassaient de quinze ans la technique au bas mot. Mais il faut savoir faire la part des choses entre le franchement mauvais et le kitsch, difficile à séparer l’un de l’autre. Il y a des deux ici. Et puis le personnage de Bond, malgré le jeu d’acteurs pauvre au global, avait déjà sa nature profonde, avec tout ses satellites : l’amusement qui va de pair avec ses atours britanniques, la consternation bienveillante rapport à sa qualité exacerbée d’homme à femmes, la jubilation de le voir mettre en oeuvre sa ruse. Bref, un premier film maladroit mais qui laisse la série sur le bon chemin.


Le jeudi, j’ai foui…

 Des Oiseaux petits et grands

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Film en langue italienne – Ah, ce que les Italiens peuvent produire d’hilarant sur des sujets graves et toujours avec autodérision ! Cette histoire tout en noms d’oiseaux n’innove pas dans la forme qu’ils utilisent habituellement pour rendre leurs films étranges et bien à eux, mais les petites idées dont celui-ci est truffé feront lever sourcils et commissures des lèvres en même temps. Diante, Lynch lui-même aurait pu s’en inspirer pour ses cocktails d’art magnifique sans aucun sens ! Pasolini assure même qu’il n’y en a pas, de sens. Pourtant c’est un support tolérable à l’insupportable façon méridionale qu’ils ont de parler politique ; et le n’importe quoi est suffisamment bien manipulé pour qu’on se prenne à écouter ce qu’ils ont à dire. Une création unique et diverstissante, donc par définition réussie.


Le vendredi, j’ai foui…

 Par-delà les nuages

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L’amorce est encourageante, on s’attend à voir un film sur la fortuité réalisé de main de maître. Quand on va plus avant dans l’histoire, on s’aperçoit qu’on est à la frontière du film à sketches avec des scénarios divers que rythment des acteurs aux grands noms dont la fugacité du passage ne fait que glorifier la prestation. La musique est bien aussi, doucereuse et berçante. Mais c’est aux deux tiers de l’oeuvre que ce même côté berçant révèle une nature à se foutre un peu du spectateur, même si ce n’était absolument pas voulu par ceux qui tiennent les manettes. Mais bon, trop de petites histoires sans lien ni distinction viennent à faire passer l’ensemble pour un unique scénario fragmentaire, où il devient lassant qu’à force les grands sentiments instillent de petits résultats. Cela pourrait être une étude intéressante de la réalité des évènements dans la vie courante, mais en même temps l’oeuvre se veut le support à des réflexions d’ordre philosophique, et c’est là que la mixture n’est plus bonne. Ils voulaient touiller à grands coups d’art, mais ils ont fait une oeuvre d’eau et d’huile ; rien à lui redire sur le fond, sauf qu’il y en a deux en réalité et qu’ils sont hétérogènes.


Le samedi, j’ai foui…

 Les Producteurs

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Film musical – Il est amusant de voir une comédie musicale de 2005 produite exactement comme dans les années 1950. Cela se retourne même contre ceux qui en eurent l’idée car le perfectionnement des techniques met en valeur… les imperfections ! Les infimes irrégularités dans les chorégraphies deviennent évidentes, affichées en couleurs et bonne résolution. Détail moins marrant : le film provoque le dilemme de l’humour gras ; en rire revient quelque part à admettre sa propre bassesse d’esprit. Mais toute l’équipe s’est éclatée dans cette création, cela se sent et c’est ce qui compte.


Le dimanche, j’ai rien foui…

Hebdo – semaine 28, 2017

Le lundi, j’ai foui…

 Le Drapeau noir flotte sur la marmite

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Jean Gabin – Quand Audiard, plume toujours en main, passe derrière la caméra, ce n’est curieusement pas une oeuvre littéraire qui en ressort, mais plutôt un conte matériel. Il n’aura pas été satisfait de ses réalisations, pourtant celle-ci apporte un éclairage marin sur un personnage de Gabin à deux facettes. Une histoire à tiroirs qui prouve que les aptitudes du dialoguiste sont presque aussi performantes en macro-écriture qu’en micro-écriture, d’autant qu’il ne néglige pas non plus la technique, allant jusqu’à tourner de longues séquences de navigation ! Au travers de l’enfant un peu rebelle qui est un des personnages, on a l’impression de vivre comme lui ses rêves et leur écroulement. Bref, de bonnes notions qui fonctionnent, même si leur liant est faible et le rythme négligé ; presque un style original !


 

Le mardi, j’ai foui…

 Marathon Man

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Dustin Hoffman – S’être assuré la présence de Hoffman, acteur méthodique s’il en est, n’a malheureusement pas permis à ce film de se voir compenser une sérieuse lacune : rien ne nous permet réellement de nous y intéresser, et c’est assez grave pour un thriller où chaque information est bonne à prendre. Le spectateur devait être tenu éveillé, gardé conscient devant ces rebondissements parfois un peu obscurs, mais en fait d’un marathon policier, c’est un marathon contre une incompréhension qui s’éternise un peu dans un scénario de trop longue haleine. Rien n’est franchement palpitant à part quelques scènes isolées, bien pensées, qui sauvent l’ensemble. Mais quelque part, la collaboration de Hoffman avec Laurence Olivier ne prend pas, comme si l’un, comme dans ses films précédents, avait dix ans d’avance, et l’autre dix ans de retard.


Le mercredi, j’ai foui…

 Inland Empire

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David Lynch – Pour son dernier film, Lynch renoue avec le style schizophrène et pas forcément doté de sens qu’il a déjà utilisé dans Mulholland Drive. Difficile d’attacher des sous-entendus supplémentaires à Inland Empire qui a autant d’interprétations possibles que de spectateurs potentiels. La griffe est unique et géniale même si on ne comprend rien. Mais à force de ne rien comprendre, on en vient quand même à se poser des questions. Les acteurs eux-mêmes n’ont jamais su de quoi le film parlait, tout comme les promoteurs qui durent se contenter d’un slogan très vague de crainte de n’avoir pas tout saisi. Partant de là, qu’est-ce qui justifie les caprices du réalisateur à chaque scène ? Pourquoi s’avouer qu’on a apprécié si c’était juste un diaporama sans logique ? Mais quand Lynch nous tient, c’est comme un chaton par la peau du cou : on est bien obligé de rester collé à nos fauteuils, à moitié en train de subir et à moitié en train d’adorer. Par contre, ses gros plans ne sont qu’un exemple des répétitions auxquelles il a fini par s’adonner, et il vaut peut-être mieux qu’il se soit ensuite retiré du cinéma, ou on aurait fini par s’énerver pour de bon d’aimer son oeuvre. Quoiqu’il s’il revenait, il serait bien capable de nous surprendre avec encore un tout autre registre…


Le jeudi, j’ai foui…

 Des Filles pour l'armée

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Film en langue italienne – Ne pas se prendre au sérieux, les Italiens ont toujours été connus pour bien savoir le faire, mais il s’agissait plutôt de faire rire le monde d’eux. Avec Des Filles pour l’Armée, c’est le douloureux passé d’une guerre inutile qui remonte, seulement vingt ans après les évènements – l’âge moyen des prostituées qui sont les principaux personnages ; rien de bien marrant donc. La facture est de qualité, la reconstitution si fidèle qu’on se sent honteux de trouver l’histoire agréable. Mais le rythme est juste parfait, si bien qu’on ne peut pas non plus dire le contraire. Un regard cru mais respectueux sur la prostitution durant la guerre ; pour ceux qui ignorent les faits historiques, un point de vue objectif sur la condition de ces femmes qu’on avait plus tendance à considérer comme du bétail que comme des êtres humains. Aucun personnage n’est figé dans un caractère prédéterminé, et même si l’évolution de leurs personnages ne surprend pas, elle est morale et cela fait parfois du bien de voir opposée la morale brut à des horreurs si terriblement bien dépeintes.


Le vendredi, j’ai foui…

 Rouges et Blancs

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Film en langue russe – Les Russes, encore un peuple qui n’a pas peur de remuer un passé pas forcément glorieux pour lui. Une collaboration avec la Hongrie qui se solde par un scénario que… Ah non, il n’y a pas de scénario, en fait : juste une succession échevelée de scènes très dures à relier entre elles qui constituent un patchwork ennuyeux de véracité historique. Par contre, quelles scènes ! Des longues, variées, même si la caméra est trop paresseuse pour les parcourir. Et à la base, une volonté de représenter la vérité des jeux cruels de la guerre, de ses contradictions propres et indépendantes de la politique (inter)nationale. Mais pour se mouiller là-dedans, il ne faut pas craindre les dialogues pauvres et les situations qui se répètent !


Le samedi et le dimanche, j’ai rien foui… 

Hebdo – semaine 27, 2017

Le lundi, j’ai foui…

 La Horse

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Jean Gabin – Une histoire de drogue, une intrigue policière à la campagne, Gabin qui y incarne le grand-père autoritaire, ferme et insoumis… A en croire les apparences, encore une oeuvre dans la lignée de sa carrière. C’était sans compter sut un traitement qui sort du moule français : presque glauque, mais surtout tellement impressionnant qu’il en frise l’épique. On ne s’en tient plus ici aux menaces timorées d’incendie criminel, de viol, d’abattage de bétail. Toutes ces scènes sont effectivement tournées et il n’y a pas de place pour les éléments modérateurs. Il s’agit là de représenter les forces de l’illégalité se démener contre un vieillard à la tête durcie par l’orgueil. L’histoire en elle-même était déjà rendue largement appréciable par ces perturbateurs, mais savoir tirer un happy end immoral de tout ça était juste magistral.


Le mardi, j’ai foui…

 Les Hommes du Président

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Dustin Hoffman – Cette reconstitution détaillée de l’affaire du Watergate s’est faite beaucoup d’ennemis : entre autres mais surtout la loi du « plus on en sait, moins on en sait ». Le principe qui se cache derrière cette expression plutôt bête agit énormément en mal sur cette oeuvre :  la représentation des bureaux du Washington Post est faite avec une exactitude et un souci du détail énormes, qui offrent une ambiance immersive au possible. Mais ce soin est sélectif car représenter exhaustivement la profession de journaliste demanderait un film trois fois plus long. Résultat, ce qu’on voit du quotidien des reporters est certes troublant de crédibilité, mais les blancs qui sont laissés à la liberté du spectateur de deviner paraissent trop simplets par contraste : beaucoup de coups de téléphone, des sorties pour recueillir des témoignages, pas mal de rédaction… A l’issue de ce film, on a l’impression d’avoir suivi un stage complet, ce qui, en plus d’être bien entendu erroné, n’est pas pour faire de l’oeuvre un objet d’intérêt palpitant. Quelque part, en faisant tellement d’effort, le réalisateur nous laisse sur notre faim car on devine qu’il y a tellement plus à dire… Ensuite, c’est une histoire très américano-centrée car c’est le récit du Watergate quasiment pas romancé, et détaillé à tel point que des récapitulatifs sont nécessaires dans l’histoire, même à destination des natifs.

Mais une fois relevés ces deux soucis hélas majeurs, l’oeuvre est un délice de composition : une scène de six minutes où lorsque Robert Redford se trompe de nom à la toute dernière ligne, il reste dans son personnage et se corrige, d’autres scènes où les acteurs bafouillent, baragouinent, s’interrompent d’une manière qui passe inaperçue sans même gêner tant c’est fait avec naturel… D’ailleurs, Robert Redford et Dustin Hoffman, qui interprètent Carl Bernstein et Bob Woodward, ne constituent pas le duo « Woodstein » par simple allusion au réel : ils avaient ni plus ni moins appris les dialogues l’un de l’autre ! Un perfectionnisme qu’on est obligé de saluer.


Le mercredi, j’ai foui…

 Mulholland Drive

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David Lynch – Avec ce film qualifié de meilleur de la décennie ou de tous les temps selon les sources, Lynch redéfinit ce qu’on considère comme normal ou beau. Enfin ça, c’est la première partie, parce qu’il est bien connu pour affectionner les scénarios en deux actes. Et il faut hélas bien donner raison aux détracteurs qui prétendent que le deuxième acte, justement, accumule les gaffes sans plus de considération pour la cohérence. S’ils savaient ce qui arrive avec Inland Empire… Une telle critique peut simplement être née d’un esprit frustré de n’avoir pas tout saisi… mais pas forcément. Et à la manière dont Arronofsky nous abuse aujourd’hui, Lynch a le grand mérite de nous captiver malgré tout, de nous faire apprécier l’art pour ce qu’il est et pas pour les formes agréables qu’il peut revêtir. La fin est une farce sans logique qu’on a tout droit de haïr, mais à laquelle on doit reconnaître le don envoûtant et schizophrène de nous offrir une boucle indémêlable sans qu’on puisse trouver cela anormal.


Le jeudi, j’ai foui…

 Chroniques d'un homicide

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Film en langue italienne – Italie, 1972. Le cinéma national se jette sur le thème d’actualité des manifestations étudiantes, le baby boom en passe de se faire une place à la fois dans la violence et le peace and love. Dans ce film, on déplorera que seul le premier de ces aspects soit vraiment représenté. L’oeuvre est censée mettre en opposition la rébellion de la jeunesse et le point de vue conservateur de leurs parents, mais au final, le regard que le film porte sur eux les garde à l’état stéréotypique de fouille-m***e arrogants. Pas la moyenne pour cette mise en abyme.

Par contre, c’est une intrigue très politique décorée de dialogues somptueux et impartiaux, fournis en réflexions qui nous propulsent dans ces années 1970 mouvementées. Exemple de ligne : « il suffit de 50 lires pour tuer un homme », dit le juge, ayant acheté un projectile à des fins d’enquête. Et non content d’avoir réussi la facette littéraire de son oeuvre, le réalisateur place aussi un personnage louche, souvent qualifié de dingue, dont on regrette qu’il soit le seul dans son genre mais qui pimente l’histoire en sortant du moule des personnages italiens en général.


Le vendredi, j’ai foui…

 Les Lumière de Berlin

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Film en langue allemande – Faire un documentaire, c’était trop simple pour Wim Wenders. Réaliser un film avec des étudiants aussi. Tant qu’à faire, pourquoi ne pas mélanger les deux et y ajouter une histoire ? Tout en nous remettant dans le contexte des années 1890 en Allemagne ou des techniciens rivalisaient d’ingéniosité pour animer les photographies, il nous donne accès à une interview authentique et fait que semblant que le spectateur est l’étudiant. Et le tout en seulement une heure ; le générique abuse un peu d’interminabilité.


Le samedi, j’ai foui…

 Wayne's World 2

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Un des meilleurs « 2 » de l’histoire du cinéma ! On peut penser ce qu’on veut du duo comique grotesque et vulgaire de Mike Myers et Dana Carvey, mais il faut leur reconnaître le mérite immense d’avoir fait la suite de leur premier film dans le même esprit exactement, avec des variations qui ne vont jamais jusqu’à donner l’impression d’être du remplissage ou des placements de gags pour vider la liste de ceux à mettre absolument. On pourra avoir la nostalgie de certains détails remplacés, commes les blagues grivoises par des allusions culturelles ; ainsi que cela le laisse suggérer, c’est un film légèrement plus mature. Légèrement. Ne pas avoir peur de le voir pour la simple raison que c’est une suite.


Le dimanche, j’ai rien foui…