Héros malgré lui (Hero)

Prenez Independence day, ou n’importe quel autre film qui selon vous soit représentatif de la tendance des États-Unis à créer des oeuvres à leur propre gloire, à grands renforts de héros, d’exploits, d’idéaux, de happy ends mirifiques et de musique épique.

Il n’y a rien de plus différent de tout ça que Hero, que je vais désigner sous son titre original parce que le titre français est idiot*. Ce sera une analyse de fond, parce qu’une fois qu’on s’y attache, on en oublie de regarder la forme. Les spoilers, toujours légers, sont indiqués dans le texte.

C’est de Stephen Frears, c’est sorti en 1992, y’a Geena Davis, Andy Garcia et Dustin Hoffman dedans.

*Pour la petite histoire, le titre français vient du titre original alternatif « Accidental Hero« , adopté a posteriori pour rappeler que Geena Davis avait remporté un Oscar dans Voyageur malgré lui (Lawrence Kasdan, 1988), connu en version originale comme The Accidental Tourist.

 L’art du contrepied

Le film prend le contrepied de deux grands concepts qui vont devenir ses thèmes, la gloire et la presse. Ou plutôt son thème tant ils sont confondus. Le but du jeu va être de se moquer des deux en même temps, mais pas avec la même finalité : se moquer de la gloire va truffer le film d’autodérision, ce qui lui confère un charme hilarant, et se moquer de l’autre va en faire une critique acerbe de la société. Un humour cynique à grande échelle qui ne ressemble pas aux productions américaines habituelles.

Hoffman va camper un personnage horriblement cynique (je le répète mais il le faut), associal et méchant. Le pire de tout, c’est sûrement son nom : Bernard LaPlante. En plus, c’est un petit truand qui n’a aucun sens de la morale, quoiqu’il faille y repenser rétrospectivement pour voir en lui un anti-héros. Car sous des airs de se foutre du monde, LaPlante se veut un protagoniste banal, ce qui fait de l’égoïsme son seul atout attachant. Un équilibre parfaitement géré avec l’autre personnage principal, John Bubber, un sans-abri traité comme tel, réputé pour son honnêteté mais prêt à la sacrifier pour sortir du gouffre.

Les deux personnages sont amis, ce qui est à la base une mise en opposition un peu trop contrastée et pratique entre des connaissances ; tous deux vont aussi accéder à des hautes sphères qui n’auraient pas dû leur être accessibles aussi facilement. C’est là une concession au réalisme qui va être mille fois rentabilisée.

L’art de l’accroche

On ne peut pas parler du film sans le faire passer pour ce qu’il n’est pas : une création si pleine de sarcasme qu’elle doit être noire et déprimante. Non. Tout ça, c’est juste son propos, et il le traite avec humour. Alors vous me direz : « si c’est son propos, ça doit quand même se sentir ? » Oui et non.

Toute oeuvre dotée d’une unité de longueur – un livre, une pièce de théâtre, un film, par opposition à une peinture ou une sculpture par exemple – essaye de fasciner son public de tout son long. L’intérêt du spectateur va être aux petits soins de l’accroche, qui va nous rendre curieux de la suite. C’est bien entendu une constante du cinéma.

Hero fait le choix de la frustration ; l’histoire explore ce qui est moral et ce qui est juste (sans choisir un camp, d’ailleurs), et quel que soit le point de vue adopté, ce qui se passe n’est pas satisfaisant. C’est l’accroche : comment cela va-t-il se finir ? Cette création anticonformiste va-t-elle finir en happy end ? S’il y en a un, cela ne risque-t-il pas d’être plus frustrant encore ? Le choix de ce style d’accroche était courageux, mais bien évidemment… ça a marché.

[Léger spoiler] dans ce film, on n’apprend pas de ses erreurs. On est ce qu’on est, on a ce qu’on mérite. On est un truand ? On passe la moitié du film en prison. On est un honnête homme pris en partie malgré soi dans le cercle vicieux de la tromperie ? On souffre de sa conscience rebelle. Pourtant certains actes amorals et illicites restent cachés à la presse et à la justice… [fin]

Les côtés drôle et frustrant du film sont là pour nous permettre d’apprécier les injustices relatives qui s’entrecroisent sans avoir peur de la suite, mais en nous laissant tout de même dans l’expectative. Tout ça en soi, c’est le plus fabuleux moyen de nous tenir en haleine et un merveilleux contrepied à la justice de fiction. Ce qui nous amène au prochain paragraphe.

Morale et justice, et comment la presse chapeaute tout ça en fabriquant des héros

J’aurais voulu, pour une lecture plus confortable de cet article, traiter de la morale-justice et de la presse dans des paragraphes séparés. Mais les deux aspects sont trop intimement liés dans le scénario pour être séparés sans dommages.

Hero nous transmet un enseignement millénaire devenu proverbial : « les apparences sont trompeuses ». Au-delà d’elles, les gens restent des gens, et on nous laisse entrevoir le héros et le criminel dans chacun d’eux.

Qui est le vrai héros, entre le criminel qui sauve des gens et ne s’en vante pas (LaPlante), et l’honnête homme qui lui vole sa place pour l’argent (Bubber), croyant que son ami n’en veut pas ? Chez les deux personnages, la pulsion amorale a été suscitée par l’intérêt. Un intérêt différent mais égal : l’un de ne pas se faire remarquer de la justice, l’autre de gagner de l’argent. Cela fait d’eux des criminels. Pas vrai ?

Décider de qui est le protagoniste le plus amoral des deux sur la base de ces seuls indices, c’est oublier un élément de taille : qui manipule le mieux les apparences dans notre monde ? La presse, bien sûr. Et dans quel but ? La recherche de la vérité, disent-ils… Pourtant, eux aussi recherchent la gloire et l’argent. La malheur des uns fait le bonheur des journalistes, et ce n’est pas un bonheur des plus louables. La gentille reporter, en voulant séparer le bon grain de l’ivraie, cède elle aussi à une voracité inhumaine de la mort, et cela fait d’elle un juge absolu. En quoi n’est-elle pas non plus une criminelle ? Parce qu’elle a des lecteurs ? Ha, l’ironie.

(Au fait, j’ai parlé de l’ironie comme une conséquence du ton que prend l’histoire, mais elle est utilisée à très grande échelle également comme un moyen de communication. Par exemple, LaPlante a un fils et il joue envers lui un rôle de moralisateur responsable. En sus de cela, il débite des jurons dont il s’excuse par réflexe auprès de son fils. Le film sera d’ailleurs inhabituellement grossier pour sa classification et son époque.)

La vérité là-dessus, le film la donne lui-même. Cela constitue malheureusement un [léger spoiler] : parce que l’oeuvre ne donne pas sa vision de ce qui est moral, il faut juger avec sa morale à soi, et la conclusion – je l’espère – est évidente : il y a du criminel et du héros en chacun des personnages, au même titre que dans n’importe qui d’autre. L’un a été remarqué alors qu’il était héroïque, l’autre alors qu’il était malhonnête, et cela a décidé de leur sort. C’est ce que dit d’ailleurs Bubber dans un des accès d’équité auxquels il s’adonne en vain pour ne pas paraître à lui-même comme un monstre d’opportunisme. Mais les rôles auraient bien pu être inversés, et à quoi cela a-t-il tenu ? Oui, à la presse… Pourtant, même là, le film parvient je ne sais trop comment à ne pas mettre la journaliste, cette décideuse partiale, dans un camp ou dans l’autre. Et nos trois criminels sont tous adorables. [fin]

Conclusion

Maître du contrepied, le réalisateur Stephen Frears nous permet de détacher les yeux de la forme tant le fond choisi est intéressant. Magnifiquement inverse à tout ce dont les Américains sont normalement friands, il met des valeurs ahurissantes sur le devant de la scène, à l’aide d’acteurs parfaits pour interpréter les pires héros et les meilleurs criminels. Une critique à la fois de la presse, de la crédulité des gens à son égard, de l’importance du moment propice pour être révélé par elle, et de la nature humaine dans des dimensions profondes, qui nous fait réfléchir à ce que sont la morale et la justice avec nos propres moyens.

La meilleure façon de résumer le fond du film, c’est peut-être de souligner à quel point il concilie les extrêmes à merveille, comment il fait fonctionner entre eux les parangons de la justice, de la morale et de la presse. C’est un divertissement de qualité qui amène aussi des réflexions profondes sur des apparences si figées qu’on en a oublié leur vraie nature. Ne débranchez pas votre cerveau devant ce film, comme vous le feriez pour tolérer le patriotisme commercial d’un Independence Day. Tout ce dont il est fait, de l’humour à la frustration, mérite qu’on y prête une oreille attentive et pensante.

Guerre et Paix

Cette critique est classée comme détaillée, pourtant elle n’est pas née du même principe que les autres de ce type. D’habitude, j’en fais une lorsque le film m’a touché à un niveau que les commentaires superficiels ne reflètent pas. J’y pense donc un peu plus profondément et j’en parle sous le plus d’aspects possibles sans non plus écrire un roman.

Il serait archi-faux de dire que Guerre et Paix ne m’a pas « parlé » : c’est la plus grosse production soviétique de tous les temps, il dure 400 minutes et tout est à la hauteur des plus grandioses objectifs de ses créateurs. Mais le fait est que je n’en parle longuement que du fait même de cette grande longueur et de la richesse qui va avec. Dans ma conception d’une critique détaillée, je pourrais sans doute trouver quatre fois plus à en dire que ce que je vais faire en réalité.

Or donc, cette longue critique va être l’équivalent de quatre (grosses) critiques normales, reliées entre elles comme l’ont été les quatre chapitres de l’immense création de Serge Bondartchouk. Les commentaires seront donc ici rangés méthodiquement dans leur cohérence chronologique.

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Le premier épisode a l’avantage de l’effet de surprise. Il met en scène en grande pompe des éléments fastueux qu’on croirait d’autant plus difficiles à faire en film du fait que l’oeuvre est soviétique. Communisme, étoussa.

Pourtant, il n’y avait peut-être pas mieux que les Soviétiques pour mettre en lumière cette bête évidence : quel meilleur film de guerre que celui où il y autant d’acteurs qu’il pouvait y avoir de soldats ? Cela a d’ailleurs été le principe du péplum, mais malheureusement, la masse humaine est généralement utilisée dans ce dernier genre comme un impressionnant troupeau de figurants. Dans Guerre et Paix, non seulement les masses sont agencées et organisées avec un réalisme militaire époustouflant, mais les efforts mis sur tous les aspects de l’oeuvre en font un personnage à part entière, avec tout le pouvoir conféré à la foule en général.

Les milliers de figurants sont l’expression la plus simple de l’énormité du film en entier, et la surprise réside en partie dans l’écoulement normal, paisible presque, de l’histoire derrière eux. Pour beaucoup, l’Histoire (avec un grand H, notez bien) est un ramassis de lignes abstraites sur des pages de livres divers qu’on a du mal à relier au réel, surtout puisque c’est un réel passé. Et le film nous rend justement ce lien concret, avec toute l’astuce de nous le mettre en introduction.

L’inconvénient inhérent à ce premier épisode est l’impossibilité, pour le spectateur, de tout saisir des sentiments lyriques qui culminent parfois dans une philosophie émotionnelle telle qu’on a du mal à faire la part entre le premier degré des combats et ces épanchements excessifs chez des personnages plus subtils.

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C’est un contrecoup qui se produit au deuxième épisode : pris au paradoxe de sa propre longueur, le film fait apparaître sa seconde partie comme trop courte et ciblée, alors qu’elle ne fait que nous dévoiler la première alternance suggérée par le titre : guerre … paix.

Mais maintenant qu’on sait à quoi s’attendre, on peut aussi considérer la durée de l’oeuvre comme proportionnelle à l’exploit cinématographique : Bondartchouk, dont le potentiel d’acteur ne s’épanouira malheureusement que dans la dernière partie, nous démontre par sa réalisation qu’il peut tout filmer : intérieurs, extérieurs, bals, guerre et chasse n’en sont que des exemples marquants. Après tout, l’ensemble est déjà assez formidablement linéaire tel quel.

Les sentiments, toutefois, sont confirmés dans leur inaccessibilité au spectateur contemporain et occidental. Très forts et stéréotypés, lyriques toujours, on peut les résumer comme le support au talent des acteurs qui font plus que simplement assumer la responsabilité qui leur incombe d’en être les vecteurs ; ils les magnifient. L’histoire, par contre, souffre de l’absence de transitions entre le mielleux et le douloureux qui se succèdent sans toujours de limites à leurs extrêmes.

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Peut-être la troisième partie marque-t-elle un délicat replat en prévision de la grande conclusion de la quatrième. Peut-être un léger accès de prudence aura été initié à l’idée que tout le projet avait fini par acquérir la fragilité d’un beau château de cartes en même temps que sa glorieuse aura de succès artistique monumental. Toujours est-il que le troisième épisode en question se « contente » d’étudier plus en détail l’aspect grandiose : il met la guerre en scène à grand fracas et gigantesques renforts de seconds rôles, se servant d’astuces plus étonnantes les unes que les autres pour simuler le spectateur dans son personnage de soldat ; oui, c’était de la réalité virtuelle.

Apparemment, les Russes avaient en leur possession, déjà à l’époque, des drones hightech pour faire des travellings épatants. Comment expliquer autrement, sinon par un génie hors de ce monde, que les scènes aient pu être tournées ainsi ? Rater certaines de ces prises devait coûter affreusement cher dans tous les sens du terme. On n’imagine pas la gestion titanesque qui devait assurer la cohésion des cohortes d’acteurs. Comment coupait-on une scène ? Comment dirigeait-on les armées littérales d’interprètes ?

Avec un peu d’imagination, on peut se figurer un immense mégaphone, seul moyen de signifier aux figurants que la scène est bonne et qu’ils peuvent se disperser… pour où, d’ailleurs ? Comment tous ces gens qu’on devine à peine dans un coin de l’écran s’imaginaient-ils le tournage plus intimistes de scènes différentes, avec les acteurs principaux entre eux, ou celui des longues et rêveuses scènes en avion dans les nuages ?

De plus l’épisode se trouve être une conclusion moins exagérément lyrique dans son jugement sans préjugés de Napoléon au regard de sa propre absence d’humanité.

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Comme si Guerre et Paix n’avait pas encore trouvé sa niche filmique idéale, le quatrième épisode fournit effectivement une fin à toutes les échelles : il confirme l’extrême linéarité du tout, opérant une fusion géniale de tout ce qui restait d’hétérogène, soudant rétrospectivement toutes les parties ensemble. La façon qu’il a de touiller ce bouillon artistique, étroitement lié à la dimension du rêve, en mêlant l’acceptation de la mort à la fois comme un éveil et comme l’interruption quasiment contre-nature de la vie, donc de « tout », compense la manière trop historiquement cohérente (et par la même, matérialiste) que le film avait de dépeindre toutes ses horreurs.

La conclusion est dans la suite logique de tout ça, et elle est très courte : Guerre et Paix se voulait une création immensément complète et les Soviétiques ont simplement mis tous les moyens en oeuvre pour en faire une masse artistique aussi convaincante que géante.

La bella gente – Les gens bien

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Le sujet de cette critique détaillée va cette fois être un film italien. La raison : simplement parce qu’il est la meilleure oeuvre du cinéma psychologique qui m’ait été donnée de voir à mon sens. Et – ceci dit tout à fait subjectivement – c’est pourtant un genre que je n’aime pas.

Les fondations

Ce qu’il faut dire d’abord, c’est que le film au sens le plus basique du scénario et de l’ambiance n’a rien d’original. C’est un fait. La France et l’Italie partagent cette fascination pour les drames issus du quotidien, des films généralement très déprimants qui viennent se placer en contre-pied parfait des blockbusters américains. Et puisque je parle d’ordinaire beaucoup de ces derniers, c’est l’occasion pour moi aussi de prendre le contre-pied. De par ce choix, l’oeuvre est très sobre d’une manière franchement positive. Mais on y reviendra.

L’histoire en une ligne : en vacances, un vieux couple italien prend sous son aile une jeune prostituée ukrainienne (Nadja) pour la protéger. Sur le papier, un drame tout à fait normal. Mais par certains côtés, optimiste quand même. Bon, ayant vu le film, c’est un constat qu’on aurait plutôt tendance à réfuter. Mais ne s’attend-on pas à ce que quelque chose tourne mal ? Vraiment mal ? Par exemple : que le proxénète retrouve la trace de son « employée » ? Que la police soit omniprésente ? Mais rien de tout cela n’arrive parce que l’histoire pousse le réalisme jusqu’à éliminer entièrement les rebondissements théâtraux (qui, s’ils sont bien dosés, n’empiètent pourtant pas forcément sur le réalisme). Et grâce à cela, le spectateur n’éprouve pas la gêne coupable d’avoir deviné ce qui allait se passer, mais pas non plus l’ennui caractéristique qui émane souvent de ce genre d’intrigues. Un drame oui, mais pas noirci à outrance par des évènements annexes même un tout petit peu spectaculaires.

La subtilité

On l’a déjà à moitié vu, c’est un film subtil. Mais ce qui fait sa beauté véritable, c’est l’absence totale de liens d’affection. Vous vous demandez sans doute en quoi c’est beau, mais ce n’est pas compliqué :  c’est une oeuvre de divertissement, quoi qu’on en dise, et elle fonctionne. Elle respire par ailleurs l’honnêteté tout en dépeignant des relations odieuses entre les personnages. Pour le spectateur, les liens entre les protagonistes sont clairs et loin d’être tus. Il est rendu omniscient et mis au courant de tout ce qui se trame sans que quoi que ce soit ne stimule de manière satisfaisante sa fibre sociale. Car il n’a pas besoin d’être satisfait : c’est un divertissement, mais on parle d’un drame qui se peut dans la vraie vie, donc faut pas exagérer non plus !

Les personnages sont tous liés entre eux : ils sont d’une famille ou voisins. Et pourtant, il n’y a que le vieux couple pour apporter une lueur d’harmonie. Eux-même dispensent autour d’eux la haine qu’ils regrettent de voir naître de leur bourgeoisie romaine.

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Là où le film réussit l’exploit de se constituer une force mindblowing pourtant d’habitude budgetophile, c’est qu’il dispose d’un type tout à fait remarquable de happy end. Dans un réalisme tout artistique, il se contente de dissoudre le ciment malade qui relie les personnages par une décision logique, mais tellement étrangère au cinéma !

Même un drame aspire généralement à ce que les choses s’améliorent, et peu importe si ce n’est pas ce qui se passe en pratique. Mais dans La bella gente, le récit se développe avec une neutralité journalistique et offre une issue vierge de tout idéal. Là où les choses diffèrent de la façon dont le cinéma français aurait pu traiter la même histoire, c’est qu’une critique sociale aurait facilement pu trouver sa place. Dans la vision d’Ivano de Matteo, ce sont des considérations qu’il est inutile d’envisager, et s’il faut y voir un idéal, c’est celui de l’égalité ultime entre les personnes.

La dernière image, c’est Nadja qui s’en va. Elle refuse l’affection de son père d’adoption de quelques semaines avec qui elle a appris à profiter d’une grande liberté, parce qu’à ce moment-là, elle prend une liberté tellement plus grande que c’en est ébouriffant.

Conclusion

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Il est difficile de beaucoup parler d’un film dont ni l’ambiance ni le scénario ne sont originaux. Mais ce qui fait de La bella gente le roi des films psychologiques, c’est l’énergie qu’il arrive à tirer d’une subtilité magnifique. Les relations entre les protagonistes sont sales, odieuses, et pourtant l’histoire n’est pas tâchée par ce léger noircissement théâtral qui caractérise généralement les drames occidentaux de nos jours (sans parler des drames à l’américaine qui, eux, romancent tout). Ultra-réaliste, il fait passer un moment qu’on rechigne à qualifier de « bon ». C’est pourtant le cas. Car derrière l’intrigue désastreuse que rien ne modère, on a toujours un aperçu sur l’harmonie d’un couple et sur un optimisme discret qui n’est réellement exprimé qu’à la toute fin. Bellissimo.

Captain Fantastic

Il est amusant que mon dernier dossier, qui est tout récent, ait concerné l’effet mindblowing, tandis que Captain Fantastic que j’ai vu le lendemain de sa rédaction en est une bonne illustration. J’étais bien obligé d’en écrire une critique détaillée, même un peu courte !

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Intro

Pour qui a lu le dossier

Histoire de faire une brève introduction au film par le biais du dossier dont je viens de parler, j’écris d’abord ce paragraphe.

Le synopsis du film tient en une ligne : il s’agit d’un père qui a fait le choix d’élever ses six enfants loin du monde social (par le biais de l’éducation à domicile tant du point de vue culturel que sportif) et qui va se retrouver dans l’obligation de les y introduire.

En quoi ce film est-il mindblowing ? Pour reprendre ce que j’ai dit il y a quelques jours, c’est simplement une oeuvre qui présente la réussite d’un idéal que (ce n’est pas un spoil) la fin ne vient pas décevoir. C’est tout.

Enfin, il y a aussi que j’entretiens une relation spéciale avec l’histoire.

Ma relation spéciale avec l’histoire

Dans une certaine mesure, ma vie jusqu’ici a beaucoup de choses à voir avec celle des enfants du film. Entre autres : mon prénom est unique, je n’ai jamais été scolarisé et on m’a inculqué les vertus de la critique objective et perpétuelle du monde. Aujourd’hui autodidacte en langues et fortement attiré par l’écriture, j’apprends l’espéranto !

Si vous avez vu le film ou si vous allez le voir, vous allez vous rendre compte que les similitudes sont marquantes. Et lors de mon propre visionnage, ç’a été à la fois l’occasion pour moi d’être très sensible à l’oeuvre mais m’a aussi poussé à être très critique à son égard. Pourtant (je le précise d’abord), je l’ai beaucoup aimé.

Propos

Des concessions hélas nécessaires

Ce que j’ai vu en cent-dix-huit minutes, c’est une version condensée, radicalisée et idéalisée des dix-huit ans de ma propre vie. Je suis peut-être mieux placé que la plupart des gens pour en voir les failles (je pense même qu’au visionnage du film, beaucoup de gens ne penseront pas qu’une telle histoire se peut en vrai).

Ainsi, il est dommage (mais inévitable) que le film doive faire quelques concessions à sa volonté bien louable d’exprimer un discours qui sort du moule sociétal : certains moments ne figurent pas dans une continuité scénaristique confortable et l’insistance vis-à-vis des notions qu’il véhicule tombe parfois incongrûment dans une deuxième partie qui s’essouffle.

Mais parler de l’histoire des personnages, ça ne fait pas un film. Il fallait bien que le film soit en histoire en lui-même, sans se reposer entièrement sur l’objectif « faire le portrait d’une famille bizarre à l’acharnement méritoire ». Je le précise car ce n’est normalement pas un constat qu’on fait devant son écran : c’est en théorie un caractère intrinsèque du cinéma. Mais moi, je me suis senti derrière l’écran.

Une grande naïveté dans l’interprétation de l’équilibre culturel et social

J’ai en tête un exemple qui prouve que Captain Fantastic n’avait pas pour objectif final de dépeindre son objet avec réalisme. Entre parenthèses, je mets une indication pour indiquer à ceux qui ont vu le film de quelle scène je parle, sans (trop) spoiler les autres.

(demande en mariage) L’erreur : Le film montre une scène où le personnage, animé d’un sentiment soudain et puissant, et fort de sa culture qui lui donne l’avantage de son éloquence, applique son érudition – à la lettre et sur un coup de tête – à une situation sociale. Il n’est pas pris au sérieux et s’en retrouve bien niais.

NON. L’éloignement du monde social, s’il est accompagné de l’éducation culturelle apportée naturellement par les œuvres de fiction (les livres dans le cas du film), ne résulte pas en une candeur si grande dans le cas d’un évènement social impromptu (de l’inconfort ou de la perplexité, oui, mais pas une totale incompréhension).

Une volonté d’exprimer un discours anti-social qui ne peut pas s’assumer

Si le propos du film est indéniablement fort et que l’oeuvre toute entière semble en prendre le parti, il y a certains passages purement cinématographiques qui disent malheureusement le contraire. Et à cause de cela, les critères sociaux n’en sont pas vraiment transcendés.

Une scène toute bête : une des petites filles arrive nue pour le repas en famille. Dans le contexte, on comprend que ça ne soit pas choquant, mais elle se fait reprendre par son père pour ça. « On s’habille quand on mange. » Très bien. C’est normal.

Une autre scène toute bête : Viggo Mortensen, dans son personnage de Ben Cash, sort nu de son camping-car. Ses enfants sont en train de prendre le petit-déjeuner et c’est cette fois la petite fille qui reprend son père : « on s’habille quand on mange ». Très bien.

Sauf que non : pendant le tournage, la nudité de l’interprète danois n’a été posée sur pellicule qu’une fois les plus jeunes acteurs sortis du plateau. La scène de la fillette qui renvoie la remarque à son père est un plan à part. Il est concevable que d’autres solutions n’auraient fait que vaguement contourner le problème (enregistrer la voix off de la jeune actrice, par exemple…bof) mais cette suite d’images nous expulse bien soudainement du propos du film. C’est en ça que sa réalisation concrète ne peut pas coller directement au message qu’il transmet.

Autre chose (commentaire qui m’a été inspiré par Théo Ribeton dans sa critique pour Les Inrocks) : l’idéal poursuivi par un père aimant est une très belle chose dans Captain Fantastic, mais l’amour qui lui est porté se transforme ensuite en une impression mitigée qu’il agit sur ses enfants comme un gourou. C’est ce chemin de terre sur la route scénaristique qui est rythmé par une réalisation inégale comme par des dos d’âne.

C’est sans compter le discours éminemment politique de toute cette marmaille. A en croire les positions du père, on aurait préféré des tirades philosophiques à des dialogues semi-pacifiques sur les avantages de telle ou telle doctrine.

Défaut annexe

Un autre détail non catégorisable m’a un peu gêné : six enfants, c’est trop. Deux de moins, avec une simple et légère compression du scénario, aurait permis de figurer mieux les liens fraternels, à la hauteur de leur grande importance.

Il est en réalité impossible de les compter. Plutôt que de s’attacher à chacun comme aurait dû nous le permettre la culture de leur individualité par leur géniteur, on s’attache à une masse de progéniture dont émane occasionnellement un juron propice et cocasse ou une remarque étonnante. Dans le feu de l’action, c’est fascinant et drôle, mais il n’y a véritablement que trois enfants qui sortent du lot, et hélas chacun à leur tour comme dans une exhibition de foire…

Oui, mais c’est un divertissement

Comme je t’en avais prévenu, lecteur, je fus très négatif. Mais je le répète, j’ai beaucoup aimé le film, et tous mes arguments somme toute assez prosaïques peuvent tous être contrés par un argument universel qui s’applique ici plus qu’à beaucoup d’autres œuvres filmées : c’est un divertissement. Et la régie, comme le casting, ne sont pas en reste pour en faire non seulement un divertissement, mais une fantastique ode familiale qui nous propose une vision philosophique rare sans en faire la critique ni l’apologie.

Les Revenants

spoil2Pour une fois, je vais faire la critique d’une série télévisée.

Introduction

Je vais exceptionnellement écrire à la première personne car je n’aime pas particulièrement les séries et je vais détailler pourquoi dans un premier temps. C’est simplement, comme pour beaucoup d’autres gens je suppose, leur principe qui me déplaît : l’astuce de la production est de trouver comment étirer l’histoire, comment la faire durer en donnant juste assez de révélations pour ne pas laisser le spectateur sur sa faim, afin de le laisser captif d’un scénario interminable qui ne saute pas trop vite aux conclusions (qui, dans un idéal commercial, n’arrivent jamais).

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Une série…

Dans ce domaine trop ostensiblement commercial, Les Revenants ne s’en sortent pas trop mal. Ils méritent une mention spéciale pour certaines choses qui, malgré ma très faible expérience en matière de télévision, me paraissent en faire une belle réussite : avec beaucoup de décors naturels, on est mis dans une ambiance aux frontières indéfinies (qui ne sont d’ailleurs, hélas, pas complètement assumées dans l’histoire), où les moyens graphiques et techniques sont loin d’être négligés, et où le seul souci qui rende ce monde rébarbatif est la réserve apparemment inépuisable de personnages, chacun justifiant quelques scènes, parfois un épisode entier d’une lenteur époustouflante.

…des mauvais choix généralisés…

Malheureusement, ce ne sont pas seulement les épisodes qui se conforment au formatage télévisuel qui veut que, en un sens, le spectateur soit arnaqué semaine après semaine. La première saison manquait déjà de conclusions, ou bien avait tellement de matière qu’elle n’a pas su y apporter une fin. Mais alors que les producteurs rechignent à faire une troisième saison, la deuxième n’a plus l’excuse du suspense. Elle n’a. Tout simplement. Pas. De fin. Il doit falloir être vachement intelligent pour tirer une conclusion plaisante aux toutes dernières images. Peut-être l’Homme du futur verra cette oeuvre comme le précurseur de sa profondeur d’esprit. En attendant, c’est typiquement le genre de séries à propos desquelles on regrette d’avoir ressenti de la curiosité.

…et des aspects qui ont champ libre de se répéter

Il faudrait sans doute expliquer aux acteurs que lorsqu’on tourne un passage intense, on évite les coups d’œil hors-champ qui cassent toute l’ambiance. Mais l’astucieuse mise en parallèle des différents éléments scénaristiques peut être, et est en tout cas pour moi qui n’y connait rien en séries, suffisant pour espérer en venir aux révélations. Qui ne viennent pas.

Un casting de prime abord très bon se révèle vite minimaliste et casse-pieds : choisis pour leur tronche, les acteurs sont monogueules et perdent tout intérêt les uns après les autres.

On en vient à se demander ce que les télévisions étrangères ont trouvé à cette production pour tant s’y intéresser ? Les Revenants, au singulier et en anglais, c’est quelque chose qui a aussi beaucoup de succès en ce moment avec la barbe de Leonardo DiCaprio comme personnage principal…

 

Gravity

Ce ne pouvait être qu’avec curiosité que le spectateur averti attendait Gravity, la nouvelle promesse de pseudo-science-fiction du chouchou mexicain d’Hollywood, j’ai cité Alfonso Cuarón. C’est avec autant de plaisir que j’espère que vous allez me lire, que je vais aujourd’hui détailler pourquoi ce film est à la fois une oeuvre de science-fiction et un simple drame.

Ce qui faisait la particularité du film dès sa promotion, et qui lui a permis d’avoir une forte image dans l’esprit des cinéphiles à la seule évocation de son titre pourtant si simple, c’était son engagement dans une représentation scientifiquement cohérente d’un scénario de fiction. Par fiction, j’entends ici simplement « inventé » et pas forcément possible. Un vrai défi d’écriture quand on pense que c’est une histoire abracadabrante justifiée par des possibilités astronomiques.

Note : cette critique ne contient pas de spoiler grave mais donne une description avancée du film.

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Rigueur scientifique

Ce qui frappe d’entrée dans le film, c’est la façon dont le vide est mis en scène : le silence, la succession du jour et de la nuit, c’est tout à fait ce qu’est l’espace en réalité et tout à fait la représentation contraire de l’espace au cinéma, où les vaisseaux vrombissent invariablement de toute la fureur de leurs réacteurs supraluminiques. Mais on voit ça en science-fiction, et il faut se rappeler que Gravity, quoiqu’il se passe 100% du temps dans l’espace (les trois dernières minutes mises à part), est un simple drame et ne présente aucun futurisme. Le silence et l’omniprésence du noir de la nuit ou de la lumière du jour (exempte de tout nuage, forcément) constituent l’intégralité du paysage, et c’est ce qui captive.

Voilà ce qui se passe quand on en est encore à se battre avec l’ouverture des sachets de bonbons. L’entrée en matière d’un film se fait généralement par un plantage de décor extrêmement difficile à réaliser et qui prend du temps à mettre le spectateur à l’aise, ou alors par la musique. Dans Gravity, on n’a que le vide et le grésillement des conversations radio, et ça suffit pourtant pour qu’on oublie instantanément les friandises.

Bientôt toutefois, l’histoire tourne mal et tout bascule. Et on n’a plus qu’à se raccrocher à ce qu’on comprend, faute de retrouver les repères familiers de la SF : l’espace, c’est l’absence de gravité ; l’absence de gravité, c’est l’inexistence de frottement, ce qui signifie qu’un mouvement ne peut pas s’arrêter. Quand on part en vrille dans l’espace, on n’a plus pour lutter que le contrôle relatif des mini-propulseurs du scaphandre. Encore une réalité terrorisante qui substitue les grotesques mais séduisantes aberrations de la SF à des vérités scientifiques que Cuarón parvient à ne pas rendre ennuyeuses.

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Et histoire de ne pas laisser le spectateur sur sa faim d’action, la musique est douce, peu digne de faire une BO à succès, mais elle met curieusement en valeur toutes les peurs qu’engendre l’espace : le vertige, la claustrophobie, la peur de l’étouffement, du vide…une multitude de phobies génératrices de panique, dont on sait qu’elle nous submergerait si on était à la place des personnages et qui nous atteint quand même à travers l’écran. Une autre chose étrange à propos de la musique : elle se chevauche volontiers avec les conversations, les alertes sonores ou même la musique faisant partie intégrante de l’histoire. Un brin d’audace à l’origine d’une valorisation à contre-courant, assez illogique et pourtant fonctionnelle.

Distraire avec une technologie connue

Une fois Sandra Bullock seule dans l’espace, plus loin de ses semblables que n’importe qui d’autre sur Terre, elle doit supporter seule ses paniques et cette sensation d’isolement (qu’on imagine facilement grâce à l’insistance de la réalisation sur cette angoisse permanente), et utiliser ses maigres connaissances d’astronautique (elle qui n’était là que pour sa compétence dans le matériel à réparer) pour rentrer chez elle. C’est surtout là que le miracle du film se produit : fasciner le spectateur avec une technologie à sa portée, dans le sens où elle ne vient pas du futur. Et là où on attend le rassurement de cette apparente simplicité, on trouve d’autres peurs qui font passer la SF pour un genre qui cherche l’originalité trop loin, et qui surtout la trouve mal. Car Gravity est la preuve qu’il suffit d’étudier la science contemporaine au cinéma pour en être surpris : là, sous nos yeux, Sandra Bullock cherche à comprendre comment faire fonctionner une navette d’aujourd’hui, et son découragement s’articule autour d’une seule très belle scène qui n’a pas besoin d’effets spéciaux ou de technologie futuriste pour être unique : la jauge d’essence la trahit, elle affichait un réservoir à moitié plein alors qu’il est vide.

Tout le travail est fait quand on en arrive là. Pour garder le spectateur en haleine, il suffit de reproduire des scènes différentes avec la même astuce de valorisation par une logique scientifique, voire tout bêtement technique – étant donné qu’une jauge qui se coince n’a rien d’extraordinaire en soi – absolument implacable.

Jamais d’espoir, toujours des problèmes

Une fois que l’alchimie de la captivation a fonctionné, il suffit qu’elle se retrouve dans le courant de l’histoire, et c’est un tour de passe-passe que Cuarón réussit encore haut-la-main. Il fait ici le choix d’un scénario haletant, qui ne laisse pas de place aux réjouissances, où l’espoir ne luit que par éclats brefs, tant les problèmes apparemment insolubles se succèdent rapidement. C’est un concept répété mais non répétitif, car il aura fallu autant de trouvailles scénaristiques pour remplir un film d’une heure et demi de ces continuels obstacles dont seul l’espace est l’origine. On croirait qu’après ça, le simple champ notionnel de la survie dans l’espace est épuisé. Et pourtant, l’intérêt de cette lutte contre le vide interstellaire est linéaire dans son intérêt, ne laisse transparaître aucune faiblesse.

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C’est aussi là l’occasion de critiquer négativement l’inflexibilité d’un tel thème, stressant au premier visionnage, dans lequel on aimerait que la lumière de l’espoir brille d’une magnitude bien supérieur. Certes, c’est là qu’intervient la fin, qui apparaît comme une libération fondamentale, d’une part pour le personnage qui revient d’un Enfer où jamais Orphée n’a mis les pieds, et d’autre part pour le spectateur qui, le sachet de bonbons oublié à ses pieds, a dû souffrir ce scénario oppressant.

Des plans riches, sans couleurs et sans paysages

Souvent, le paysage, le second plan, ou tout autre annexe graphique permet de constituer la matière d’un film, de faire passer le temps lors des passages ennuyeux en s’accompagnant d’une musique adéquate. Gravity, non content de se passer d’une BO digne de ce nom, s’est interdit tout seul l’option des paysages. C’est donc un travail titanesque à chaque instant de trouver comment mettre en scène un cockpit (quotient de richesse graphique très très très faible) et…l’espace (quotient de richesse graphique, inexistant), alors que le spectateur peut facilement en venir à s’exclamer ô combien le film s’est enfermé dans un univers graphique simpliste. Mais c’est cette même simplicité à l’écran qui a donné du fil à retordre à la caméra.

This film image released by Warner Bros. Pictures shows a scene from "Gravity." (AP Photo/Warner Bros. Pictures)

La logique des plans repose sur l’idée de présenter directement au spectateur ce qu’il ne s’attend pas à voir à l’image : comme on en a déjà parlé, c’est souvent un chaos horriblement silencieux qui remplit ce rôle. Mais c’est aussi vrai pour ce à quoi le spectateur ne pense pas : l’espace est un domaine majoritairement russo-américain et bien que leur collaboration force l’apprentissage réciproque de leurs langue (je parle ici de ce qui se passe en réalité, mais je me permets de rappeler une énième fois que Gravity est la vérité), on ne pense pas que pour un non-astronaute comme Sandra Bullock, il faille se contenter de l’alphabet cyrillique (et chinois, dans le film) pour comprendre l’usage de chaque bouton. Ces petites lettres étranges sont, avec d’autres détails techniques qu’il faut souvent avoir l’œil pour voir (par exemple le niveau d’oxygène), autant de choses sans importance qui remplissent finalement les moments où le spectateur aurait pu se rappeler de ses sucreries, sans pourtant l’ostentation que ces vétilles pourraient facilement acquérir dans un scénario si ouvert.

Deux acteurs

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Ah, oui, et puis Gravity a trois acteurs en tout et pour tout. Dont un qu’on voit 10 secondes, et un autre à peine le quart du film. Difficile d’exprimer combien c’est impressionnant de voir une seule actrice porter tout le poids d’un film sur ses épaules, surtout un personnage qui n’est pas à l’aise en milieu spatial. C’est pourquoi je ne m’attarderai pas sur ce chapitre où l’éloquence me fera défaut, mais je ne pouvais pas non plus ignorer cet aspect majeur de l’oeuvre sans manquer de respect à la difficulté du tournage pour ces deux « stars » !

 

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Difficile de le dire depuis l’année 2016, mais Gravity pourrait marquer l’ouverture d’un genre, peut-être la convergence des genres classiques de la comédie et du drame et des genres modernes comme la science-fiction. Mieux encore, simplement la volonté de rendre la science-fiction cohérente scientifiquement. Ce film se justifie en tout cas admirablement au vu des lois de la physique ou même du bon sens (le son dans l’espace) alors qu’il s’est enfermé dans un genre où les ressources graphiques sont extrêmement limitées. Sans option musicale non plus, il parvient à captiver aux moyens de bagatelles comme les différences alphabétiques au sein des nations conquérantes de l’espace, et s’inscrivant dans la compréhension de la technologie d’aujourd’hui et non pas celle du futur. Le tout mis en valeur par seulement deux acteurs qui se doivent de ne pas en gâcher une miette en supportant un tournage techniquement rude. Une saga spatiale sans répit, un catalyseur d’angoisse rationnelle qui prouve que la distraction peut venir du génie du réalisateur plus que du genre qu’il a choisi.

Dark Fantasy (Dark World, Тёмный мир)

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C’est aujourd’hui un film russe dont je vais parler. Un film au titre peu prometteur et sujet à confusion tant il est peu distribué en Occident, qui se révèle une perle graphique et une oeuvre tout à fait digne d’intérêt même vis-à-vis des critères les plus américains de la fantasy.

Semer le doute

A peine le film commencé, les scènes s’enchaînent à une vitesse phénoménale, dans deux sens du terme : d’abord elles sont d’une densité extraordinaire car elles ne durent souvent qu’une seconde, mais aussi parce que l’histoire avance vite. Difficile, après dix minutes de ce rythme effréné, de ne pas s’attendre à du grand spectacle entouré d’une intrigue mystérieuse comme le laisse à penser la courte introduction.

Mais quoi que le décor soit, donc, très vite planté, la matérialité de la vie des personnages, leur fort ancrage dans la réalité comme on la connait (puisqu’ils sont équipés de téléphones portables et rient – ou s’évanouissent, d’ailleurs – devant l’inconnu) n’augure pas quoi que ce soit à la hauteur du titre. Pourtant, pas de surprise : la piste suivie est celle du fantastique et tend à aller dans le sens des suppositions du spectateur.

Seulement voilà, il est constamment distrait par la plus grande qualité du film : l’image. Ensorcelante (quasiment dans le sens propre du terme !), elle pousse l’art à ses limites et le travail qu’elle a nécessité transparaît dans chaque pixel de chaque scène. Le contraste de l’image est étonnant, là aussi extrême, rendant les plans encore plus suprenants. Et tout ça, sans parler du montage, un autre travail de titan qui achève dans l’apothéose ce festival de beauté. Bon, le plus dur est passé, on va pouvoir laisser de côté les superlatifs pour revenir à l’essentiel.

Douter de la scène

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Mysticisme, expédition scolaire, troubles estudiantins…Une ambiance indéfinie, floue, faite d’éléments quasiment contradictoires, qui débouche sur une scène de massacre issue d’une étrange découverte. Et voilà. Soudain, l’histoire bascule, les personnages changent.

A posteriori, on se rendra compte que ce n’est pas la seule fois que cela se produit dans le film, et c’est l’occasion de le revivre sereinement une fois qu’il est fini : un beau catalyseur de l’attention, décalé avec le visionnage. Et ce phénomène vient probablement du fait que les personnages sont transposés dans différents rôles parfois opposés les uns aux autres. Des personnages et donc des acteurs, qui sont ainsi poussés à une performance intéressante au niveau de l’identification à leurs personnages, dont la transcendance perturbe.

On ne réalise pas forcément tout ça dans le feu de l’action mais, là encore, c’est ce qui rend l’oeuvre si attrayante au-delà du thème et de la réalisation, et même de l’ambiance qui joue elle aussi un grand rôle tant elle est malmenée.

Homogénéiser le tout

Un des traits les plus audacieux dans ce film est la façon dont il mélange le monde réel et celui, démoniaque, que ce dernier recouvre. Sans cesser de nous rappeler qu’on est au XXIème siècle et d’attirer l’attention du spectateur sur la frustration des jeunes devant l’absence de réseau mobile, il lève progressivement le voile sur tout ce que le spectateur suppose, et qui n’a absolument aucun lien avec la tangibilité jusqu’ici exprimée.

Peut-être que c’est comme ça, en ménageant la curiosité du public, en lui montrant ce qu’il s’attend à voir malgré le doute mis dans la première partie, que ce conflit de deux mondes inverses fait plus que simplement passer inaperçu : que les armes à feu et les humains (qui sont ceux qui deviennent complètement exotiques, au final) fassent encore partie de l’intrigue provoque comme un étonnement et cela participe à la continuité dans l’émerveillement. Car le film en entier est source d’émerveillement par l’image, le suspense, les révélations…C’est un maelström infini de fascination que les sorciers de la réalisation exercent sans relâche sur le spectateur. Sans pour autant oublier la petite pique (très ancrée dans le réel, celle-là) contre Poutine. Aïe.

On pourrait d’un autre côté légitimement attendre de ce genre de productions, éloignées des connaissances cinéphiles du public occidental, que les révélations soient bâclées ou tellement mal mises en scène qu’elles font plus obstacle à la fluidité de la trame qu’aider à son bon déroulement. Et pourtant, elles sont faites avec nonchalance pour céder rapidement la place à plus important. Un bon point.

Conclure en grand spectacle

Comme si le film lui-même était blasé de sa propre beauté, il dégage toute sa force dans la fin…Et c’est là que le bât blesse : c’est certes toujours très beau, mais cela n’arrange rien de vouloir faire plus.

L’antagonisme entre l’illusion et le réel est présent mais les combats qui hantent l’écran à la fin sont stériles et sans fin. Dans d’ultimes transformations, les acteurs sont des objets un peu trop exhibitionnistes de la réussite néanmoins indéniable du maquillage. Dans d’ultimes révélations, le scénario soupire ses dernières forces qui s’essoufflent devant l’énergie excessive que délivre le bouquet final. Heureusement, la toute dernière scène est là pour arrêter l’évaporation du charme restant au film et laisse finalement le spectateur pantois devant cette globale réussite.


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Une oeuvre à ne surtout pas comparer aux critères du cinéma occidental, et du moment qu’on respecte sa qualité assez polémiquée de « film russe », on ne peut que s’émouvoir devant la fulgurance des scènes, qui ne passent pourtant pas si vite que pour masquer l’image, car celle-ci est elle aussi très belle, traitée exotiquement mais avec égards. Le paradoxe entre les mondes de l’histoire est entretenu avec délicatesse, comme si le réalisateur était chef d’orchestre, et dans cette symphonie, impossible de ne pas trouver la trame harmonieuse. La réussite graphique est poussée un peu trop loin et l’intérêt s’essouffle un peu en dernière partie, mais trop peu pour dégrader cette flamboyante oeuvre méconnue et où le budget est pourtant mis à si bon escient.