Hebdo – 2017, N° 38 (Jappeloup, Charlie’s Country…)

 

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Lundi : Jappeloup

(Christian Duguay, 2013)

Ceci est une adaptation libre du roman narrant la vie de Pierre Durand, équitateur dont le film est du coup le biopic. C’est assez indirect mais pas plus mal car cela nous délie de trop de fidélité à l’histoire. Plus besoin de relativiser, on peut oublier pendant un moment que l’histoire est toute tracée, promise à aucun rebondissement qui n’ait été biaisé voire causé par les faits réels.

Il nous reste le suspense et un fort réalisme malgré l’aspect biopic, avec Guillaume Canet qui monte lui-même les chevaux-acteurs, fort d’une pratique ancienne rénovée par six semaines d’entraînement intensif avant le tournage. L’oeuvre est donc conçue par des passionnés – le réalisateur Christian Duguay en est aussi – mais avec une délicatesse qui permet à tout le monde, pendant deux heures, de s’intéresser aux chevaux. Le flux temporel est un peu bousculé et donne clairement l’impression de lister des moments-clés, mais c’est un impondérable du genre. La musique est très bonne et présente, de sorte que tout est réuni pour nous distraire, même si on n’aime pas l’équitation.


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Mardi : Monsieur Ibrahim et les Fleurs du Coran

(François Dupeyron, 2003)

Avec ce film, Omar Sharif revient de sa semi-retraite d’acteur induite, apparemment, par un certain blasement de sa carrière. Le script l’a convaincu de revenir à l’écran, et le résultat nous montre clairement pourquoi : l’acteur égyptien y incarne un vieil épicier qui va devenir mentor, puis père adoptif d’un gamin des rues. C’est un peu sordide dit comme ça, et on se figure qu’on est en Algérie contemporaine. Pourtant, c’est le Paris des années 1960, reconstitué à travers le crible d’un quartier arabe qui sent bon le présentisme en dépit de la misère, nous montrant tantôt la sérénité et la simplicité de cette vie, tantôt la façon dont le monde vient bousculer cette communauté en autarcie quasi-parfaite – pourquoi cela donnerait-il l’impression de se passer en Afrique du Nord sinon ?

C’est un film « tranche de vie » qui pourtant ne se coince pas bêtement dans sa conception coutumière brutale de la vie : « voyez ce qu’elle est ». Non. Les choses sont ce qu’elles sont, d’accord, mais ce n’est pas une raison pour y réagir dans le même ton. Tout peut s’aborder avec un sourire. Le vieux est un homme heureux, un père parfait et un épicier philosophe, fier de pouvoir transmettre le réconfort que lui procure sa religion. Le jeune acteur qui lui donne la réplique, quoique obligé par la loi française, en tant que mineur, de travailler des demi-journées pendant les vacances, n’est pas en reste pour montrer qu’il peut autant être un adulte que n’importe qui.

Tout est simple : l’amour, la mort, le voyage, le vol… Indéniablement, le film est un drame, mais on n’en ressort pas attristé et vidé de sa foi en l’humain comme de la plupart des drames français. C’est même tout le contraire. Et si on trouve cela naïf de faire une création positive en parlant de toutes ces choses difficiles à vivre, on ne peut guère l’utiliser comme argument sans se faire dire que c’est juste la façon dont l’Islam voit les choses, et encore ! le film ne nous montre que la manière dont ses pratiquants abordent ces sujets précis, ces grands thèmes. Cela a la particularité d’ériger l’oeuvre en monument de verre qu’on a peur de briser, nous simple spectateur qui s’incruste à l’improviste dans le quotidien des protagonistes, alors qu’elle ne fait que nous inviter à partager la pureté, ou encore une fois la simplicité de ces moments qu’elle évoque. Parce que, on a tendance à l’oublier, elle est toujours le meilleur moyen de conserver la beauté des choses, vraiment fragile elle.


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Mercredi : Wrong

(Quentin Dupieux, 2012)

Wrong, c’est un Français – Quentin Dupieux – qui exporte sa philosophie de vie aux USA : « il n’y a rien de plus beau dans l’art que de ne pas réfléchir ». Qu’on soit d’accord ou non avec cette phrase, elle résume tout à fait le film. Et c’est le passe-partout miraculeux qui l’excuse de tout. Oui, juste cette petite phrase. De quoi mettre dans l’embarras le critique dont c’est justement le boulot de réfléchir à l’art. Pour exprimer un avis objectif sur cette oeuvre, mieux vaut en fait y être insensible, parce que cela permet de dire que le film ne fait que cultiver le n’importe quoi, ce qui, à la base, est vrai. Alors mettons l’aspect artistique de côté : le mystère et l’incompréhensible restent des facettes digne d’intérêt de toute façon. Mais voilà : il se trouve que l’entièreté du film est tirée de cette forme d’art irréfléchi. Dupieux, qui est aussi musicien, fait lui-même la bande originale (en collaboration) et prend même le risque de filmer avec une caméra prototype. Alors, pour conclure, voici une remarque tout à fait subjective : l’histoire est fascinante, le gars derrière la caméra connaît son affaire, mais le mode « brut de décoffrage » a tendance à laisser un peu la beauté absolue dans la poussière.


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Jeudi : Trop loin pour toi 

(Nanette Burstein, 2010)

C’est une comédie romantique qui en 2008 était dans les cartons des meilleurs scénarios pas encore réalisés. Alors ils l’en ont sorti. En fait de romantisme, c’est moitié ça et moitié du sexe. Ils se sont autorisés une flexibilité qui, au gré des cent minutes de l’histoire, aura fait rire à peu près tout le monde, mais ça reste vulgaire dans tous les sens du terme. On se sort de cette mouise aux deux tiers de l’oeuvre : c’est le tournant. Et c’est seulement pour replonger dans une vie de couple qui est cette fois bousculée par la famille – ou comment ne pas faire preuve d’originalité. Et avant la toute fin, il faut encore traverser un no man’s land de l’émotion où le couple se laisse martyriser par les aléas. Pour une guimauve à la gloire de l’amour, les héros manquent cruellement de combativité. Dommage car l’ambiance est assez fraîche et lumineuse ; le seul aspect du film qui soit dans le ton, en fait.


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Vendredi : Charlie’s country

(Rolf de Heer, 2014)

Il ne viendrait à l’idée de personne de qualifier ce film avant tout de documentaire. Pourtant la façon dont il a été réalisé et l’enseignement qu’on peut en tirer en sont symptomatiques. Ce ne sont pas les seuls indices à nous mettre sur la piste : il y a le thème aussi, celui des Aborigènes que la prohibition anglo-australienne oppresse. L’application des lois occidentales est incompréhensible pour eux, et pour cela on dit d’eux qu’ils sont idiots. C’est toujours la même histoire d’une modernité post-coloniale, où contre toutes attentes l’oeuvre a l’audace de placer le personnage principal (un Aborigène, pareil que l’acteur, d’ailleurs) comme le fautif et pas comme la victime (ou tout du moins pas totalement). Désabusé, il refuse d’abord la science médicale des Blancs, puis s’isole dans la légalité ambiguë de la ville de Darwin où il était hospitalisé. Il finit par enfreindre la loi une bonne fois et il est condamné à plusieurs mois de prison. C’est la facette purement créative du film, qui se défait de ses messages sous-jacents pour nous laisser juger par nous-mêmes : certes les anglo-australiens sont à l’origine des envahisseurs, mais jusqu’à quel point est-il légitime pour les locaux de refuser leur législation ? C’est parfait… jusqu’à ce que le personnage de David Gulpilil se résolve à prendre une décision qui sonne comme morale à nos sens occidentaux ; c’est là trop s’éloigner du documentaire.


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Samedi : New York Melody 

(John Carney, 2014)

Une comédie musicale à tous les sens propres des termes, sans les embarras que peuvent apporter le souci d’un quotidien diabolisé. En contrepartie, bien sûr que tout ce qui est inhérent au monde du disque est idéalisé, mais on ne pourrait en blâmer le film que s’il ne parvenait pas à maintenir l’impression d’un rêve sans fin. Or il y parvient. Il ne faut pas s’attendre au réalisme comique de Les Commitments de David Lynch ou à l’émotion d’August Rush de Kirsten Sheridan dans le même style, mais l’histoire fait preuve de consistance dans la satisfaction qu’elle procure, d’autant qu’elle s’adresse à un éventail on ne peut plus large de cinéphiles et mélomanes, avec le chanteur de Maroon V Adam Levine qui y tient un rôle d’avant-plan sans bavures.


 

Hebdo – 2017, N° 37 (Brigadoon, On ne vit que deux fois…)

Image d’en-tête : Les Feux du Music Hall

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Lundi : Verdict

(André Cayatte, 1974)

« Jean Gabin »*

Passant de la place d’un brillant accusé à celle non moins prisée d’un juge, Gabin va ici  interpréter un puissant où il va s’agir pour lui de concilier devoir et honneur dans une situation de chantage. La richesse filmique s’y exprime sans frein, puisque ce sont des procédés complètement opposés à ceux de L’Affaire Dominici qui vont être mis en oeuvre : avec l’avancée du procès, le spectateur suit évènements qui y sont liés de façon linéaire, tout en étant tenu au courant de ses causes en parallèle, avec des scènes qui suivent à part leur propre ligne temporelle. La méthode est remarquable en ce qu’elle ne répond pas aux critères du flash-back : c’est bel et bien une histoire imbriquée dans une autre. Et cela confirme en quelque sorte que cacher totalement des éléments importants n’est objectivement pas une bonne chose, car Verdict est un véritable plaisir à suivre. Quand on croit venir la fin, il y a encore un, non, deux coups fataux portés pour la gloire du scénario captivant.


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Mardi : Tootsie

(Sydney Pollack, 1982)

« Dustin Hoffman »*

Onze années avant Madame Doubtfire, c’est Dustin Hoffman qui jouait la carte du travestissement, donnant une nouvelle dimension à son talent. D’ailleurs, l’idée de jouer avec une femme lui est venue pendant le tournage de Kramer contre Kramer où il campait un père – un surhomme, quoi. Tout comme pour Robin Williams dans le susdit, son personnage est lui-même un acteur, ce qui autorise ce coeur controversé à une intrigue hilarante et permet la mise en abyme avec ce que les acteurs ont connu pour de vrai.

Pourtant le film a été tourné comme un drame, au point que jamais un fou rire n’a interrompu le tournage. L’oeuvre est victime de cette volonté dramaturgique, quoiqu’elle se soit transformée en comédie de façon naturelle et sans heurt ; elle en hérite un défaut horrible qui s’appelle le Vaudeville, le comique de situation le plus prévisible et ennuyeux qui soit. Heureusement, ce n’était pas un fait exprès et ça ne va du coup pas trop loin.

Le film au global est fantastique, ce qui vient avant tout de son équipe (non, l’équipe ne fait jamais tout) : Sydney Pollack y a une responsabilité bien plus grande que de seulement signer la création de son nom : il fut certes réalisateur mais aussi producteur et, sur l’insistance de Hoffman, acteur. Jessica Lange leur doit un Oscar et Geena Davis un timide mais prometteur début de carrière.


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Mercredi : On ne vit que deux fois

(Lewis Gilbert, 1967)

« James Bond »*

Il est à croire que faire un James Bond à la fin des années 1960 ne consistait pas qu’à surprendre le public mais avant tout l’équipe elle-même. Les cascadeurs sont encore plus sollicités dans cet épisode, dans l’excès, mais cela, on leur pardonne. Les hélicoptères de poche et autres joyeusetés peuplent agréablement de technologie cette image d’ensemble trop vague pour vraiment concilier conquête spatiale et Guerre froide. Le film se fait par contre un parfait reflet de l’actualité lorsqu’il s’agit de choisir un gros gadget d’époque, devenant de fait un miroir des passions enfantines en 1967.

Mais sans surprise, à vouloir trop en faire, l’oeuvre plonge directement dans la médiocrité et la platitude, ne se cachant même plus de ses faux raccords et complètement à la ramasse en matière de perfectionnisme en général. Ça part dans tous les sens, les acteurs ne suivent pas… Bref, rien pour nous faire supporter le surplus de fidélité à des livres qui n’ont par nature pas à se soucier du réalisme graphique.


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Jeudi : Les Feux du Music Hall

(Federico Fellini, Alberto Lattuada, 1951)

« Langue italienne »*

Le premier film de Fellini était en couleurs. Bon, il a été tourné en noir et blanc, mais les deux réalisateurs ont tellement fait bouillonner leur créativité qu’il s’est coloré de lui-même en émotions. C’est un film de visages, où s’expose d’abord la face si reconnaissable du vieil enfant italien en la personne de Peppino del Filippo. En fait, cette oeuvre est une exposition des différents types de beauté : la sagesse discrète de Giulietta Masina est comparée à celle, extérieure et fruste, de Carla del Poggio, ainsi qu’à la charmante laideur d’actrices secondaires. Quoiqu’elles n’ont rien de secondaire, justement : elles ont toutes en commun la beauté universelle de l’art, le tout mijoté dans un ensemble qui n’est pas beau, qui montre avec candeur la faiblesse de tous (merci chers Italiens d’avoir cette simplicité). Le film tient plus de la tranche de vie que du scénario original, mais disons qu’on l’a bien beurrée et que ça fait sa réussite.


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Vendredi : Daywatch

(Timur Bekmambetov, 2006)

« Langue russe »*

Les Russes ont ce gros avantage de ne pas se soumettre au modèle américain ; on en a déjà parlé, c’est de là que vient la force du premier opus et c’est ce qui en a justifié les détracteurs, blablabla. Mais la conséquence qui s’en fait sentir avec Daywatch, c’est combien le pragmatisme peut s’exprimer même dans l’art, à partir du moment où ce n’est pas l’argent qui est dans le cockpit. Ou qu’au moins il a un copilote. Le résultat, c’est que voici une suite cinématographique plus réussie que le film original !

La violence est utilisée à propos, presque jusqu’à nous faire dire qu’ils l’ont mise de côté si on ne fait pas attention (cela tient simplement au fait qu’elle n’est plus le moyen mais la finalité). La débauche d’effets spéciaux n’est plus une débâcle, elle a beau recouvrir tout le film indifféremment de Nightwatch, c’est juste ce qu’il faut pour emballer le scénario dans un peu de rêve. Les débordements sont tassés, réduits par touches à l’état de clins d’oeil qui, s’ils nous font soupirer une fois en éveillant les mauvais souvenirs de Nightwatch, se font vite oublier.

A l’inverse, si la médiocrité d’un antécédent est dure à cacher, ils y sont parvenus malgré eux en l’entreposant dans un contexte de post-production désastreux : mélange d’ouvrages originaux, renommage en dernière minute (en dernier mois, d’accord) et surtout la tombée aux oubliettes du troisième opus. En 2018 peut-être, me souffle IMDb.


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Samedi : Brigadoon

(Vincente Minnelli, 1954)

« Film musical »*

Quand un film répond aussi bien que Brigadoon aux critères d’un genre précis – en l’occurrence celui des comédies musicales romantiques -, son objectif est de sortir du lot, d’où les campagnes publicitaires promettant monts et merveilles indifféremment pour toutes les productions similaires. Mais cette oeuvre sort effectivement du lot. Pas du moule, puisque le style cher aux Américains est inchangé, mais sur plusieurs aspects qui sont loin d’être des détails.

C’est donc un film musical romantique, basé sur la danse depuis la décision de prendre Gene Kelly pour le premier rôle – un certain Howard Keel devait le tenir à l’origine et le scénario revêtir simplement l’aspect musical. Le résultat déjà riche, quoique pas exceptionnel, a été rehaussé de deux choses rares à Hollywood : la mise au premier plan de ce petit coin du monde anglophone appelé Écosse – sous son aspect naturel et traditionnel, en plus – et la large adoption des valeurs d’un sous-genre : le conte. C’est comme un léger drap onirique disposé avec douceur sur l’histoire. La fine couche d’or qui plaque un matériau déjà noble.

Star et réalisateur voulaient tous deux tourner en Écosse, hélas la MGM a vu mieux dans leur intérêt que tout soit fait en studio. Qu’à cela ne tienne, se sont-ils dit ; ils ont alors débarqué avec des décors qui encore aujourd’hui nous mettent le doute : 600 pieds de long, 60 de haut (183×19 mètres). Multipliez l’un par l’autre, ajoutez un zéro et vous en avez le prix en dollars. Mais les oiseaux sont des bien meilleurs appréciateurs de leur réalisme que les chiffres : il est notable et authentique que certains d’entre eux les ont trouvés tellement à leur goût qu’ils ont pénétré les studios pour y loger !

Bref, un succès qui ne nous prédispose même pas à ce que la conclusion soit une critique de la société urbaine new-yorkaise ; a fortiori du quotidien occidental tout entier, ce qui nous laisse sur la réflexion que c’est une chose admirable pour l’époque.


Hebdo – 2017, N°36 (L’Affaire Dominici, Kramer contre Kramer…)

Lundi : L’Affaire Dominici

(Claude-Bernard-Aubert, 1973)

« Jean Gabin »*

L’affaire Dominici, c’est un peu la sublimation de Gabin, par petites touches qui ne sont même pas l’objet du film, sans être impertinentes. Son personnage du père Dominici a tous les tics de langage de ses anciens rôles, lui donnant à la fois sa place habituelle de chef de famille autoritaire, et celle de l’accusé, reflet de toutes les canailles qu’il a incarnées. Un terrain familier pour ses « fans ». Un terrain beaucoup plus familier, en tout cas, que l’atmosphère de conflit culturo-politique qui règne depuis 1968 et de laquelle l’intrigue originale – la vraie, celle de 1952 – n’est même pas issue. Pourtant cette ambiance est bien là et c’est d’elle que le film est empli. Mais en cinq ans, elle s’est un peu tassée et, surprise ! le Gabin politique est toujours compatible, pas nostalgique pour deux sous de ses vieilles prouesses dans le domaine. Vivrait-il toujours, se dit-on, qu’il saurait encore en manier les nuances cinématographiques.

La variante la plus évidente depuis l’avant-68 (une rupture d’importance comparable à la guerre, du seul point de vue de sa carrière), c’est l’absence de scènes faisant du spectateur un témoin absolu des crimes dépeints. Difficile alors, même avec le bagage de la cinématographie policière française jusque là, de deviner la fin ! Dans l’absolu, c’est un gros changement pour qui suit l’acteur depuis ses débuts, et un piège un peu grossier, mais d’autre part l’affaire Dominici est réelle. Avoir développé cette épopée judiciaire n’était pas à la portée du premier venu, surtout quand l’oeuvre est scellée en conclusion par le témoignage d’un véritable avocat du vrai jugement.

Autre bon point à souligner, le film est d’une durée normale (cent minutes) mais il paraît plus long et pas parce qu’on s’ennuie. Chaque scène est nécessaire et elles sont toutes étirées à la perfection à la limite de leur potentiel.


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Mardi : Kramer contre Kramer

(Robert Benton, 1979)

« Dustin Hoffman »*

Faire camper un père de famille à Hoffman, c’était un peu comme de demander à la poule aux oeufs d’or de pondre un oeuf de platine. Sauf que le bougre l’a fait. Du haut de son absence complète d’autorité apparente, desservi par sa voix de fausset et cette sorte de bégaiement constant qui nous rend étranger à son éloquence, on ne l’y prédestinait pas. Mais quand on est bon acteur, c’est en dépit de l’image basique qu’on peut revêtir, et il a su magnifier en Kramer la douceur et la dureté d’un père digne des plus beaux clichés, le plus difficile à jouer mine de rien.

La métaphore juste, c’est la pièce de puzzle avec un vide. Ça, c’est Hoffman. Et le rôle du père, c’est la pièce correspondante avec un plein. L’un présente des lacunes, mais l’autre les comble. Pour le coup, c’est au directeur du casting qu’on doit reconnaître la performance d’avoir assemblé les pièces.

Le symbole du puzzle, par contre et hélas, ne marche pas avec le montage, qu’on sent pressé par le cahier des charges au niveau de la fluidité, comme s’il assemblait des pièces lisses les unes aux autres. Un soupçon confirmé quand on apprend que pas moins de 43 minutes ont été coupées de la première version finale. Parfois, le temps d’un fondu au noir / fondu à l’image, deux scènes se sont succédé dont le contraste, ou au contraire la trop grande similitude, choque.

Rétrospectivement, cela sera un détail. Tout est histoire d’empathie. Au coeur du drame de la séparation d’un couple avec un enfant au milieu, on la sent dans chaque mise en scène et chaque geste. Cela a pu être un aspect entièrement délégué à la direction des acteurs, d’ailleurs. Et lorsqu’au milieu du film, on est forcé de laisser s’en aller le cocon familial et d’entrer au tribunal pour la garde de cet enfant qui signifie tout, on est violemment sevré de cette empathie. Comme toute addiction brutalement inassouvie, on y réagit avec colère, râlant intérieurement qu’il restait là beaucoup de potentiel.

Avec un peu de patience, on se rendra compte que c’est exactement la mise en opposition dans laquelle la régie voulait nous placer, nous mettant à la place de chacune de ces personnes dont le destin change, et surtout de ces enfants qui n’ont d’autre choix que de se plier aux fadaises pseudo-judiciaires de leurs parents, évènements familiers aujourd’hui, qu’on s’étonne de voir déjà restitués au cinéma à une époque où le film avait en plus beaucoup de valeur pour les femmes, dont l’émancipation de leurs hommes commençait de se faire largement sentir.


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Mercredi : Opération Tonnerre

(Terence Young, 1965)

« Autour de James Bond »*

Un Bond où se cristallise la folie des grandeurs. Dépassant en un seul opus le budget des trois précédents confondus, Terence Young nous offre un film de cent-trente minutes où le tournage démesuré est pour une fois à l’échelle du scénario : l’organisation criminelle Spectre a volé deux bombes atomiques. Diantre. L’effet devait être majoré en cette époque de Guerre Froide, mais même pour le spectateur contemporain qui l’a à l’esprit, c’est montré de manière beaucoup trop risible pour être pris au sérieux.

La démesure a ses bons côtés : l’utilisation d’un authentique jetpack piloté par l’une des deux seules personnes habilitées à le faire dans le monde, par exemple. De savoir qu’une fois de plus, les dangers qu’ont encourrus les personnages ne sont pas sans origine dans le réel, aussi. Des cascadeurs ont ainsi reçu des primes pour plonger avec des requins, tandis que Sean Connery lui-même a dû nager près d’eux, dépourvu d’un bouclier aussi efficace que prévu.

C’est aussi un des Bond les plus intenses ; la scène de combat sous-marin approche les quinze minutes. C’est trop long, ça ne sert pas à grand-chose et ça s’inscrit dans l’absence générale de dynamisme, mais oui, c’est intense. Avec trente bonnes minutes de moins, c’eut été un des meilleurs de la série jusqu’en 1965, avec le grossier manque de réalisme en dernier point faible.


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Jeudi : Diaz – Un crime d’état

(Daniele Vicari, 2013)

« Langue italienne »*

Diaz, c’est la reconstitution d’une histoire vraie d’importance mondiale : la démonstration de violence des policiers à l’encontre des étudiants et journalistes pendant les manifestations contre le G8 de 2001. Une odyssée de l’espèce qu’est devenu l’Homme, réalisée par les Italiens, mais malheureusement pour eux-mêmes. Quoiqu’au vu de la conviction du réalisateur en le fait que le spectateur sait exactement de quoi on lui parle, il est possible que même des Italiens aient été confus.

Faire un film, c’est donner les moyens au spectateur de se mouvoir avec aise dans une histoire. Ce faux départ n’arrange rien mais c’était sans compter que le moyen de locomotion du spectateur serait un bulldozer. Diaz, c’est l’exemple d’un film qui s’est fait dépasser par les volontés qui l’ont créé. Son thème en l’occurrence, la violence, lui fait payer le prix de son indélicatesse. On est fasciné sur l’instant parce que la violence est un sujet prenant dans l’absolu, mais on se trouvera bien vite mal à l’aise, déchiré entre le scénario qui fonce tête baissée, peu désireux d’insérer des petites pépites d’art dont il aurait pu se servir pour qu’on s’appesantisse sur l’idée plutôt que sur le sens (alors qu’en réalité, elles y sont déjà et il aurait suffit qu’on nous les souligne), déchiré donc entre le scénario et l’ostentation avec lequel le film pointe du doigt ce qu’il veut dénoncer.

Bien sûr l’entreprise de la dénonciation est louable, mais on ne peut même pas accorder à l’oeuvre cette grâce de vouloir se faire juge, parce que, comble des combles, elle demeure une simple esquisse des faits réels ! Tout content de nous avoir montré au moins une image résumant chaque sévice de cette nuit de 2001, le film les compile en réalité sans cohérence, partant du principe prétentieux que c’est au spectateur de boucher les trous et faire les liens. Pire, il suggère et excuse à la fois ce manquement de telle manière qu’il nous pousse à adopter comme contexte notre propre vision subjective des évènements. Au-dessus de tout, il aurait été tellement plus sain que les gens derrière se rappellent la caméra que le moteur de l’art, fut-il documentaire, est la passion, et que ce n’est pas nécessairement de la colère.


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Vendredi : La Fin de la Violence

(Wim Wenders, 1998)

« Langue allemande »*

À partir du moment où le style de Wenders se rapproche de celui de Lynch – les deux sont aisément comparables au regard de leur parcours et de leur évolution respectifs -, on peut dire de sa création a la légèreté de l’air… Sa futilité aussi. Par autosuggestion ou humble interprétation, on peut se dire que dans le souffle artistique qui nous vient de l’écran, se dessinent des voix auxquelles, peut-être, le réalisateur n’a pas fait attention. Il a délaissé l’art pur et incompréhensible – comme Lynch – mais pour en venir à l’interprétable absolu, qui n’est par ailleurs pas forcément plus clair mais qui est, donc, une formule tellement plus légère.

Bon, on peut aussi se dire que c’est lent, que Wenders n’avait rien à dire, juste envie d’esquisser une histoire en quelques coups de pinceau abstraits. Mais avec lui, le plus beau, c’est qu’on a le choix de se dire telle chose ou telle autre, sans jamais avoir tort. Et si on se sent un peu déçu par cette forme sans but, on peut toujours l’admirer pour être chargée de philosophie et d’empathie jusque dans la moindre bribe de dialogue.


 


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Dimanche : La Fièvre monte à El Pao

(Luis Buñuel, 1959)

« Langue espagnole »*

Cette collaboration franco-mexicaine – il n’y en a pas des masses – est une des premières collaborations de Buñuel avec la France, et une ouverture pour Gérard Philipe au cinéma hispanique, dont il ne pourra retirer aucun profit de quelque sorte puisque sa mort foudroyante précède d’un mois la sortie du film. Les deux nations s’y apportent mutuellement beaucoup, même si le tournage bilingue laisse quelquefois entrevoir l’absence de dialogues réels entre les acteurs.

C’est surtout une aventure politique en pleine dictature centre-américaine, que le film retrace avec la force de l’actualité mais aussi avec moult mimiques sociales et manières polies. L’exécution de ces rituels de respect mutuel prend beaucoup trop de temps. Les discussions en sont tellement bardées qu’on en oublie que, sous cette surface, se déroule avec fluidité un récit emporté hors de sa banalité par des envolées d’éloquence où enfin se brise la frontière de la langue.

Nouveau nom de domaine

Voilà, après les refontes graphiques, le changement de style, l’ouverture d’un Twitter, les améliorations de clarté…

…Le site dispose maintenant de son propre nom de domaine, septiemeartetdemi.com !

Vous n’êtes pas obligé de mettre à jour quoi que ce soit. L’ancien lien (c3porikrin.wordpress.com) fonctionne maintenant vers une redirection vers le site tout joli tout neuf.

Hebdo – 2017, N°35 (Goldfinger, Night Watch…)

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Lundi : Deux Hommes dans la Ville 

(José Giovanni, 1973)

« Jean Gabin »*

Gabin n’aura décidément fait que du cinéma de transition à la fin de sa vie. Transition dans un style de plus en plus cru, qui caractérise la vraie émancipation du cinéma après le succès abstrait et relatif de la nouvelle vague. On n’hésite plus à tourner la scène très noire de l’exécution à la guillotine, histoire d’être plongé avec vivacité dans cette actualité médiévale par quelqu’un de très bien placé pour en parler, puisque le réalisateur José Giovanni a connu le couloir de la mort avant d’être finalement condamné à de la prison. Transition aussi dans la représentation des sentiments, où l’on reste coincé dans la forme mondaine de l’amour et celle des mauvais sentiments, alors que le bonheur va avoir droit à une ambiance aux petits oignons et en musique, qui rend l’ensemble inégal d’une manière qui déconcentre un peu.


Mardi : Agatha

(Michael Apted, 1979)

« Dustin Hoffman »*

Agatha est sous bien des aspects le dernier hoquet d’un cinéma depuis longtemps dépassé, dont la résurrection momentanée par Michael Apted doit être doublement justifiée par l’influence profondément britannique de la réalisation sur ce film, et la présence pesante de Hoffman dans l’autre plateau de la balance culturelle. Cela peut paraître dit négativement, mais c’est ce qu’il tombe sous le sens de dire à propos de la manifestation d’une ancienne ère bien après son extinction. Et il ne s’agit pas là de l’histoire du film, qui se passe en 1926, mais bien de l’esprit qu’on sent planer sur le tournage tout entier, comme si chaque image était légèrement transparente sur son origine. Pour n’avoir pas exceptionnellement brillé, Hoffman n’a pas fait non plus briller les autres, mais c’est une occasion inattendue, depuis cette année 1979, de se replonger non seulement dans une ambiance à l’odeur encore agréable de fâné, mais aussi dans l’atmosphère authentique d’un film policier à la Agatha Christie, dont c’est là une explication artistique proposée à la disparition authentique, pendant onze jours, dans les années 1920.


Mercredi : Goldfinger

(Guy Hamilton, 1965)

« James Bond »*

Goldfinger a un secret, pas gros mais important : s’il est l’un des films de Bond les plus emblématiques, c’est parce que nul autre film n’a propulsé la série plus vite vers son « destin » (mot à considérer rétrospectivement avec ce qu’elle est effectivement devenue). L’Aston Martin et ses gadgets, ça y est : ils y sont. D’ailleurs, la marque a dû se faire convaincre de figurer dans le film ; les « arguments » devaient être solides. Choix qu’ils n’ont d’ailleurs très probablement pas regretté.

Mais le résultat n’en reste pas moins inexcusable pour ses fautes de goût, telles les explosions superfétatoires rendues radieuses par le Technicolor. Même le temps ne peut pardonner à ces détails où la technique s’est enragée contre sa propre relative primitivité afin… d’en faire trop.

Si on laisse glisser les vices de forme, le Doigt en Or est quand même – heureusement – le résultat d’un tournage acharné. Sean Connery avait déjà donné de sa personne dans la saga, frôlant la mort lors de la réalisation d’une scène en hélicoptère. Il fut également blessé légèrement sur ce tournage-ci, et il n’y a aucun doute que plus d’un cascadeur s’est fait des bleus.

Par contre, dans la famille des petits détails énervants, je demande la question de la femme. On a depuis longtemps pardonné à Bond de l’avoir chosifiée, trophéisée même… mais est-ce une raison pour en mettre partout, jusqu’en troupeau dans des cockpits d’avion ?


Jeudi : La Contestation

(réalisateurs divers, 1964)

« Langue italienne »*

D’ordinaire, les films à sketches italiens sont une source de divertissement complète et unique. Voir Godard parmi les cinq réalisateurs réformistes de ce film laissait présager un ingrédient supplémentaire à la recette habituelle, un arôme de nouvelle vague. Auquel cas le connaisseur pourrait aborder l’oeuvre sans préjugés. Malheureusement, la raison pour laquelle elle a fait l’ouverture du festival du film de Berlin en 1969 était dû à son à-propos politique ; de grands artistes y préfigurent les conséquences possibles aux bouleversements de 1968. Le film fut fait au bon moment, sur le bon sujet, de la bonne manière, mais n’était valable que dans le double contexte extrêmement étroit de l’esprit étudiant italien et desdits troubles post-68. Sortie de ce cocon minuscule où elle peut s’exprimer, l’oeuvre nous frappe alors comme une compilation médiocre d’allégories d’actualité et d’expérimentations figuratives ennuyeuses. Il faut avoir une passion trop éclectique pour encore prendre du plaisir à le voir aujourd’hui.


Vendredi : Night Watch

(Aleksandr Bachilo, Timur Bekmambetov, 2004)

« Langue russe »*

Night Watch, c’est un grand cri de guerre russe pour s’attirer l’attention d’Hollywood. Pour ce faire, l’équipe s’est plus que largement inspirée – les puristes diront plagié – les préceptes de la capitale du cinéma en la matière. Et si l’opinion était partagée sur ces méthodes, le box-office ne l’était pas, puisqu’il s’agit là du plus gros score de tous les temps en Russie.

Copier un certain style est condamnable selon le contexte, pourtant le style ne sert ici que d’outil pour véhiculer un message et une vision des choses en particulier. Dans ce cas précis, il ne faut pas plus blâmer les Russes d’insuffler un caractère préexistant à leur oeuvre qu’on ne les blâmerait d’utiliser Kodak ou Nikon. Ils n’ont aucune prétention à revisiter la chose ; pour eux, Hollywood était le moyen, pas la finalité. En plus, la vraie finalité est évidente : le film a du caractère, il est violent, mystique et urbain. Il n’est pas occidental et son histoire est claire. Moyennant quoi, on devrait plutôt admirer le film pour l’énergie de son montage (encore quelque chose qui leur est propre) et le respecter pour avoir su mêler à la violence de son image une conception du manichéisme qui, pour n’être pas moins stéréotypée qu’aux USA, est très slave et plaisante à découvrir.

Quitte à s’en faire le détracteur, il y a d’autres défauts : le scénario est trop riche, la preuve en est qu’il ne sait plus comment faire la part des choses ; les intrusions du metal, du rap, du dessin animé et du jeu vidéo se marchent dessus jusqu’au ridicule ; parfois les images donnent l’impression de se chevaucher dans un capharnaüm maîtrisé tant bien que mal, pour le plaisir de l’oeil aussi bien que pour la gloire de l’épilepsie et du royaume de la confusion. Ça n’en reste pas moins un film original, qu’on ne devrait pas se vexer de voir à côté des clones monopolistiques du cinéma américain.


Samedi : Le Bal des Sirènes

(George Sidney, 1944)

« Musique »*

Le slogan de la MGM pour ce film comprenait « mammouth », qui se voulait ici l’adjectif qualificatif d’un « spectacle musical ». On repassera pour le mammouth, mais le grandiose se pose là. Fourre-tout magnifique du divertissement, Bathing Beauty – tel est le titre original – nous offre du one-man-show, du comique de situation, et bien sûr l’habituel cocktail « chant-danse » des années folles américaines. Red Skelton en assure toutes les parties. A l’origine, c’est son personnage que le scénario devait mettre au premier plan, avant que l’attrait pour la protagoniste féminine ne pousse les producteurs à l’axer sur elle, passant d’une comédie pluridisciplinaire à une comédie romantique. Une victoire de la superficialité dont Skelton en réalité se gausse, car c’est lui qui attire de toute manière le regard avec ses fausses manières de Robin Williams.

Mas au-delà de ces taquineries scéniques qui devaient être bien plus palpitantes en coulisses, il y a la performance artistique, qui met curieusement à l’avant-plan parfois certains musiciens en particulier – pianiste et trompettiste surtout – qui ne sont pourtant que des maillons dans la chaîne du tournage.

Le clou du spectacle n’est rien de moins qu’une démonstration de danse aquatique où la synchronisation des nombreuses artistes est plus étonnante que n’importe quelle danse hors de l’eau. L’oeuvre, finie de concevoir en 1944, était destinée aux combattants américains en Europe ; au regard du respect vénérateur que les USA vouent à leurs soldats, le film est tout à leur honneur.


 

Août 2017 en vrac – pas un hebdo

 

Ouf, les vacances sont enfin finies, et je peux reprendre le rythme rassurant de la critique !

Note : outre le format inhabituel, la mise en forme de cet article est expérimentale. Avec le renommage du site et les changements graphiques, c’est un des premiers signes précurseurs à de grosses modifications sur le site. Je les détaillerai bientôt. Merci de me lire !

San Andreas

  Le successeur de 2012 se place de manière un peu plus modeste dans la sphère des films catastrophe modernes. Mais strictement en ce qui concerne l’échelle : au lieu du monde entier, juste la Californie et le Nevada. On a envie de placer le mot « plagiat », mais cela serait un plagiat amical, et uniquement de scènes et d’ambiance. Hollywood est une grande famille. En revanche, il est difficile d’imaginer un fan de 2012 penser de San Andreas que c’est un raté.

Pour continuer sur le parallèle et la mise en opposition, 2012 avait un scénario qui, aussi criticable fut-il, avait une direction précise et la suivait. San Andreas tourne plutôt en rond, axant tout sur le sauvetage des personnages principaux, dont l’empathie est extrêmement bornée puisqu’elle ne fait que relier un couple à sa fille. Un récipient beaucoup trop petit pour recueillir les sentiments du spectateur. Par contre, il faut reconnaître qu’il y a un peu plus d’empathie dans les détails.

Enfin, mise à part l’échelle géographique dont on a déjà parlé, le film n’a aucune maîtrise des autres échelles : il accomplit le miracle d’être excessif (on parle d’un film catastrophe américain, rien d’étonnant jusque là) qui ne parvient même pas à faire ressentir les séismes comme aussi puissants qu’on les dit. 9,6 sur l’échelle de Richter… C’est un nombre abstrait que le film n’arrive pas à éclairer. Pourtant, c’était imaginatif, et on ressentait les progrès faits depuis 2012 (en fait sorti en 2009)… mais c’est loin de suffire.

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Seul sur Mars

  Allez, on fait un paralèlle ? Seul sur Mars, c’est Gravity en moins pointilleux, en plus tous publics, et en beaucoup plus romancé. Le fond commun est l’aventure spatiale gigantesque à laquelle on ne peut survivre que seul. Sorti à un an d’écart avec Interstellar, il donne à nouveau à Matt Damon un rôle extraterrestre primordial, quoiqu’ici plus épanoui que son personnage quasiment antagoniste et fêlé du film de Nolan. Au contraire, il joue là un personnage à qui le spectateur doit s’attacher, et il y arrive très bien, même chez ceux qui ont fait le lien entre ces deux interprétations très proches l’une de l’autre.

A presque 80 ans, Scott maîtrise encore sur le bout des doigts son talent pour jouer sur les « plaques tectoniques » du scénario, ces gros morceaux de l’histoire qui en eux-mêmes portent des émotions auxquelles le spectateur lambda n’est pas forcément sensible. Et dans ce ce genre-là, il y a l’incroyable sentiment, à mi-film, que la Terre est « extraterrestre », dans le sens « étranger au monde qui nous est familier », parce que c’est Mars qui prend cette place. Quand on passe d’une scène martienne à une scène terrienne, on a le sentiment d’une rupture qui nous surprend. Parce que Mars était la seule source disponible d’une vie impossible à obtenir autrement qu’en luttant contre l’inhospitalité de la planète rouge, Scott nous a fait nous figurer ce monde comme étant le nôtre. Niveau immersion, on fait difficilement mieux.

Acteurs, ambiance, immersion… Tout est bon. Là où le bât blesse, et stupidement en plus, c’est quand on s’aperçoit que les chiffres marqués sur les bords de l’écran pour simuler un décor technologique sont les même d’une fois à l’autre. Non seulement les mêmes, mais qui changent de la même manière. Une telle fainéantise peut aisément briser le charme.

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Equilibrium

  Assez calme en-dehors de ses scènes d’action (et non, cette phrase n’est pas contradictoire), Equilibrium se donne des airs de ne pas y toucher. Ses personnages ont la classe, son monde dystopique est assez monotone – agréable, mais typique. Il ne joue pas l’effet de surprise, nous laisse au global le temps de s’adapter. Et il y a de quoi perdre pied pendant les premières séquences de plantage de décor, avec cette représentation du futur, bienheureusement dépourvu de guerre, dont on va découvrir qu’il est aussi dépourvu d’émotions en tous genres. Ce n’est pas particulièrement une ambiance oppressante mais elle se situe quand même sur une frontière ambiguë à cause de cet aspect profondément inhumain, cette privation de notre nature la plus primaire.

C’est le début d’une mise en abyme stupéfiante : le traitement de l’absence de l’art par l’art. Car le film est éminemment artistique et se plaît à mettre sens dessus dessous les préjugés ; dans l’histoire, il ne faut pas perdre de vue que les terroristes sont les alliés de l’art. Et dans un scénario qui se veut réaliste quoique futuriste, c’est un choc de découvrir en eux des « gentils ». Il y a aussi le Prozium, cette drogue responsable de la fin de toutes les guerres. On pourrait considérer comme inutilement matériel de mettre cette responsabilité sur le dos d’une substance, mais c’est tellement artificiel que cela produit l’effet inverse, un second choc et l’envie de se dire « bon sang mais c’est bien sûr ».

L’histoire a vu juste, et la forme lui rend honneur. Mais quelle idée, par contre, d’avoir fait autant de scènes de combat ? Deux suffisaient, mais il y en a beaucoup plus, qui donnent à l’oeuvre des airs de film d’action bien trompeurs. Le film se corrompt dans cet univers violent qui ne lui correspond pas, d’autant qu’il ne laisse aucune place aux bénéfices réels du Prozium, comme si depuis longtemps les terroristes, les défenseurs de l’art et des émotions, étaient amener à gagner cette lutte. C’est encore sans parler de la justification à ces scènes : les « anti-terroristes », une milice d’ecclésiastes bad ass et froids comme la mort, maîtrisent en effet une sorte d’art martial des armes à feu, leur permettant de gagner n’importe quel combat par la maîtrise des statistiques et probabilités. Idiot. Pour bien décrire Equilibrium, on est obligé d’en parler comme d’un Matrix artistique et philosophique… Des adjectifs honorables pour une comparaison imméritée.

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Men in Black

  La dégaine arrogante de Will Smith se prête bien à un rôle de policier indiscipliné et, pour le moins qu’on puisse dire, qui sort de l’ordinaire. Se dit-on. De même qu’on se dit : Tommy Lee Jones en imposera aisément à son apprenti, pour un rendu appréciable à l’écran. C’est sans compter l’adhésion assez forte de l’univers au comic qui l’a inspiré.

A force de nous faire penser à ces vieux films de science-fiction bon marché où les extraterrestres sont gluants et les maquillages nuls, Men in Black devient l’un d’entre eux avec au bas mot dix ans de retard. Il est désagréable de voir ce monde trop résilient au temps qui passe ressurgir à l’aube du troisième millénaire, sans aucun indice que, sous un certain angle, on pourrait voir le film comme une parodie – d’accord, le film ne se veut peut-être pas du tout être parodique, mais ce serait l’occasion pour le spectateur de l’apprécier, au moins par la voie réservée aux véhicules lents sur l’autoroute de la critique.

Le scénario adopte les mêmes principes basiques et empiriques héritées de trop d’années de navets. Etonnamment, beaucoup de grands noms se sont commis dans cette oeuvre, mais de savoir que Spielberg ou DeVitto ont joué des aliens ne fait pas grand chose pour relever son blason. Et merci à Eastwood d’avoir refusé un rôle là-dedans. Bref, on sent l’amusement que l’équipe a eu à le faire, mais le tout donne l’impression que le directeur a sacrifié au comic le caractère des acteurs. A ne voir que si on aime le genre.

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Pacific Rim

  N’étant pas familier de la science-fiction toute récente où la production s’éclate à étaler de la technologies à grands coups de billets verts, j’utilise la première personne et m’excuse des erreurs de jugement que je peux faire à cause de mon manque de repères.

Pacific Rim a tous les avantages et tous les inconvénients de l’excessivité dans les films de science-fiction modernes. Le travail de réalisme est énorme sur tout ce qui, justement, ne peut pas être réel. L’immersion porte ses fruits, mais c’est aussi un bon anesthésiant à la médiocrité ; celle des acteurs a depuis longtemps été noyée dans le conformisme, mais les Américains ne paraissent en revanche pas prêt à relever la barre du scénario. Il faut encore qu’ils s’enlisent dans leur stéréotypes idiots, faisant même de l’interlude comique un procédé attendu et prévisible. Là où ils sont énervants, c’est que malgré le réalisme et cette nullité de la macro-écriture, ils parviennent quand même à placer des personnages vraiment rigolos pour des interludes vraiment distrayants. L’art d’emballer les fruits pourris dans un magnifique paquet cadeau.

Et force est de constater que l’emballage ne fonctionne pas qu’en mode tous publics, puisque mon propre oeil critique tombe dans ce gouffre où je suis obligé d’apprécier ce qui a été fait. Les Américains font tout en grand : les comédies musicales ont duré quasiment trente ans sans beaucoup changer, puis leurs comédies tout court ont duré vingt ans… Pour le moment, cela ne fait qu’une petite dizaine d’années de durée de vie pour ces productions clonées les unes sur les autres, alors autant prendre son mal en patience et y voir les bons côtés.

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Cloud Atlas

  Un fait intéressant sur l’Atlas des Nuages, c’est qu’il nous offre peu à contempler sur le plan philosophique, et pourtant on se retrouve à penser à un milliard de choses en même temps.

Il ne diffère pas dans sa forme qu’avec sa ligne de temps non linéaire qui a fait sa célébrité. Un autre de ses magnifiques vices de forme est de ne pas nous conter une histoire avec en ligne de mire les espoirs et les craintes du spectateur. La plupart d’entre eux ne sont même pas pertinents puisque chacune des six histoires est justifiée par la suivante.

Rien que dans la formule qu’il adopte, le film nous prive de notre liberté d’extrapoler qui fait des films de fiction, et a fortiori de ceux de science-fiction, des objets de tant de fascination. Il nous enferme dans un flux où l’on sait ce qui va se passer, du moins sur l’échelle la plus grande, puisque les histoires dans l’histoire s’enchaînent et s’emboîtent. Un exploit qui s’étend sur quasiment trois heures, dont on n’imagine pas l’équivalent en tournage. Il suffit d’ailleurs de savoir le nombre de réalisateurs pour se faire une idée : trois. Bref, l’oeuvre nous empêche donc de profiter du plus gros avantage de la science-fiction : la liberté d’imagination pour remplir les blancs que chacun aura forcément tendance à y voir. Et si le spectateur ne souffre pas de ce sevrage, c’est parce qu’il n’y a tout simplement pas de blancs ; chaque histoire est le bouche-trou d’une autre, au point qu’on ne s’attarde plus sur les détails.

Il ne faut pas perdre de vue non plus que la science-fiction est assez légère quand il y en a, plus dystopique que technique, et que le reste tient tout simplement du drame. Un magnifique roman graphique qui fait l’éloge des grands sentiments sans hétérogénéité, dont la taille philosophique et également celle qu’affiche le compteur de notre lecteur sont tenues en équilibre parfait, entre autres par les quatre acteurs déjà oscarisés qui figurent au casting. Et puis, pour finir sur une note plus terre à terre, il s’agit là du film indépendant le plus cher de l’histoire ; les cent millions de dollars devaient aussi y être pour quelque chose dans tout ce ramdam appréciatif…

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Cube, Hypercube, Cube Zero

(trilogie Cube)

  La trilogie Cube est sans doute le meilleur exemple d’une oeuvre qui a épuisé son sujet jusqu’à la dernière goutte, insoucieuse des répétitions et de l’ennui que cela peut générer. D’ailleurs, c’est plutôt pas mal géré, parce que malgré les quatre heures et demi que la série passe dans ces satanés cubes, l’effet des répétitions est assez minime sur le spectateur patient.

Par contre, c’est aussi un paradigme de ce qu’on regroupe sous l’anglicisme « cheap » ; pas cher jusque dans l’ambiance. L’empathie vient du supermarché du coin, et l’enfermement des personnages dans les fameux cubes est la métaphore parfaite de la médiocrité du scénario.

Le deuxième opus joue mieux sur la confusion mathématique du cube, même si la notion de tesseract est beaucoup trop pratique ; n’étant qu’une théorie, l’hypercube est le fourre-tout parfait pour des idées d’histoire qui se marchent déjà dessus.

Quand au troisième, il nous marque par le fait qu’il est beaucoup mieux joué, ce qui est une différence d’importance. Malheureusement, avec déjà trois heures de cubisme derrière lui, il ne fait que sceller l’impression selon laquelle le personnage qui a passé le plus de temps à arpenter cette machine infernale, c’est avant tout le spectateur.

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Hebdo – semaine 30, 2017

Pendant le mois d’août, le blog est en mode vacances, ce qui signifie peu voire pas de critiques. A dans un mois donc !

 

Le lundi, j’ai foui…

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 Le Tueur

allocineimdb300px-Star-.svg300px-Star-.svg300px-Star½.svg300px-Star-.svg (1)300px-Star-.svg (1) Jean Gabin –  Il s’agit peut-être là d’une remarque un peu morbide, mais plus la mort de Gabin approche, plus ses films marquent par leur caractère transitionnel. Après un drame romanesque teinté de réaménagement urbain, Le Tueur est un retour au film policier, mais qui n’omet pas d’assaisonner le contexte à grands coups de modernisation supposée de la police dans le but visiblement raté d’améliorer l’opinion des masses à son sujet. Là-dedans, Gabin est l’ancêtre conservateur. Très bien. Moins bien par contre, la réalisation, comme si ceux derrière la caméra avaient fait un effort de bonne volonté pour évoluer sans y parvenir vraiment. Et la post-synchronisation faiblarde qui ne gâche rien du jeu des figurants car il n’est pas non plus de très bonne facture. Oui, même toi, Depardieu.


 

Le mardi, j’ai foui…

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 Le Récidiviste

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Dustin Hoffman – Hoffman en malfrat. Bon. Cela fonctionne, rien à redire. On s’y serait attendu, l’acteur donnant toujours le meilleur de lui-même presque jusqu’à diriger le film (il s’est finalement résigné à engager un régisseur). Le scénario n’est pas le point fort mais il a quelque chose de vrai qui fait qu’on s’y accroche volontiers. Il est simplement dommage qu’aucune profondeur ne se cache derrière les pages du script ; on devine que le criminel devient un récidiviste pour s’être fait harceler par les autorités pendant sa liberté conditionnelle, mais le film a le tort de ne pas insister sur cette ironie, ce qui la fait ressortir toute bête et simplette. Même chose en ce qui concerne l’escalade : on devine là encore qu’elle est horriblement inévitable sans que l’accent soit mis sur ces ennuyeux paradoxes judiciaires. Et puis certains personnages phares – M. Emmet Walsh en parfait contrôleur vicieux de conditionnelle ? – disparaissent tout à coup, comme oublié par les auteurs. D’autant plus un gâchis que l’oeuvre est déjà captivante de bout en bout pour ce qu’elle est. On aurait juste pu en tirer un chef-d’oeuvre, à peu de choses près. 


Le mercredi, j’ai foui…

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 Bons Baisers de Russie

allocineimdb300px-Star-.svg300px-Star-.svg300px-Star¾.svg300px-Star-.svg (1)300px-Star-.svg (1) James Bond –  Un autre des pas maladroits vers l’équilibre de la série James Bond, qui commet moins l’erreur d’être kitsch. On est bien d’accord que cela ne se choisit pas, mais il faut souligner à quel point Dr. No s’avançait trop loin dans des domaines de la science-fiction encore tellement mal éclairés par les caméras. Bref, Bons Baisers de Russie : le pas en avant est sensible, on appréciera l’apparition discrète de quelques gadgets primitifs. Il est en revanche fâcheux pour le spectateur contemporain que le film d’action lui semble un genre récent, car il sera très peu indulgent envers les premiers films sur 007, casant beaucoup plus d’erreurs dans la case des moyens défaillants que dans celle, plus objective, de la période de la réalisation. La séquence avec l’hélicoptère en est une illustration frappante : la scène était réaliste, au point que le pilote a mis la vie de Sean Connery en danger. D’un tournage si extrême, pointilleux jusqu’à l’imprudence, le résultat ne peut être que bon. Mais il a fallu que ces scènes énergiques soient complètement ravagées par le montage, les faisant se succéder comme en un capharnaümoscope idiot. Enfin bon, l’âme de James Bond deviendra grande, et en attendant, le divertissement est présent.


 

Le jeudi, j’ai rien foui…


Le vendredi, j’ai foui…

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 Vij

allocineimdb300px-Star-.svg300px-Star-.svg300px-Star¼.svg300px-Star-.svg (1)300px-Star-.svg (1) Film en langue russe –  Une amusante production soviétique dont on remerciera les producteurs de ne l’avoir fait durer que 72 minutes. Le montage est abominable, les dialogues d’une pauvreté aux antipodes de faire honneur à la langue russe. Par contre, ils ont fait des trouvailles en matière d’effets spéciaux qui valent le détour – entendons-nous : à d’autres moments que celui, par exemple, où ils ne se gênent pas pour montrer un décor tournant pour simuler la lévitation des personnages. Mais l’usage de ces effets est inégal, allant de l’astucieux à l’épouvantable. Une simple chose sauve le film d’une appréciation unilatéralement mauvaise : il est amusant !


 

Le samedi, j’ai foui…

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 L'entreprenant monsieur Petrov

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Film musical – Le filon gigantesque Astaire-Rogers a connu bien des hauts et des bas. En ce qui concerne Petrov, il s’agissait bien d’un haut. A sa profession déjà prenante de danseur-chanteur-acteur, Astaire a dû cette fois ajouter beaucoup de travail d’humoriste, mais ce n’est pas là de quoi le différencier d’autres de ses prestations. Ce en quoi il a ici excellé, c’est qu’on a l’impression de ressentir son humilité aux moments où il n’est pas à l’écran ! Un paradoxe un peu absurde, pourtant son talent méritait plus de place et on n’a en aucun cas l’impression qu’il a dû se restreindre à une partie seulement de son potentiel. Pour finir, il n’a pas dû y avoir beaucoup de films des années 1930 donnant à ce point l’impression que de multiples caméras tournaient simultanément à chaque scène. Les jointures sont parfaites et cohérentes. Et puis perfectionniste ! La scène en patins à roulettes a pris près de 150 prises, et au moins 15 fois le duo s’est laissé tombé douloureusement sur l’herbe.


Le dimanche, j’ai rien foui…