Langues

Les différents types de dialectes

Le terme de « dialecte » est très vague. Qu’est-ce qu’il y a derrière, et quelles sont les différentes manières de « découper » une langue en dialectes ?

Sommaire



A. Qu’entend-on vraiment par « dialectes » ?

Les dialectes, au sens large, sont des variantes d’une langue qui sont suffisamment distinctes de ses autres variantes pour être « à part », mais pas assez pour être considérées comme des langues indépendantes. Le terme est souvent utilisé pour désigner spécifiquement les variantes qui divergent les unes des autres du fait de leur seul éloignement géographique. En effet, une langue parlée sur un territoire suffisamment grand se « fractionne ».

Schéma de la dialectalisation (formation des dialectes).
La dialectatisation géographique telle qu’elle est vue en France. Le français est représenté par b, et les langues régionales (voir carte ci-dessous) par c, d, etc.

C’est ainsi que, d’une France (relativement) monolingue où l’on parlait le latin de manière (relativement) homogène sous l’Empire romain, on est passés à une France dialectalisée, où le latin s’était fragmenté en un tas de petites langues.

Cartes des langues régionales ("dialectes") de France
Les langues qui ne descendent pas du latin sont séparées par des pointillés.

Bien sûr, la France qu’on connaît aujourd’hui est redevenue monolingue. Le francien (la langue de Paris à la fin du Moyen Âge) s’est répandu sur tout le territoire, devenant « le » français, et remplaçant largement les langues minoritaires (autres dialectes du latin) que cette carte montre.

Mais l’isolement géographique n’est pas la seule manière dont une langue peut se scinder en différentes variantes. À proprement parler, un dialecte ainsi formé est un régiolecte ou topolecte, ce qui n’en est qu’un type. En plus des régiolectes, il existe une autre grande classe de dialectes : les sociolectes.

Un sociolecte, comme son nom l’indique, est un dialecte lié à la place de ses locuteurs dans la société plutôt que dans l’espace. Tout locuteur d’une langue ayant sa place dans l’une comme dans l’autre, un dialecte est quasiment toujours à la fois un régiolecte et un sociolecte, et appartient souvent à plusieurs sous-types à la fois. Ça devient confus ? Pas d’inquiétude : c’est normal, et c’est bien pour ça que j’ai écrit ce billet.

La réalité des dialectes : la superposition des régiolectes et des sociolectes

Quiconque s’essaye à parler des nombreuses variétés d’une langue se trouve immédiatement confronté à de sérieux obstacles, les premières manifestations en étant largement terminologiques.

Anyone who wants to talk about the many varieties of a language is immediately faced with severe problems, the initial manifestations of which are largely terminological.

(Zwicky and Zwicky 1982: 213 – ma traduction).

B. La liste

1. Les dialectes des classes sociales (acrolecte, hyperlecte, mésolecte / interlecte et basilecte)

Comme on l’a déjà évoqué, deux groupes sociaux, même s’ils cohabitent, peuvent avoir des valeurs culturelles et identitaires aussi divergentes que deux régions. Ces divergences se répercutent sur le langage. Dans le monde occidental, les groupes sociaux les plus importants sont probablement ceux qui découlent des classes socioéconomiques.

Les classes les plus hautes, notamment, sont associées à l’acrolecte, c’est-à-dire la variante la plus prestigieuse d’une langue. On y ajoute parfois l’hyperlecte utilisé par l’aristocratie. Le mésolecte est parlé par les classes moyennes, et le basilecte par les classes les plus basses. On considère parfois aussi le paralecte, qui qualifie la variante parlée par imitation de l’acrolecte par une personne n’étant pas issue de classes privilégiées (généralement pour assoir sa position ou camoufler son origine sociale).

Les dialectes des classes sociales

En Europe (et particulièrement en France), l’acrolecte est généralement reconnu comme la langue qui répond le mieux aux critères déterminés par l’autorité linguistique (l’Académie en France), la plus « pure » et la plus respectueuse des règles, donc la « meilleure ». Par opposition, le basilecte, qui est fortement associé aux difficultés que rencontrent les classes défavorisées pour accéder à une éducation de qualité, est souvent perçu comme « vulgaire », « populaire » et donc « mauvais ». Cette définition pose évidemment un problème de jugement de valeur, mais ce n’est pas son seul défaut (voir à ce sujet mon article sur la meilleure langue).

Ce raisonnement est d’autant plus antiscientifique et clivant que le basilecte est en réalité la variante la plus riche et progressiste d’une langue, la plus naturelle et donc la plus digne de notre intérêt si l’on s’intéresse à la variété et à l’évolution du langage. C’est par le basilecte, souvent libre de règles et de prescriptions, que passent les innovations qui seront plus tard validées (ou non) par l’usage, ce qui en fait le berceau de la langue de demain.

1.1 Et les registres de langue dans tout ça ?

Les dialectes des classes sociales sont apparentés aux registres de langue (familier, courant, soutenu…), à la différence que ces derniers sont choisis volontairement et ponctuellement par un individu en fonction de la situation sociale à laquelle il répond*. Parler de manière « soutenue » par exemple, c’est rapprocher volontairement son discours de l’acrolecte. La nuance est donc fine ; d’autres cultures l’effacent tout à fait.

* Ces situations sont diverses et on peut y ajouter des registres moins connus, comme le parentais (« langage bébé » utilisé par les parents) ou l’elderspeak utilisé pour s’adresser à beaucoup plus vieux que soi (je n’ai pas trouvé de traduction française).

Dans les langues austronésiennes (Asie du Sud-Est et Océan Pacifique), les registres peuvent être très distincts les uns des autres, avec un vocabulaire, une syntaxe et une grammaire totalement différents en fonction du contexte social. Ça peut impressionner, mais à bien y regarder, le français et d’autres langues occidentales font parfois de même.

Les registres de langue à l'école, et comment ils ressemblent à des dialectes
Les registres de langue sont étudiés à l’école, presqu’au même titre que des langues à part entière. Avec les fossés de l’enseignement qui se creusent de nos jours, les registres du français ont d’ailleurs tendance à s’éloigner encore davantage les uns des autres.

C’est donc surtout la structure sociale austronésienne, plus stratifiée et codifiée qu’en Europe, qui rend les registres de langue plus figés et imperméables les uns aux autres*. Le javanais 🇮🇩 en a trois : le kromo, formel, est utilisé pour s’adresser à des personnes de rang social élevé, ou bien dans des contextes cérémoniels ; le madya est le mésolecte, intermédiaire ; le ngoko est le basilecte. Parfois l’acrolecte se sépare de la langue dont il est issu. C’est le cas du philippin 🇵🇭, qui est la forme standardisée de l’acrolecte du tagalog, ou de l’indonésien 🇮🇩, qui est la forme standardisée de l’acrolecte du malais.

* L’influence de l’anglais change cependant bien des choses, les registres formels ayant tendance à se perdre.

Les tabous, ces interdits spirituels qui conduisent à l’évitement de certains termes, jouent aussi un grand rôle dans les registres austronésiens. En sangir 🇮🇩 🇵🇭 notamment, il existe un registre qu’on utilise par égard pour les esprits. Ce cas démontre bien que les sociolectes, et jusqu’à la conception qu’on en a, sont intimement liés aux variations culturelles.

Le li garan est un registre du buru 🇮🇩 qui est lui aussi basé sur les tabous. La même phrase donne deux versions bien différentes.

FrançaisL’homme blanc veut apprendre notre langue correctement
BuruGeba botit naa lad tewa kita nani liet gosgosa
Li GaranEmkisen ŋilat naa lad salik kita wahun emkaset pipia

2. Ethnolectes

Comme le terme l’indique, un ethnolecte est la variante d’une langue utilisée par un groupe ethnique. Les États-Unis en ont un exemple très parlant : l’anglais vernaculaire afro-américain 🇺🇸 (African-American Vernacular English, ou AAVE en anglais). Ce terme désigne la variante de l’anglais américain parlé par la communauté afro-américaine, et qui présente toutes sortes de caractéristiques propres, de la prononciation à la grammaire en passant par la syntaxe. J’en reparle dans la section suivante.

FrançaisAnglais américain standardAAVE
où étais-tu ?where have you been?where you been at?
il n’y a rien que tu puisses direthere’s nothing you can sayain’t nothing you can say
tu vas vraiment prétendre que tu n’as entendu personne ?are you just going to pretend that you haven’t heard somebody?you just gon’ pretend like you ain’t hear somebody?
Pour d’autres exemples, voyez l’excellente chaîne What’s Good English que je mets dans les sources !
Le film NWA: Straight Outta Compton (en VO bien sûr) est une mine d’or pour l’AAVE.

3. Les dialectes de la créolisation

Quand deux peuples sans langue commune se rencontrent (tel que cela s’est beaucoup produit à l’époque coloniale), ils éprouvent le besoin urgent de communiquer. Pour pallier ce besoin, une langue hybride basique se forme en l’espace de quelques semaines ou quelques mois : un pidgin. Quand un pidgin se développe et se formalise, devenant une langue à part entière au fil du temps, on parle de créole. C’est cette hybridation de deux langues qu’on appelle créolisation, et plusieurs types de dialectes intermédiaires peuvent se former au passage.

3.1 Matrilectes et satellectes (ou acolutholectes)

Dans un contexte de créolisation, la langue de la culture locale dominante est appelée matrilecte, car c’est la langue maternelle du territoire colonisé. Quant au créole, s’il ne devient pas la langue dominante, on le désignera comme un satellecte (ou acolutholecte), car ce sera une langue « satellite » gravitant autour de la langue d’usage.

3.2 Xénolectes et mimolectes

Le xénolecte est une variante d’une langue x (souvent « colonisatrice ») créée sous l’influence d’une langue locale y. Les pidgins et les créoles sont des xénolectes. Ce genre de variantes commence souvent par un rapprochement de la prononciation de la langue x de celle de la langue y, ainsi que par de grosses simplifications grammaticales. Si le xénolecte se développe, les changements vont intervenir plus en profondeur. Ainsi le xénolecte se dissocie de plus en plus de la langue x et se rapproche de la langue qui l’influence, d’où l’hybridation caractéristique de la créolisation.

Le français tirailleur (avec ses « moi pas comprendre » et « moi y’a dit ») est un exemple de xénolecte du français. Celui-ci était toutefois enseigné en Afrique comme un « sous-français » infantilisant pour bloquer l’ascension sociale des populations colonisées (c’est pourquoi on parle d’un langage raciste plutôt que d’un créole à proprement parler).

Gravure de tirailleurs sénégalais vers 1880-1881
Gravure de tirailleurs sénégalais vers 1880-1881.

Ce processus d’imitation peut toutefois s’inverser en fonction des pressions sociales. La créolisation s’interrompt si les locuteurs du xénolecte sont amenés à imiter la langue x (si elle est plus prestigieuse par exemple, et conduit à moins de discriminations que le xénolecte). Dans ce dernier cas, le xénolecte devient un mimolecte.

En résumé, le xénolecte est une langue qui se créolise, et un mimolecte est une langue qui se créolise. Pour exemple, certains linguistes envisagent que l’AAVE (l’anglais vernaculaire afro-américain dont je parlais plus haut, montré au stade 3 du tableau ci-dessous) pourrait s’agir d’un créole anglais décréolisé, donc d’un mimolecte.

Stade 1 : xénolecteStade 2 : mimolecteStade 3 : AAVE (décréolisé)Anglais standard (langue-repère)
Me gladI gladI’m gladI’m glad
You gladYou gladYou gladYou’re glad
Him gladHe gladHe gladHe’s glad

Au stade 1, on a le xénolecte, ou créole, qui a sa propre cohérence (les pronoms objets “me” et “him” remplacent les pronoms sujets “I” et “he” de manière régulière). Au stade 2, la langue trouve un compromis entre le créole et, par imitation, ce que la langue-repère (l’anglais standard) considère comme « correct » : c’est le mimolecte. Au stade 3, la décréolisation est presque complète, les variations restantes ne permettant pas de deviner aisément que l’anglais afro-américain viendrait d’un créole et non directement de l’anglais. Il ne s’agit toutefois que d’une hypothèse, le créole d’origine (xénolecte) n’étant pas attesté.


4. Cryptolectes : des dialectes codés

Un cryptolecte est une variante d’une langue développée dans le but de n’être comprise que par un groupe donné de personnes (ou en tout cas de compliquer la compréhension pour qui n’y est pas initié).

On peut citer comme exemples le verlan, le javanais (au sens d’argot) et le largonji en français 🇫🇷. Le rhyming slang 🇬🇧 en est un spécimen anglophone.

Ces cryptolectes sont ludiques, mais d’autres sont utilisés à des fins plus graves, et des langues à part entière en sont au moins en partie dérivées. C’est par exemple le cas du shelta 🇮🇪, la langue des Travellers. Ces Irlandais, devenus nomades au XVIIe siècle lors de la conquête cromwellienne de l’Irlande, ont créé cet hybride entre la langue irlandaise et l’anglais afin de ne pouvoir être compris des envahisseurs anglais. Le shelta moderne s’est beaucoup anglicisé mais demeure incompréhensible aussi bien des locuteurs de l’irlandais que de l’anglais.

On va rencontrer d’autres cryptolectes plus bas.


5. Sexolectes et générolectes

Hommes et femmes formant deux groupes sociaux distincts, ils utilisent aussi la langue de manière différente : on parle ici de sexolecte. Malgré son nom (et malgré ce qu’on pourrait croire), le sexolecte n’est quasiment pas lié au sexe attribué à la naissance, mais bien à une majorité de facteurs sociaux. Afin d’éviter la confusion entre le sexe et le genre induite par le terme « sexolecte », on peut y préférer le terme « générolecte » (de la racine latine gen- pour le genre) ou bien parler de « variation diagénique ».

Dans la société occidentale, les variantes sexolectales sont fortement conditionnées par le rôle accordé aux femmes. Pour William Labov, la difficulté (voire l’impossibilité) pour elles de s’élever socialement dans le milieu professionnel a été compensée par une plus grande sensibilité aux normes de la langue, leur maîtrise permettant d’accéder à d’autres atouts sociaux. George Lakoff, quant à lui, avance la thèse de l’éducation, puisqu’on a tendance à davantage enseigner le savoir-vivre aux enfants de sexe féminin, ce qui se ressent dans leur usage de la langue. Enfin, la femme est longtemps restée indissociable de son rôle de mère, c’est-à-dire la personne chargée (entre autres) de transmettre la bonne maîtrise de la langue à ses enfants – ce qui la responsabilise sur sa propre maîtrise de celle-ci.

Ces différences hommes-femmes tendent à disparaître en Occident avec les luttes pour l’équité des genres, mais des sexolectes bien différents existent ailleurs dans le monde. En japonais 🇯🇵 par exemple, des pronoms particuliers sont utilisés par les femmes, bien que cet usage soit lui aussi sur le déclin. En pirahã 🇧🇷, une langue d’Amazonie, les femmes utilisent des consonnes différentes des hommes. Le farsi hijra 🇮🇳 🇵🇰 est une langue d’Asie du Sud utilisée par la communauté transgenre marginalisée.

Des hijras
Le farsi hijra est utilisé comme « langue secrète » en réaction au rejet social, ce qui en fait aussi un cryptolecte.

Un sexolecte étant acquis au même titre que toute langue ou variante d’une langue, il peut être adopté. C’est ce qu’on observe chez les personnes transgenres, la plupart adoptant des particularités sexolectales du genre désiré, et effaçant celles de leur genre de naissance.


6. Médialectes

Le médialecte, comme son nom l’indique, est la variante spécifique d’un média.

Un exemple marquant de médialecte est l’anglais transatlantique (j’ai créé l’article Wikipédia pour ceux qui voudraient aller plus loin !), qui est un accent artificiel de l’anglais créé au XIXe siècle comme un mélange d’anglais britannique 🇬🇧 et d’anglais américain 🇺🇸 (d’où le terme anglais de “Mid-Atlantic accent”) tels que parlés par les hautes-classes (l’acrolecte !). Cette variante a été très en vogue dans l’entre-deux-guerres américain, servant de repère de prestige pour tout discours médiatique ainsi qu’au théâtre et au cinéma. Il est tombé en désuétude après la Seconde Guerre mondiale.

Katharine Hepburn et Cary Grant (première scène) sont particulièrement célèbres pour leur accent transatlantique.

Les médialectes sont souvent l’instrument de la globalisation et de l’homogénéisation. En effet, le média de masse suppose l’usage d’une langue comprise du plus grand nombre. La presse a ainsi très tôt participé à réduire la diversité linguistique et à établir des standards linguistiques nationaux à travers l’Europe. L’écrivain Jeppe Aakjær, en 1907, parle en ces mots d’une telle uniformisation au Danemark 🇩🇰 :

Elle nous affûte et nous récure tous, non seulement l’homme de la capitale, qu’elle polit pour qu’il brille, mais aussi le paysan le plus éloigné, assis entre la planche et le banc, qui crache entre ses sabots en lisant son journal.

Les médialectes existent pratiquement depuis l’avènement de l’imprimerie, mais c’est quand ils ont commencé de traverser les frontières et les océans (avec les nouvelles technologies de communication, la radio, la télévision, le cinéma… puis Internet bien plus tard) que leur rôle est devenu majeur. C’est ainsi que l’anglais médiatique, plus ou moins international, a distinctement rapproché l’anglais britannique et américain : tous deux sont plus similaires aujourd’hui qu’ils ne l’étaient il y a un siècle. Le français québécois 🇨🇦 médiatique, perçu au Canada comme du français formel, est lui aussi très proche du français de France.

On parle ici de sociolectes plus ou moins imposés, mais d’autres émergent au contraire en guise de réaction à cette normativisation. C’est ce qu’on va voir dans la section suivante.


7. Communolectes et technolectes (argots et jargons)

Une des constantes de la société humaine, c’est la formation de groupes sociaux aux intérêts, valeurs et/ou besoins communs. Or, comme d’habitude, la démarcation sociale passe par la démarcation des dialectes. J’introduis ici un terme qui n’est pas d’usage (6 résultats Google, dont un autre de mes articles 😛), celui de communolecte. Il me semble pertinent, et même nécessaire pour désigner ce qu’on connaît sous la définition suivante du mot « argot » (il y en a d’autres et elles sont vagues) :

Langage ou vocabulaire particulier qui se crée à l’intérieur de groupes sociaux ou socio-professionnels déterminés, et par lequel l’individu affiche son appartenance au groupe et se distingue de la masse des sujets parlants.

CNRTL

Si le communolecte concerne un milieu professionnel et/ou spécialisé, on peut parler de technolecte ou de professiolecte (une des définitions de « jargon »).

Du fait que les communolectes passent souvent par des codes propres à chaque communauté, beaucoup sont aussi plus ou moins des cryptolectes. Dans de nombreux pays, on connaît des particularités linguistiques propres aux criminels et aux détenus, aux travailleur·euses du sexe, aux forains, aux marins, à la communauté LGBT+ etc. Sur Wikipédia, voyez le lunfardo 🇦🇷, l’isiNgqumo 🇿🇼 🇿🇦 ou le gayle 🇿🇦. Si vous lisez l’anglais, il y a le gay male speech, le lubunca 🇹🇷, le grypsera 🇵🇱, le bahasa binan 🇮🇩 et le polari 🇬🇧, parmi bien d’autres.

Internet étant un milieu propice à la liberté communautaire, c’est sans surprise qu’on y trouve aussi une multitude de dialectes communautaires, chaque communauté (même petite) ayant ses propres codes. Beaucoup sont associés à la culture du mème. Il existe aussi une page Aide:Jargon de Wikipédia par exemple.

“I need dis, kthxbai” (mème)
Anglais standard : “I need this, okay thanks bye”.
Sur le subreddit r/rance, les pays, nationalités et gentilés perdent leur consonne initiale quand c’est possible. Ici, comprendre « Norvège ».
“Depre$$ed man thinking how to unalive”: le dialecte de TikTok
Les mots censurés par TikTok sont contournés par la communauté, en étant par exemple orthographiés autrement (depresseddepre$$sed), ou par le biais d’un néologisme (to commit suicideto unalive).

Internet est un sujet que j’effleure à peine ici, et qui mériterait un article à part entière.


8. Religiolectes

Les religiolectes sont les dialectes propres à des communautés religieuses.

Pour Jean Baumgarten, le concept de religiolectes est très présent en yiddish. Le chercheur démontre également que le religiolecte correspond souvent à un acrolecte spécifique au culte. Ainsi le yiddish hassidique diffère, par son purisme, du yiddish plus courant. C’est à peu près le même phénomène qui a conduit à la préservation du latin, du guèze ou du sanskrit dans la pratique religieuse, tandis qu’ils ont évolué ou disparu dans l’usage courant.

On peut parler d’ethnolecte ou de religiolecte, en ce sens que chaque communauté, tout en partageant des traits linguistiques communs, cultive des particularités linguistiques propres, à la fois comme marqueurs d’identité religieuse et de séparation avec le monde extérieur, entrevu comme une source de menace, de déperdition et de danger.

D’autre part, de nombreuses langues juives telles que le judéo-espagnol ont des origines religiolectales.


9. Familectes et écolectes

Un familecte est un dialecte propre à une famille ; l’écolecte est celui d’un foyer. L’existence de ces sociolectes démontre l’effet d’homogénéisation provoqué par la vie en commun. En effet, chaque famille à ses codes linguistiques propres, qui sont parfois obscurs pour des voisins ou des proches, mais qui sont d’autant plus facilement transmis et adoptés grâce aux liens intimes entre les membres d’un foyer.


10. Idiolectes

L’idiolecte, à sa manière, est la plus importante variante langagière puisque c’est la vôtre, et la mienne aussi. Le préfixe grec « idio- » signifiant « propre », l’idiolecte désigne le dialecte spécifique à une personne. Mais il ne faut pas s’en désintéresser au prétexte qu’il a un seul locuteur, car il ne contient pas moins de petites particularités et mutations qui sont le reflet de toutes les pressions langagières qu’on a vues dans l’article. Votre idiolecte se situe partout : dans l’espace, dans la société et dans le temps. Il influence aussi celui de tous ceux avec qui vous interagissez. Bref : il est le point de départ des dialectes et de l’évolution du langage !


11. Chronolectes

Avant de passer à la conclusion, adoptons un point de vue un peu différent sur la langue. Un repère temporel.

Une langue évolue en permanence, pourtant elle ne change pas souvent de nom. La langue dans laquelle j’écris cet article s’appelle « français » depuis un millénaire (le terme « franceis » est attesté depuis les environs de l’an 1100), pourtant le français du Xe siècle est incompréhensible pour les francophones actuels car c’est, à strictement parler, une langue différente. Plus large encore, le nom du grec 🇬🇷 en grec (on parle de l’autonyme de la langue) désigne la même langue depuis près de 3 500 ans (Ἑλληνική / Hellēnikḗ en grec ancien, Ελληνικά / Elliniká en grec moderne).

Lorsqu’on veut parler d’une langue à un certain point de son histoire (c’est-à-dire quand on veut la situer dans le temps plutôt que dans l’espace ou la société comme on l’a fait jusqu’ici), on peut parler de chronolecte. C’est un peu ce qu’on fait en parlant d’ancien français et de moyen français, qui sont des phases dans l’histoire de la langue*. Si nos parents et nos enfants parlent la même langue que nous, leur chronolecte est différent du nôtre.

* C’est à nuancer car l’ancien français, notamment, qualifie en fait l’ensemble des dialectes d’oïl (régiolectes) qui étaient parlés sur le territoire français du VIIIe au XIVe siècle environ. Un seul d’entre eux (le francien) est à proprement parler l’ancêtre du français tel qu’on le connaît aujourd’hui (et donc un « vrai » chronolecte du français).


12. D’autres dialectes encore ?

Certains termes en -lecte sont peu employés et je n’ai pas jugé utile de leur accorder une section dans ce billet. Toutefois ils désignent des dialectes qui ne sont pas moins pertinents dans le chaos langagier qui nous entoure. C’est le cas du rurilecte (ou agrolecte), la variante rurale, qu’on oppose à l’urbolecte, la variante urbaine. Elles sont beaucoup étudiées, quoique rarement désignées sous ce nom.

Si on triche un peu, on se rend compte que la liste des dialectes peut encore être allongée. Au cours de mes recherches, j’ai rencontré le phonolecte et le grapholecte – les variantes orale et écrite. Rien n’empêche, en théorie, de créer des termes spécifiques à d’autres besoins ; techniquement, par exemple, j’écris ce billet dans un blogolecte du français.


Conclusion

Quand on parle de dialectes, on veut généralement parler des variantes géographiques d’une langue (régiolectes), mais il en existe aussi des variantes sociales (sociolectes). Or un dialecte n’est quasiment jamais que l’un ou l’autre. Les variétés du langage sont le produit de facteurs géographiques et sociaux, et se déclinent en une multitude de types qui se superposent le plus souvent.

Pour en préciser l’étude, beaucoup de mots en -lecte ont été créés. Tous désignent des variantes plus ou moins homogènes et plus ou moins distinguables d’autres lectes. Certains sont méconnus ou rarement utiles, mais en faire le tour et en étudier l’application est une bonne manière de se rendre compte de l’incroyable diversité de formes que peut prendre la langue. C’est, en tout cas, ce que j’espère avoir offert dans cet article !

Peinture représentant la diversité des dialectes (selon Starry AI)
Starry AI l’a bien compris : la diversité des dialectes, c’est un flou créé par des gens qui se mêlent.

Sources

Image de bannière : Starry AI

  1. Alex Vanneste, Le français du XXIe siècle : introduction à la francophonie, éléments de phonétique, de phonologie et de morphologie, 2005
  2. “The Help” and “Forrest Gump” – AAVE variety traces, 2016
  3. Jörg Roche, Variation in Xenolects (Foreigner Talk), Universitätsbibliothek München, 2012(?)
  4. William A. Steward, From Xenolect to Mimolect to Pseudocomprehension: Structural Mimicry and Its Functional Consequences in Decreolization, Annals of the New York Academy of Science, 1990
  5. Charles E. Grimes, Kenneth R. Maryott, Named speech registers in Austronesian languages (tiré du livre Language Contact and Change in the Austronesian World), 1994
  6. Marcin Lewandowski, Sociolects and Registers–a Contrastive Analysis of Two Kinds of Linguistic Variation, Adam Mickiewicz University, 2010
  7. William N. Reynolds, William Salter, Robert M. Farber, Courtney Corley, Sociolect-Based Community Detection, Conference: Intelligence and Security Informatics (ISI), 2013 IEEE International
  8. Stig Hjarvard, The globalization of language. How the media contribute to the spread of English and the emergence of medialects, University of Copenhagen, 2004
  9. (⚠️CW N-word) Pierre Ropert, Le français “petit-n****”, une construction de l’armée coloniale française, France Culture, 2018
  10. Laura Gabrielle Goudet. Anthropomorphisme et sociolecte des mèmes internet : lolcats et cat-lebrities. Babel : Civilisations et sociétés, La Garde : Faculté des lettres et sciences humaines – Université de Toulon et du Var 2016, La Place des animaux dans les sociétés anglophones contemporaines, pp.59-84. ffhal-02118780f
  11. Kim Eckart, Not just ‘baby talk’: Parentese helps parents, babies make ‘conversation’ and boosts language development, 2020
  12. Jean Baumgarten, Les recherches sur la dialectologie yiddish et leurs répercussions sur le champ linguistique, Revue germanique internationale, 2002
  13. Jean Baumgarten, Le multilinguisme dans la société hassidique : les traditions orales en yiddish des batkhonim, Bulletin du CRFJ numéro 6, printemps 2000, pages 9-32

Sources YouTube :

  1. AAVE Basics // Zero Copula //Basics Of African American Vernacular Episode 1, What’s Good English, 2021
  2. Aya Nakamura, Wejdene et la langue française, Linguisticae, 2021
  3. Une langue secrète pour les transgenres – MLTP#32, Linguisticae, 2018
  4. C’est pas bonne, La Cartouche, 2022
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