Langues

Langue maternelle et langue seconde : quelles différences ?

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C’est quoi, une langue maternelle ? La réponse peut sembler évidente : il s’agit de la langue qu’on apprend depuis sa naissance. Mais il existe plusieurs cas particuliers qui font que la question n’est pas si bête qu’on peut le croire.

Qu’arrive-t-il aux rares personnes qui oublient leur langue maternelle ? Après quel âge considère-t-on que toute langue nouvellement apprise est une langue seconde et pas une langue maternelle ? Qu’est-ce qui distingue fondamentalement un locuteur natif d’un locuteur fluent, c’est-à-dire quelqu’un qui parle couramment une langue en tant que langue seconde ? Peut-on perdre sa langue maternelle, ou ne pas en avoir du tout ?

C’est le genre de questions simples qui demandent des réponses complexes et qui font beaucoup, beaucoup, beaucoup débattre. C’est d’ailleurs en observant un débat sur ces problématiques que m’est venue l’idée d’une métaphore : le jardin des compétences. Ce concept a encore mieux marché que je l’espérais pour illustrer la place que tient notre langue maternelle dans nos cerveaux ; c’est pourquoi j’ai décidé de l’étayer de quelques recherches et d’en faire cet article. Plongeons-nous donc dans le monde du locuteur natif.

Il sera entendu qu’on parle ici de « langue seconde » au sens chronologique (au Canada, où la langue seconde est le français (ou une langue autochtone) pour un anglophone, ou l’anglais (ou une langue autochtone) pour un francophone, on l’appellera plutôt « langue étrangère »).

Le jardin des compétences

Le jardin des compétences, c’est notre cerveau. Celui d’un jeune enfant assimile de nouvelles choses (le langage y compris) avec une excellence qui surprendra toujours la plupart des parents car, chez un nouveau-né, il n’y a encore que du terreau – une terre très fertile, sauf si des handicaps mentaux sont impliqués.

Grâce à ce terreau, les connaissances qu’on met le plus précocement dans notre cerveau – appelons-les des fleurs, parce que c’est joli, les fleurs – sont aussi celles qui y poussent le plus vite et le mieux, pour devenir très vigoureuses. Une langue maternelle fait partie de ces robustes connaissances initiales. Ces fleurs peuvent faner comme n’importe quelles autres, mais resteront en bonne santé longtemps même si on n’en prend pas particulièrement soin.

Une période critique pour l’acquisition d’une langue maternelle ?

On ne sait pas vraiment pourquoi le cerveau des jeunes enfants est plus réceptif à l’acquisition d’une langue. Le cerveau humain est si bien adapté au langage (entre autres) qu’il y a un côté inné dans la manière dont on l’aborde dès la naissance (voire avant, car le fœtus s’habitue déjà à l’intonation de la langue qui l’environne – ou plutôt, qui environne sa mère), mais sa place en la matière est extrêmement difficile à déterminer.

Il semblerait que l’acquisition de nouvelles connaissances et le développement du cerveau, d’abord intimement liés l’un à l’autre, se consolident mutuellement dans les premières années de la vie. Ce constat est au cœur de l’hypothèse de la période critique (critical period hypothesis, ou CPH en anglais), un débat qui divise les linguistes et les neurologues depuis les années 1950.

On sait que la langue maternelle est traitée dans l’hémisphère cérébral gauche chez les nouveaux-nés, au contraire des langues étrangères qui sont particulièrement dissemblables de la langue maternelle aux niveaux phonétique et prosodique, dont le traitement a lieu dans l’hémisphère droit. Cela démontre la distinction neurologique qui existe dès la naissance entre une « langue maternelle » et une « langue seconde » sur certains aspects cruciaux dans l’acquisition du langage. C’est aussi pourquoi la CPH a d’abord été expliquée par le fait que le cerveau n’est pas latéralisé avant l’âge de 5 ans. Toutefois, on préfère aujourd’hui la fonder sur la neuroplasticité des plus jeunes, qui trouve quant à elle son origine dans le développement cérébral humain (comme, en particulier, le développement tardif du cortex préfrontal chez notre espèce, ou la perte en plasticité de la mémoire procédurale passé cet âge).

Observations de l'activité cérébrale chez  des nouveaux-nés
Activité cérébrale observée chez des nouveaux-nés à l’écoute de leur langue maternelle (le français) et d’une langue seconde (l’arabe).

Malgré le flou qui demeure autour des causes réelles de ce phénomène, la majeure partie des études orientées sur la CPH s’accordent donc à définir une vérité neurologique derrière le concept de « langue maternelle ». Celle-ci s’établirait pour la plus grande partie, dans un cas typique, jusqu’à un âge de 3 à 5 ans environ. Bien entendu, il n’existe pas de limite dure.

Pour revenir à notre métaphore, cela signifie que dans les premières années de notre vie, on s’occupe du centre du jardin. Chez la plupart des gens, tout ce qui s’y trouve sera toujours immédiatement accessible et très bien entretenu, ce qui nous permettra de faire un usage spontané de ces compétences sans avoir à y réfléchir. Construire une phrase dans sa langue maternelle, par exemple, est une chose qu’on pourra faire sans avoir à quitter le centre du jardin. Toutes les connaissances qu’on a de notre langue natale ne sont pas au centre du jardin (le registre littéraire et les jargons, notamment, se trouveront ailleurs), mais c’est le cas de l’immense majorité des fleurs dont on a besoin pour communiquer au quotidien en tant qu’adulte.

L’arrivée d’une langue seconde

Une langue seconde arrive dans notre jardin alors que la neuroplasticité est déjà moindre. Autrement dit, il faut semer nos fleurs plus loin, sur une terre moins fertile qu’à notre naissance. Ces nouvelles fleurs ne seront jamais aussi accessibles que les compétences acquises initialement. Ça ne veut pas dire qu’on ne peut pas les entretenir aussi bien, mais il sera plus difficile de faire pousser des plantes vigoureuses à des endroits où il faut aller mentalement.

Il n’y a aucun consensus (et il n’y en aura probablement jamais) sur la « distance » à partir de laquelle il faut que nos compétences linguistiques se trouvent pour qu’on les considère comme faisant partie d’une « langue seconde » plutôt qu’une « deuxième langue maternelle ». En revanche, les débats autour de la CPH tendent à démontrer que la facilité d’acquisition d’une langue seconde n’est pas à son maximum chez les jeunes enfants, ni chez les adultes : c’est à l’adolescence qu’une langue étrangère est le mieux apprise.

Graphique illustrant la différence entre une langue maternelle et une langue seconde

Entre le locuteur natif et le locuteur fluent

Il existe une zone de flou autour du croisement de ces deux courbes qui est particulièrement bien représentée par les personnes ayant grandi dans un environnement locuteur d’une langue 𝔁 (de statut ambigu) qu’ils n’ont pas acquise de manière tout à fait « maternelle » pour diverses raisons : pression de la famille pour favoriser l’usage une langue 𝔂 dominante qui tiendra lieu de langue maternelle « légitime », privation de l’environnement locuteur de la langue 𝔁 à un jeune âge, handicaps mentaux… Nombreuses sont les personnes pour qui une langue est partiellement maternelle. Chez ces gens-là, seulement une certaine proportion des fleurs nécessaires à la communication quotidienne se trouveront au centre du jardin. Généralement, on observera aussi chez ces locuteurs un déséquilibre important entre les compétences de compréhension et d’expression, les premières étant souvent très supérieures aux secondes.

Tous les locuteurs d’une langue seconde ont une expérience différente. Pour représenter chacune d’entre elles, il faut parfois rendre notre jardin un peu surréaliste. Pour commencer, il ne connaît théoriquement pas de limites. Ensuite, pour me prendre pour exemple, je n’ai que rarement conscience du fait que l’anglais ne se situe pas au centre de mon jardin mental. Je l’ai suffisamment pratiqué (et assez longtemps) pour avoir l’impression que j’ai construit une sorte de portail me permettant de me téléporter instantanément où j’ai semé ses fleurs. Ce portail, c’est ma mémoire procédurale qui est à l’œuvre en me permettant de faire un usage automatique des connaissances que j’ai acquises de manière particulièrement récurrente, même plus tardivement.

Toutefois ce genre de portails prend des années à construire, et ils ne sont pas d’une fiabilité à toute épreuve. Du fait que l’anglais n’est pas ma langue maternelle, j’ai également mis certaines fleurs aux mauvais endroits. Ces dernières me prendront plus de temps à trouver, ou bien faneront périodiquement alors qu’un natif aurait su les préserver (peut-être inconsciemment pour certaines d’entre elles). Quoi que je fasse, l’anglais ne sera jamais au centre de mon jardin, réservé aux compétences que j’ai acquises dans mon plus jeune âge. Celles-ci, en revanche, y demeureront pour la plupart jusqu’à la fin de ma vie.

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Le locuteur natif : l’histoire d’un concept

Du concept suprémaciste…

Le concept de « locuteur natif » ne remonte qu’au XIXe siècle et il s’agissait à l’origine d’une notion suprémaciste. Elle était utilisée par les puissances coloniales afin de distinguer la langue « pure » et « authentique », parlée « nativement » par le colon, de la forme nécessairement imparfaite qu’en apprenait l’autochtone. On faisait ainsi passer le jardin mental des colonisateurs pour intrinsèquement supérieur à celui des colonisés, affirmant du même coup le statut de la langue du colon aux dépens des langues locales et de leurs locuteurs.

Malgré de longs balbutiements scientifiques et les questions irrésolues qui continuent d’alimenter le sujet en controverses, on sait aujourd’hui que cela a du sens de parler de locuteurs natifs au-delà de cette vision hiérarchisante obsolète.

…au constat neurologique

L’état dans lequel notre cerveau nous est donné à la naissance est temporaire. Quand on est jeune enfant, on est ainsi capable de développer des automatismes profonds et nombreux dans le maniement de la langue dans laquelle on baigne. Cette aisance (ou intuitivité), qui est observable par la mesure de l’activité cérébrale lors d’un effort langagier, caractérisera ce qui sera notre (ou nos) langue(s) maternelle(s). À 5 ans, les conditions neurologiques qui nous permettent d’établir une telle intuitivité se seront estompées.

On reste bien sûr capable d’apprendre une langue passé cet âge, mais le processus ne sera plus le même. Il s’agira d’une langue seconde, dont l’apprentissage sollicitera des parties du cerveau bien différentes. Les jeunes enfants ne sont d’ailleurs pas les mieux équipés pour une telle entreprise : il faut attendre l’adolescence pour être au maximum de ses capacités d’apprentissage d’une langue seconde.

Pour conclure

  • Une langue maternelle est, très sommairement parlant, une langue acquise avant ses 5 ans.
  • Être locuteur natif signifie que le cerveau traite une langue différemment d’un locuteur fluent de cette langue, avec davantage d’aise et d’automatismes.
  • Le fait d’être « natif » ne donne par conséquent aucune information sur le niveau qu’on a dans une langue. Le Cadre européen commun de référence pour les langues, d’où nous vient le barème A1-A2-B1-B2-C1-C2, mesure d’ailleurs seulement le niveau des locuteurs d’une langue seconde.
  • Notre langue maternelle ne sera pas forcément toujours la langue qu’on maîtrisera le mieux.
  • Un locuteur fluent dans une langue donnée peut être plus compétent qu’un locuteur natif de cette même langue.
  • Sauf cas exceptionnels de maltraitance infantile ou d’expériences (souvent fictives) de privation du langage, nous avons tous une langue maternelle.
  • On peut perdre la maîtrise de sa langue maternelle, mais jamais l’oublier tout à fait, et aucune langue seconde ne la remplacera à ce statut.
  • Nous avons tous de belles fleurs au centre de notre jardin. Elles sont simplement d’espèces différentes.

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Sources

  1. Burling, Robbins. The Talking Ape: How Language Evolved. Royaume-Uni: OUP Oxford, 2007.
  2. Devin Grammon, Anna Babel. What does “Native speaker” mean, anyway? — Language Log, 29 mai 2021
  3. Richard Nordquist. Definition and Examples of Native Languages: Glossary of Grammatical and Rhetorical Terms. ThoughtCo, 4 novembre 2019
  4. Snow, Catherine E., and Marian Hoefnagel-Höhle. “The Critical Period for Language Acquisition: Evidence from Second Language Learning.” Child Development, vol. 49, no. 4, 1978, pp. 1114–1128. Accessed 14 June 2021.
  5. Phetsamone Vannasing, Olivia Florea, Berta González-Frankenberger, Julie Tremblay, Natacha Paquette, Dima Safi, Fabrice Wallois, Franco Lepore, Renée Béland, Maryse Lassonde, Anne Gallagher. Distinct hemispheric specializations for native and non-native languages in one-day-old newborns identified by fNIRS, Neuropsychologia, Volume 84, 2016, Pages 63-69, ISSN 0028-3932
  6. Critical period hypothesis, Wikipedia

Illustration : pch.vector, via Freepik

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