5ᵉ art (littérature)

Avis roman et film : Doctor Sleep (Stephen King, 2013 ; Mike Flanagan, 2019)

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Docteur Sleep (ou Doctor Sleep pour le film en France), c’est la suite à Shining. J’ai vu le film le jour où j’ai terminé le livre, retrouvant l’agréable sentiment qui accompagne la transformation des scènes forgées lors de la lecture en les images bien plus concrètes qui furent captées par la caméra.

Le septième art n’est en effet jamais aussi réel que lorsqu’il confirme ou revisite une vision préétablie par notre imaginaire. On ne jette alors plus vraiment un regard sur un ensemble d’œuvres disparates, mais sur un univers. Il n’est même pas besoin que la littérature et le cinéma s’accordent pour composer cet univers. Comme si l’on contemplait une vallée depuis deux sommets différents, le premier point de vue n’est pas meilleur, ni plus vrai que le second ; il offre simplement d’autres choses à notre regard, pas forcément en même quantité, et révélant des endroits différents qui provoquent des harmonies bien distinctes. C’est à la lumière de ce déjà-vu parfois perturbant que j’écris l’analyse d’une double dichotomie : 📕 Docteur Sleep vs 🎬 Doctor Sleep, et 🎬 Doctor Sleep vs 🎬 Shining.


Le livre

Cela faisait longtemps que je n’avais pas lu King. Après de longs mois à m’extasier devant la fluidité prosaïque du Seigneur des Anneaux, je revenais vers lui avec deux a prioris contradictoires : cela me désolait un peu de me soigner du mainstream avec du mainstream, mais je me réjouissais également à l’idée de retrouver l’action bien huilée du grand maître de l’épouvante – un terrain familier que la nostalgie de lectures adolescentes, me disais-je, ne manquerait pas de me rendre agréable.

Couverture du roman Docteur Sleep

Docteur Sleep est donc la suite que l’auteur donne à Shining (« au livre, hein, pas au film ! », se dédouane-t-il en notes de fin d’ouvrage), roman culte où le jeune Dan Torrance se découvre le Don (the Shining, en VO), un pouvoir qu’on peut anachroniquement illustrer comme étant du type Sixième sens (puisqu’il est aussi une malédiction, touça). Une tâche risquée pour un écrivain qui, de son propre aveu, n’est plus le même homme qui a écrit l’histoire de l’Overlook, l’hôtel hanté des montagnes coloradiennes. Il n’est plus « l’alcoolique de bonne volonté » qui se détourait lui-même sous les traits de Jack Torrance, le père de Dan (alias Jack « Coucou chérie j’ai détruit la porte à la hache » Nicholson), mais supposément un alcoolique guéri, le « miracle » qui ne se produit que chez un AA sur sept.

Le vécu de l’auteur rapport à l’alcoolisme et à sa propre remontée de la pente était bien entendu destiné à être empaqueté un jour dans un seul livre : la rétrospective personnelle était un matériau cathartique de choix, trop beau pour être laissé de côté par l’artiste, et qui s’imbriquait parfaitement dans le récit de famille des Torrance. Malgré la pression des fans du roman original dont il voyait arriver de loin les inévitables « meh, Shining était mieux ! », il avait confiance qu’il saurait quoi en faire. Car être un autre homme, ça veut aussi dire qu’on peut reprendre ses anciens projets de zéro.

La grande nouveauté de Docteur Sleep, c’est Abra Stone : préado surdouée (écrite avec un paternalisme tout bien placé) qui est le nouveau réceptacle du Don dans ce roman. Mais voilà : le très discret côté autobiographique de Shining avait un atout. Il était « raccord » en ce que la violence du père de Dan était pour l’artiste une manière d’exorciser celle qui était en lui. Elle lui permettait d’établir, sans lamentations, une puissante connexion avec son personnage, comme s’il devenait un peu le démon de sa propre histoire en l’écrivant. Shining, cauchemar de presque trois générations de lecteurs, était au contraire pour lui une bulle de paix où il pouvait créer dans une forme de calme artificiel. Si le personnage de Jack était alcoolique, King était « scriptolique » : dépendant de son propre roman, damné en l’écrivant, et condamné à le finir – comme un destin de poche magnifique qui le distrayait de son propre alcoolisme. Dans Docteur Sleep, le même genre de connexion s’établit entre l’auteur et Dan (devenu adulte et lui-même alcoolique « par nécessité », afin de canaliser le Don), mais la magie n’y est plus. Ou du moins elle est provoquée, voire forcée pour l’expérience de renouer avec un moi oublié, ainsi que pour franchir délibérément le gouffre générationnel qui s’est creusé entre King et ses personnages. Ce n’est plus raccord.

En se projetant dans la version plus jeune de lui-même qu’est le Dan adulte, l’auteur fait preuve de curiosité, voire de courage. Néanmoins il n’a pas seulement les yeux plus grands que le ventre quant à sa capacité à se mettre à la place des générations qui l’ont suivi (il semble bien souvent être lui-même le « vieux con largué » dont il se moque maladroitement à travers plusieurs personnages) mais laisse aussi l’introspection teinter toute l’histoire, ce qui est encombrant quand on tente de conjuguer la quête personnelle inédite du héros avec la résurgence d’un monde horrifique culte. Autant la première n’en souffrira-t-elle pas trop (la relation adulte-enfant qu’entretient Dan en se cherchant est même emplie de tendresse, et aussi bien l’adolescence que la surdouance sont joliment dépeints, quoique de la manière un peu craintive d’un père qui voudrait trop bien faire), autant le pan surnaturel tout entier est grossièrement sous-représenté. King s’abandonnera même à des fautes de goût qu’il dénonçait abondamment dans ses propres essais, comme de résumer une part du mystère à des choses « sophistiquées » [sic, au moins d’après la traduction] ou de laisser l’inexplicable à nu, sans une once des surcouches lovecraftiennes au moins semi-explicites qui ont tant fait rêver les lecteurs des Tommyknockers (ou même du plus récent Roadmaster) en laissant des indices sur comment notre monde peut éventuellement communiquer avec d’autres.

Bon, il ne s’agirait pas que je cherrypick : l’alcoolisme n’est pas le thème mais juste le fil rouge. Avec du recul cependant, c’est la même chose : l’histoire tousse autour de chapitres assénés comme des flashbacks personnels peu développés de l’auteur, enrobés d’une ambiance qui ressemble à des reliquats de haine et de remords associés à de mauvais souvenirs mal dégrossis. Heureusement, le roman est très bien planifié (King reste visiblement expert quand il s’agit de ne pas se disperser), ce qui noie de tels grumeaux dans la faveur relative qui est accordée à l’essentiel, mais non sans empêcher l’impression prégnante qu’il reprend beaucoup d’éléments de son style passé en se contentant de les réarranger. Le tout avec un zeste de violence complètement random (reprise par le film, d’ailleurs) survenant d’un coup chez les Gentils, en décalage complet du culte du bon samaritain que le lectorat affectionne – lequel culte était pourtant bien entretenu jusque là chez tous lesdits Gentils, dont le bon fond presqu’indéfectible ne connaît pas beaucoup de variantes d’un protagoniste à l’autre.

Avec ses kyrielles de références à la culture américaine tombant plus ou moins bien, Docteur Sleep donne l’impression que King aurait préféré n’avoir à écrire que sur les éléments les plus réels de son histoire plutôt que de s’essayer à donner à Shining une suite « au moins un peu digne de ce nom ». Autrement dit, il semble avoir tenu pour acquis bien trop facilement que cette continuation ne risquait pas d’être à la hauteur, ce qui la rend bizarrement terre-à-terre pour un récit sur le paranormal. Il était évident que, 36 ans après, ce nouveau roman décevrait plus ou moins tous les lecteurs de Shining, mais on y trouve une forme d’autodépréciation prématurée qui me désole, au point de me faire venir brièvement à l’idée que ce ne sont plus tant les auteurs contemporains qui s’adaptent à King que King qui s’adapte à eux.

Le roman ne passe pourtant pas loin d’être un beau drame familial et personnel – certes, cela se situe bien loin de ce à quoi l’écrivain nous a habitués, mais j’ai eu la forte sensation d’avoir lu entre les lignes son regret de n’avoir pas fait de Docteur Sleep un roman en standalone, pas forcément tout à fait dissocié de Shining, mais où il aurait au moins pu donner libre cours à son pragmatisme et à son vécu d’alcoolique sans passer pour un radoteur ni contredire les recommandations dont il abondait dans Écriture. Un spin-off matérialiste, en somme, qui aurait eu pour vocation première de donner envie au lecteur de se replonger dans Shining pour une deuxième lecture avec un regard plus adulte jeté sur les peurs d’il y a trois décennies, en se questionnant plus adéquatement sur la manière dont l’horreur peut jaillir de la normalité.


Le film

Affiche du film Doctor Sleep

The Shining : la menace du mystérieux pouvoir pèse encore sur une Amérique insouciante. Il y a quelque chose de pesant qui vibre derrière la photographie soignée du film, pas comme dans le roman où elle est dispersée. Flanagan capte d’emblée une ambiance que King n’a pas su développer, et c’est un excellent départ pour un visionnage qui s’annonce long.

C’est malgré tout un peu le bazar pour entrer dans l’histoire (gros setup à la King oblige), mais pour ceux qui l’ont lu, le passage du roman au film se fait en douceur. En fait, la plupart des personnages secondaires sont meilleurs que dans le livre – non que Flanagan sache garder l’essentiel, mais il sait comment changer l’essentiel. Une adaptation adroite, en somme, peaufinée par un casting enchanteur. Rebecca Ferguson est juste parfaite ; Ewan McGregor, quant à lui, aurait dépoté s’il avait su gérer à la fois le background psychologique dont on l’affuble (légèrement disproportionné par rapport à son rôle) et sa responsabilité de connecteur entre le monde des Hommes et celui des démons vides.

Rebecca Ferguson dans Doctor Sleep

On sentira bel et bien la forte nécessité de partir sur autre chose que le pont entre les deux univers une fois le carburant initial épuisé – trois heures, c’est long à tenir avec un seul type d’ambiance, et il serait déplacé de notre part de s’attendre à quelque chose de linéaire. Le choix du film pour contourner cet écueil a le mérite de surprendre. Étape un : diverger de plus en plus du roman à mesure qu’on avance. De la sorte, il condense malheureusement certains aspects vitaux qui le rendent aussi insensible que d’autres adaptations trop pressées de King, quoique de bonne volonté également (byebye la cohérence familiale, bonjour la violence random et les meurtres instadigérés psychiquement). C’est un défaut dont il est difficile de faire abstraction, car il révèle au grand jour les coutures entre ce que Flanagan adapte et ce qu’il rajoute (ce qui est d’autant plus dommage que les deux types d’éléments narratifs sont maîtrisés), mais c’est aussi un problème qui passe de justesse, grâce à l’audacieuse conclusion du film, dans la catégorie des dommages collatéraux.

Kyliegh Curran dans Doctor Sleep

Étape deux : retour à l’Overlook, l’hôtel hanté abondamment immortalisé par Kubrick dans Shining (auquel, pour rappel, Doctor Sleep fait suite). Ça, ce n’est pas dans le bouquin et ce n’est pas rajouté : c’est plutôt une adaptation directe du film Shining. Reproduire ces décors, Ready Player One l’a fait presqu’en même temps et ce fut la croix à la bannière ; mais en réveiller le souvenir en reproduisant les personnages, c’était peut-être plus risqué encore.

Le vrai coup de maître de Flanagan, c’est d’avoir joué la carte du cinéma à l’ancienne (bien mieux que Spielberg dans Ready Player One et peut-être mieux que J. J. Abrams dans Super 8) en jetant son dévolu sur un truc tout simple : les sosies. Sous les traits d’autres acteurs, les personnages de Jack Nicholson et Shelley Duvall reviennent littéralement d’entre les morts (c’est un peu morbide, mais après tout c’est le but), sans prouesses dollarographiques.

Le retour aux sources de Flanagan n’est surtout pas que visuel : s’inspirant de l’introspection-rétrospection que Stephen King opérait dans le roman, le réalisateur revient à un style de narration patient qui nous charge de nous immerger nous-même dans les réflexions qu’il pose. Cet ambiançage impliquant est particulièrement bien illustré par la lente redécouverte de l’hôtel par Dan Torrance (l’enfant-lumière devenu adulte sous la peau de McGregor), puis par le long dialogue qu’il a avec son père (incarné par Henry Thomas), formant un ensemble de scènes qui ne semblent tout simplement pas appartenir au film. Elles ne sont pas sans rappeler la rencontre de Joe et Deckard dans Blade Runner 2049 (Ryan Gosling et Harrison Ford), elle aussi précédée par une longue habituation à un lieu qui semble prendre vie, ou les scènes finales de Rencontres du troisième type : une fois le fan service optimisé, soudain on prend le temps de construire quelque chose de neuf, et on prend du plaisir à s’assurer que ça s’intègre bien. Des acteurs perfectionnistes, un peu plus de watchtime… ça ne paraît pas grand chose mais ça fait tout, surtout quand des impairs ont préparé le terrain.

Ewan McGregor dans Doctor Sleep

Les trois heures ne sont pas forcément rentabilisées car l’œuvre laisse deux arrière-goûts : celui, positif, d’une vision organique du cinéma qui n’aurait pas pu mieux suivre à la fois les pas de King et ceux de Kubrick, et puis celui d’une écriture classique désireuse de s’adapter au public de 2019. Malgré la gratitude du réalisateur à l’égard des studios pour lui avoir laissé faire le director’s cut dont il rêvait, ce dernier faillit (de peu) à concilier le Shining de Kubrick et le Docteur Sleep de King, une diagonale transartistique qui lui permet cependant d’évoquer un traditionnalisme partiel avec une acuité qui aura de quoi satisfaire la plupart des curieux.


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