Article écrit pour Pro/p(r)ose

La linguistique des emojis

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Les émoticônes et les emojis se développent respectivement depuis les années 1980 et 1990 dans la communication en ligne. Qu’en dit la linguistique ?

On parle tous une langue au quotidien et on y pense rarement comme à un domaine « étudiable » du point de vue scientifique. Il est donc compréhensible que ce soit encore plus détonnant pour les emojis, sous-domaine un peu « barbare » du langage. Pourtant, il n’y a pas moins de choses à dire sur elles que sur les mots.

Dans cet article, j’essaye de faire le tour des domaines d’étude que les emojis concernent, en espérant vous apprendre le plus de choses possible au passage. J’espère transmettre un peu de la fascination qui fut la mienne en apprenant leurs implications linguistiques, sociales, psychologiques, ainsi que leur place dans l’évolution de l’écriture et ce qu’elles révèlent sur notre conception du langage. Bonne lecture ! 🙂


Article écrit en collaboration avec le webzine Pro/p(r)ose.

0. Sommaire 🪧

Émoticônes et emojis remplissent à peu près les mêmes fonctions langagières. Pour cette raison, les questions qui leur sont liées se rapportent souvent à la sémiotique (ou sémiologie), c’est-à-dire l’étude de la vie des signes au sein de la vie sociale1. Néanmoins, elles sont intéressantes sous des angles plus diversifiés, que voici listés pour nous y retrouver.

  1. Sommaire 🪧
  2. Définitions ✍️
    1. Icônes et pictogrammes
    2. Emojis et émoticônes
    3. Résumé des termes
  3. Le rôle social des images 🏙️
    1. Des informations codées mais compréhensibles de toutes et tous
    2. Les pasigrammes
  4. Quand une image devient mot 💬
    1. De la dénotation à la connotation
    2. Du signifiant au signifié
    3. De l’icône au symbole : la métaphorisation
  5. La place des emojis dans l’évolution de l’écriture 🧬
    1. De l’image à la lettre… à l’image : un aller-retour
    2. De la gravure aux claviers
    3. Appauvrissement ou enrichissement de la langue ?
  6. Les emojis et émoticônes aujourd’hui 🖥️
    1. Le non-verbal à l’écrit
    2. L’étendue de l’impact émotionnel des emojis et émoticônes
    3. Des standards imposés par la technologie (mais qui s’adaptent)
    4. Des dialectes d’emojis
      1. Les dialectes « intra-Internet »
      2. Les dialectes « extra-Internet »
    5. Polysémie : des emojis et émoticônes à plusieurs… visages
  7. Conclusion 📜
  8. Voir aussi 🔎
  9. Sources ℹ️

1. Définitions ✍️

1.1 Icônes et pictogrammes

Une icône est une image qui représente directement ce qu’elle évoque. Exempte d’interprétation, elle ne porte pas de message intrinsèque. C’est le cas de l’emoji « soleil », qui signifie « soleil ».

À l’inverse, certaines images sont faites pour être interprétées : ce sont les pictogrammes. C’est le cas de l’image ci-dessous, qui porte le message « interdiction de fumer ».

🚭

1.2 Emojis et émoticônes

Les émoticônes (ou binettes en français du Canada) sont des dessins créés grâce à des caractères alphanumériques ou typographiques par exemple, et servant à exprimer des émotions.

Émoticône « clin d'œil »

Quant aux emojis, ce sont des images supportées informatiquement en tant que caractères à part entière. Elles ne sont pas personnalisables comme les émoticônes mais leur usage est beaucoup plus diversifié.

😉

Aussi bien les émoticônes que les emojis sont des pictogrammes, car les deux portent (dans la grande majorité des cas) des sens qui doivent être interprétés – mais pas de la même manière. Le sujet commence de devenir intéressant lorsqu’on se rend compte que les emojis peuvent devenir interprétables en de telles proportions que cela remet en cause la nature même de l’écriture.

→ Attention, le « emo » n’est pas le même dans les deux mots : « emoji » vient du japonais 絵, e (« dessin, image ») et 文字, moji (« lettre, caractère »), tandis que « émoticône », emprunté à l’anglais “emoticon”, est simplement la contraction des mots “emotion” et “icon”.

1.3 Résumé des termes

  • Icône : type de signe se caractérisant par le fait qu’il illustre ou évoque directement le sujet représenté.
  • Pictogramme : dessin schématique désignant le plus clairement possible une direction, une fonction ou une action.
  • Émoticône : dessin réalisé avec des caractères ASCII ou rendu graphiquement qui, vu de côté dans le cas typographique, suggère un visage dont l’expression traduit l’état d’esprit de celui qui écrit le message (courriel, blog, forum) dans lequel elle est insérée.
  • Emoji : émoticône ou pictogramme ayant un point de code unique, utilisé dans les messages électroniques, par exemple 🚃.

  • Idéogramme : 1) caractère représentant un sens ou une idée, comme les chiffres arabes ; 2) plus particulièrement, un logogramme.
  • Logogramme : caractère représentant un morphème (mot, etc.) ayant un sens et une séquence de phonèmes (sons).
  • Sinogramme : logogramme chinois, ou hànzì.
  • Pasigraphie : système d’écriture passant par les concepts plutôt que par les mots dans un objectif d’intelligibilité universelle (je parlerai de pasigrammes pour parler de représentations obéissant à ce critère, ce qui est un néologisme).

  • Signifiant : entité linguistique matérielle, à l’oral ou à l’écrit (un mot par exemple).
  • Signifié : ce que représente un signifiant, le concept (la définition d’un mot par exemple).

2. Le rôle social des images 🏙️

2.1 Des informations codées mais compréhensibles de toutes et tous

Les pictogrammes qu’arborent par exemple nos panneaux de circulation, les étiquettes de nos biens de consommation ou divers logiciels et pages Internet portent une information. Même si on ne les voit pas souvent sous un jour linguistique, ils sont donc du domaine langagier. Les premiers forment d’ailleurs ce qu’on appelle le paysage linguistique.

Le rôle de ces pictogrammes « traditionnels » diffère cependant de celui des pictogrammes « linguistiques », qu’il s’agisse d’emojis, d’émoticônes ou d’idéogrammes sino-japonais par exemple. Cette différence réside dans leur rôle social.

Par exemple, un pictogramme « traditionnel » a pour vocation de rendre l’information qu’il contient immédiatement compréhensible, sans ambiguïtés.

Panneau de signalisation « attention, chutes de pierres possible »

Le panneau « attention, chutes de pierres possibles » illustre précisément le danger dont il avertit, pour s’assurer que le conducteur le comprenne d’un coup d’œil. Il est assez iconique et il n’y a pas besoin de connaître le code de la route pour saisir son sens général. La notion de « danger », en revanche, n’y est pas iconique mais symbolique, puisqu’elle est sous-entendue par la forme et la couleur du panneau (deux choses qui ne sont pas compréhensibles sans un apprentissage au moins partiel du code de la route).

Le pictogramme du bouton « lecture » est moins intuitif à comprendre, car il a la tâche de porter une information abstraite : l’idée de lire un média vidéo, c’est-à-dire de commencer ou de poursuivre sa diffusion. Il représente l’écoulement du temps de manière spatiale, avec la flèche pointant vers la droite qui évoque la direction « vers l’avant » dans la culture occidentale.

Les pictogrammes « traditionnels », tels que ceux-ci, sont confinés dans leur rôle social : ils doivent signifier une chose unique, précise et rendue claire soit directement par l’illustration, soit par le contexte où ils sont utilisés. Quand je parle de pictogrammes « traditionnels », je parle donc de signes universels (ou qui tentent de l’être) : de pasigrammes.

2.2 Les pasigrammes

Le pasigramme a une fonction sociale claire qui est acquise et comprise (souvent dès l’enfance) par toute personne ayant connu suffisamment longtemps un environnement où il est utilisé. En conséquence, le pasigramme pour une sortie de secours représente strictement une personne courant à travers une ouverture éclairée. Il est impossible de l’utiliser hors-contexte pour évoquer autre chose.

Symbole « issue de secours »

Notons que les pasigrammes sont parfois plus idéographiques que pictographiques. Par exemple, un peu comme dans le cas du bouton « lecture », la signification de l’arobase (« envoyer à », « adressé à ») est quasiment comprise par l’ensemble de ses utilisateurs (ce qui en fait un pasigramme) et est représentée de manière abstraite par un caractère unique (ce qui en fait un idéogramme).

Arobase

Les emojis et émoticônes se distinguent fondamentalement des pasigrammes. En effet, n’obéissant pas à une norme de communication universelle mais à un besoin langagier, elles ne sont pas confinées dans un rôle social et peuvent être interprétées. En échange de cette faculté, elles deviennent sujettes aux mêmes phénomènes qui régissent les mots.

3. Quand une image devient mot 💬

Tous les ans depuis 2004, les dictionnaires Oxford choisissent un mot de l’année. C’est le mot du vocabulaire anglais qui, selon eux, aura eu la plus forte influence sur la société pendant douze mois. En 2015, ce mot était une emoji22 : 😂. Comment expliquer qu’un petit dessin sur un écran attise l’intérêt au point qu’une prestigieuse université lui accorde le statut de « mot » ? C’est ce que je vais aborder maintenant.

On peut situer les emojis sur un spectre explicable avec trois concepts distincts :

Représentation schématique de la dénotation et de la connotation

C’est la même idée, mais sous différents angles qu’on a d’ailleurs déjà touchés du doigt.

3.1 De la dénotation à la connotation

La dénotation, c’est le sens théorique et absolu d’un terme, indépendamment du contexte où il est utilisé. On appelle cette forme d’un terme le lemme, ou la forme canonique. Un dictionnaire donne par exemple, en premier lieu, la forme canonique de tous les termes qu’il répertorie : il explique ce que les mots dénotent.

Schéma représentant le spectre de la dénotation à la connotation

La connotation, c’est le sens particulier qui vient s’ajouter au lemme selon le contexte. La connotation alimente parfois la polysémie, c’est-à-dire qu’elle peut créer de nouvelles définitions à un mot, dont les plus communes seront inventoriées par un dictionnaire. Par exemple, Emojipedia donne la définition suivante20 pour l’emoji « globe avec méridiens » 🌐 :

Peut être utilisé comme symbole d’Internet (ou World Wide Web), des communications mondiales, des affaires internationales, de la connectivité et des réseaux, des fuseaux horaires, des coordonnées ou du monde en général.

(Ma traduction)

Nous effectuons tous, constamment, des nuances langagières plus ou moins conscientes et marquées faisant que nous pourrions donner une définition précise d’un mot en fonction de chaque phrase ou contexte où il est employé, ainsi que de la personne qui l’emploie et de ses intentions par exemple2. Ces nuances connotatives s’observent largement chez les emojis3, car c’est précisément la création de l’ambiguïté qui leur permet une plus grande gamme de significations possibles et leur donne leur potentiel communicatif.

Pour qu’une forme soit identifiée, reconnue, pour qu’elle devienne signification, il faut l’interpréter. C’est la mise en œuvre de codes qui va permettre l’accès à la signification.

Belisle et Jouannade, 1988, op. cit. par O. Langlois4

3.2 Du signifiant au signifié

Représentation schématique du signifiant et du signifié

Vous aurez peut-être remarqué que le propre d’une icône est d’être une image dénotative. Autrement dit, le signifiant d’une icône (par exemple l’emoji soleil ☀) est égal à son signifié (c’est un soleil). Cependant, rien n’empêche d’utiliser la plupart des icônes en-dehors du cadre de leur utilisation prévue. C’est exactement ce qui se produit, le plus souvent, quand on utilise une emoji.

Schéma représentant le spectre du signifiant au signifié

On peut ainsi faire une utilisation connotative des emojis : l’emoji « soleil » ☀ peut alors vouloir dire « ensoleillé » ou « journée ensoleillée », voire « bonheur » ou « passe une bonne journée ». L’emoji « mouton » 🐑 peut se mettre à désigner une personne qui est un mouton (un suiveur, un idiot). On est ici en présence d’icônes connotées, où le signifiant (☀, 🐑) n’est plus égal au signifié (« bonheur », « idiot »).

Les exemples les plus connus et les plus parlants sont probablement les emojis qui ont pris une connotation sexuelle, comme l’emoji pêche 🍑 qui représente un postérieur, l’aubergine 🍆 le pénis, et les gouttes d’eau 💦 qui font référence à l’excitation. C’est d’autant plus intéressant d’un point de vue linguistique que, dans les deux premiers cas, l’usage iconique est maintenant désuet : on n’utilise plus guère l’emoji pêche 🍑 pour désigner une pêche (ce serait encore le cas de seulement 7% des internautes5) ni l’emoji aubergine 🍆 pour parler d’une aubergine (si tant est que de tels usages fussent jamais en vogue). On peut donc parler d’évolution du sens (dérive sémantique) et même les étudier d’un point de vue étymologique, ce qui achève de légitimer les emojis en leur qualité de « mots » voire de locutions à part entière.

Les questions qui nous restent sont : pourquoi et comment cela se produit-il ?

3.3 De l’icône au symbole : la métaphorisation

Toute évolution linguistique, si elle n’est que rarement optimale, répond à un besoin langagier. Nous n’utilisons jamais les mots seulement sous leur forme dénotative car le champ des informations qu’on peut transmettre grâce à eux dépasse de loin ce qu’un dictionnaire peut contenir. Une myriade d’outils langagiers nous aide en permanence à exprimer les choses aussi précisément que spontanément au quotidien, et nous aurions tort de nous en priver (en admettant qu’on eût conscience de l’usage qu’on fait d’eux, ce qui n’est généralement pas le cas).

Schéma représentant le spectre de l'iconicité à la symbolicité

L’outil qui était à l’œuvre dans le chapitre précédent était la métaphorisation. Il s’agit d’un des phénomènes les plus influents et productifs dans l’évolution sémantique des mots (c’est-à-dire l’évolution de leur sens) car son fonctionnement est intuitif : on part d’une forme canonique concrète et l’on en crée un équivalent dans le domaine de l’abstrait. C’est un moyen simple de connoter un mot et ainsi d’en multiplier les usages possibles, souvent sans que l’ambiguïté devienne gênante.

Une emoji est par conséquent une image qui s’est libérée du carcan iconique pour explorer son potentiel symbolique. Par exemple, la forme canonique / iconique / dénotative de l’emoji 😀 est « visage riant », mais on ne s’en sert jamais ainsi puisqu’elle sert à évoquer le rire, ce qui est sa forme métaphorique / symbolique / connotative.

EmojiForme canonique / iconique / dénotativeExemple(s) de forme(s) métaphorique(s) / symbolique(s) / connotative(s)
🌹Rose (fleur)Amour
🌸SakuraBeauté
😀Visage riantRire / diverses émotions positives : amusement, joie, fierté…
NuageTemps gris / tristesse

Ce « calque métaphorique » (interdit aux pasigrammes) est la raison pour laquelle les emojis fonctionnent si bien. Il serait en effet inconfortable de converser en « emojis canoniques », à savoir en icônes, dont le seul avantage est souvent de représenter quelque chose en un seul caractère (mouton 🐑, soleil ☀). En revanche, non seulement la métaphorisation ne nous empêche pas d’utiliser la forme canonique d’une emoji, mais démultiplie les contextes où elle sera utilisable et spontanément compréhensible.

On commence de toucher à de nouvelles problématiques : la place des emojis et des émoticônes dans l’évolution de l’écriture. Ce sera le sujet des deux prochains chapitres de ce billet.

4. La place des emojis dans l’évolution de l’écriture 🧬

L’émergence d’un langage pictographique de nos jours est particulièrement intéressante car elle semble à contre-courant d’une évolution bien connue qui suit son cours depuis plus de 5 000 ans. En cela, l’apparition des emojis pourrait constituer un phénomène linguistique unique de mémoire d’Homme.

L’évolution dont je parle, c’est celle qui a conduit aux alphabets modernes : un long processus d’optimisation qui a, dans la plupart des cas, conduit des écritures pictographiques à devenir syllabaires ou alphabétiques.

4.1 De l’image à la lettre… à l’image : un aller-retour

L’ancêtre pictographique des systèmes d’écriture modernes était probablement utilisé sur des supports périssables aujourd’hui perdus, ou bien des supports qu’il nous reste à découvrir ; il est donc souvent méconnu. De plus, il a rapidement évolué en idéogrammes dans la plupart des cas. L’iconicité des sinogrammes, les idéogrammes chinois, témoigne par exemple d’un ancêtre pictographique dont on a perdu la trace. Selon certaines définitions, il est même toujours faux de les considérer comme des idéogrammes aujourd’hui16.

Évolution du caractère chinois pour le soleil, du stade pictographique au stade idéogrammatique
Évolution du caractère chinois pour le soleil, du stade pictographique au stade idéogrammatique moderne.
Évolution du caractère chinois pour la montagne, du stade pictographique au stade idéogrammatique
Même chose pour la montagne.

C’est de la même manière que les hiéroglyphes égyptiens, des pictogrammes, ont évolué pour devenir des lettres de l’alphabet phénicien, puis latin, ainsi que les caractères syllabaires de nombreux systèmes d’écriture d’Asie du Sud-Est comme la devanagari en Inde.

→ Je parle longuement de l’évolution de l’écriture dans cet article.

Les emojis et les émoticônes constituent un renversement total de cette évolution millénaire, puisqu’elles font partiellement revenir la langue écrite au stade pictographique, dont on sait qu’il a pourtant été très peu durable par le passé.

Schéma montrant comment l'œil est devenu un pictogramme sous forme de hiéroglyphe, puis d'emoji
À plusieurs milliers d’années d’écart, l’œil a inspiré un hiéroglyphe (qui a évolué jusqu’à donner la lettre O) et une emoji.

Les émoticônes sont écrites par un procédé qui fait, là aussi, penser à un retour en arrière. La lettre ‹p› représente par exemple, en français, une consonne occlusive bilabiale sourde, mais elle se met à représenter une bouche et une langue dans l’émoticône ci-dessous. Le deux-points, qui a quant à lui pour rôle d’introduire un complément d’explication, devient une paire d’yeux. Cette « composition » informatique des émoticônes n’est pas sans rappeler celle des sinogrammes, où l’écriture de chaque caractère nécessite l’appui sur plusieurs touches (par l’intermédiaire du pinyin le plus souvent6).

:p

Pourquoi les pictogrammes reviennent-ils après plusieurs millénaires de disgrâce ? Les réponses sont simples : d’une part, les émoticônes ne font que recycler des caractères qui sont déjà à notre disposition ; d’autre part, l’évolution des moyens d’écriture doit entrer en ligne de compte.

4.2 De la gravure aux claviers

Du temps de l’invention de l’écriture, les pictogrammes étaient perçus comme la manière évidente de convoyer une information, parce qu’elle était directe et spontanée (si l’on veut dire « nuage », on dessine un nuage ☁). Toutefois les contraintes pratiques étaient grandes (tant au niveau des outils que du support nécessaires à l’écriture) et l’on ne pouvait représenter que des éléments réels et concrets.

On a vite compris le caractère superflu d’un système strictement iconique, puis l’utilité d’évoquer des concepts abstraits. L’optimisation naturelle a fait son chemin (généralement jusqu’au syllabaire ou à l’alphabet) de sorte que les pictogrammes n’ont quasiment plus été d’aucune utilité jusqu’au XXᵉ siècle*.

* Quelques systèmes pictographiques marginaux demeurent7.

Puis l’informatique est arrivée. Elle a commencé par rendre l’uniformisation de l’écriture (apparue avec l’imprimerie au XVe siècle) accessible à une majorité d’utilisateurs non spécialistes qui en ont fait un usage plus diversifié et informel. Dans ces circonstances, on a alors compris que certains signes, mis ensemble, pouvaient ressembler à des visages : les émoticônes étaient nées et l’on venait de réintroduire un système d’idéogrammes.

On a continué de remonter le cours de l’évolution quand les réseaux sociaux ont été suffisamment développés pour permettre qu’un des seuls progrès encore possibles soit apparemment le gain de temps à la frappe. Celui-ci s’est concrétisé sous la forme du langage SMS d’une part, et par les emojis et émoticônes d’autre part. Ont-elles été une bonne chose ?

4.3 Appauvrissement ou enrichissement de la langue ?

On voit encore souvent dans le langage SMS et les emojis un « appauvrissement » ou un « abâtardissement » du langage, mais ils ont en réalité participé à son optimisation graduelle. En effet, ces derniers ont résolu les problèmes que les pictogrammes avaient rencontrés des millénaires auparavant (et qui avaient causé leur perte) : la difficulté d’écriture et l’absence de connotations.

La technologie permet de saisir ces pictogrammes rapidement et sans effort. D’un autre côté, le cadre socioculturel ouvert par Internet leur confère le même atout communicationnel qui est celui des mots : l’interprétabilité (d’où les connotations dont découle leur flexibilité, elle-même à l’origine de leur succès).

Les pictogrammes ont apparemment, pour la première fois depuis une courte période de l’Antiquité, vraiment trouvé leur place.

[Emojis have become] such a critical part of our hyperconnected exchanges that they are emerging a dialect all of their own.

[Les emojis sont devenus] une partie si importante de nos échanges hyperconnectés qu’ils émergent en tant que dialecte propre.

Steinmetz3 (ma traduction)

Remarquons que d’autres évolutions sont en cours, par exemple le remplacement progressif des émoticônes par les emojis, comme on peut l’observer sur les graphiques ci-dessous pour Twitter8. Pour la suite, peut-on s’attendre à ce que les stickers (des emojis personnalisées qui sont apparues récemment sur des réseaux comme Telegram, WhatsApp ou Discord) montent en popularité ?

Diagramme montrant l'évolution de l'utilisation des emojis et émoticônes sur Twitter sur la durée

5. Les emojis et émoticônes aujourd’hui 🖥️

Tout au bout de l’évolution des emojis et émoticônes, il y a notre époque. C’est en nous penchant sur les rôles qu’elles sont en train de jouer qu’on comprend le mieux ce qu’elles reflètent de nous.

5.1 Le non-verbal à l’écrit

Du fait qu’elles se substituent aux expressions faciales qui sont le propre de la conversation en face à face, et qu’elles peuvent agir comme des modificateurs sémantiques8, les emojis et émoticônes permettent l’irruption de la communication non-verbale dans les conversations écrites4 et sont par là même devenues un outil langagier essentiel dont la communauté scientifique s’accorde à reconnaître la légitimité linguistique3.

Grâce à elles et malgré leur potentiel d’ambiguïté, le contexte non-verbal peut même être plus clair en ligne (surtout chez les personnes alexithymiques et/ou autistes) que s’il est exprimé dans une conversation en face à face par des indications non-verbales physiques (expressions faciales, langage corporel…)9. Par ailleurs, les emojis sont utilisées par les chatbots pour les rendre plus « humains », et l’analyse du contexte émotionnel déterminant leur adéquation dans une situation donnée (ce que fait un outil comme SentiStrength) est encore un défi pour le machine learning2.

PhraseSignification probable du non-verbal
C’est ça, le film était vraiment génial…Pas claire / neutre
C’est ça, le film était vraiment génial… 😍Propos sincère
C’est ça, le film était vraiment génial… 😒Propos ironique
Exemples inspirés par From Emojis to Sentiment Analysis (op. cit. 2)
PhraseSignification probable du non-verbal
Okay, j’irai demainNeutralité
Okay, j’irai demain 😀Satisfaction / action faite de bon gré
Okay, j’irai demain 😢Protestation / déception / action faite à contrecœur
Exemples inspirés par From Emojis to Sentiment Analysis (op. cit. 2)

Ces différents emplois ont donné l’idée à des chercheurs de l’Université Brandeis de catégoriser les emojis en parties du discours10, tout comme il existe chez les mots des noms, des adjectifs, des verbes, etc. Leur système, quoiqu’incomplet de leur propre aveu, propose ainsi :

  • les emojis fonction, pouvant se substituer par exemple à une conjonction ou à une préposition (ils donnent l’exemple anglais de “I 🍩 like you”, ce qui se lit “I donut like you”, donc par plaisanterie “I do not like you”) ;
  • les emojis contenu, qui remplacent une information de manière iconique (par exemple : « la 🔑du succès est l’💰 » pour « la clé du succès est l’argent ») ;
  • les emojis multimodales, qui représentent l’irruption du non-verbal, par exemple :
    • en se substituant à une attitude (« je me suis encore laissé insulter 🙃 », où l’emoji évoque un sentiment de défaite) ;
    • en précisant le sujet (en anglais, “mean girls” veut dire « méchantes filles » : si l’on dit “mean girls 😠”, l’emoji reflète l’attitude et l’on comprendra que la personne est prise de colère envers la gente féminine ; en revanche, si l’on dit “mean girls 🎬”, il est probable que l’emoji illustrera le sujet et que la personne veuille par conséquent parler du film Mean Girls) ;
    • en illustrant un geste (« j’ai encore oublié l’anniversaire de Mélissa 🙄 »).

Grâce à la métaphorisation, les emojis remplissent ainsi les critères de la théorie de la pertinence en se basant sur les principes de l’implicature conversationnelle3. En d’autres mots : les implications logiques des emojis dans leur contexte augmentent les performances de la communication en diversifiant la gamme d’informations pertinentes qu’on peut transmettre efficacement à l’écrit. C’est une manière de résumer leur ampleur sémiotique, qui a davantage de sens sous un angle un tant soit peu psychologique.

Avant de nous plier à l’exercice, soufflons un peu pour simplement nous rappeler que les emojis… c’est amusant. Même ça, je peux le sourcer2 !

5.2 L’étendue de l’impact émotionnel des emojis et émoticônes

Les emojis et émoticônes jouent dans notre perception d’autrui. 44% des répondants interrogés dans une étude menée en 2015 sur 90 étudiants suédois ont reconnu « juger » (parfois ou toujours) les personnes en fonction de leur usage des emojis3. Elle a aussi révélé que 70% d’entre eux interprétaient les emojis différemment en fonction de la personne qui les utilise, et 87% considéraient que les emojis ont un sens différent en fonction du receveur. 71% des réponses indiquaient également que les emojis aidaient à mesurer le degré de sérieux d’un message.

Par ailleurs, l’ajout d’une emoji peut énormément modifier l’impact d’une phrase. J’ai par exemple conduit une étude sur 181 internautes où je soumettais les deux phrases suivantes aux participants, en leur demandant quelle était leur première impression dessus24.

1. Pourquoi tu ne m’as pas dit que tu sortais ?

2. Pourquoi tu ne m’as pas dit que tu sortais ? 😠

Les résutats furent les suivants.

Phrase →
Perception du ton de la phrase ↓
Sans l’emojiAvec l’emojiDifférence
Plutôt négatif (chargé de reproche, colérique…)60,282,7+35,1%
Plutôt positif (amical, inquiet…)2,66,3+120%
Aurait besoin du contexte pour se faire une idée35,17,9-77,6%
Total des parts prises en compte dans le tableau97,996,9
L’unité est le pourcentage de réponses sur le total des répondants.

De manière intéressante, la proportion de personnes qui perçoivent la phrase comme plutôt négative augmente moins, quand on ajoute l’emoji, que celle des personnes qui la ressentent comme plutôt positive. Cela démontre qu’une emoji ne sert pas obligatoirement qu’à insister sur un sentiment, mais peut au contraire le modérer (même si la phrase et l’emoji qui l’accompagne ont le même sens à première vue, comme ici). Le contexte servirait évidemment à déterminer avec bien plus de certitude quelle interprétation (positive ou négative) est la bonne. La part de personnes qui disent en avoir besoin pour se faire une idée du ton de cette phrase est en tout cas radicalement réduit par l’ajout d’une emoji.

Une autre étude11, menée sur 97 Pakistanais en 2016, a vu 85,5% des répondants dire que l’impact émotionnel lié à l’absence ou à la présence d’emojis dans un message était pour eux non nul (cet impact étant « fort » pour 21% du total, et « très fort » pour 18,5%). 90% des répondants déclaraient ressentir les messages avec des emojis comme « plus impactants », et 98% d’entre eux reconnaissaient leur importance dans la communication en ligne.

Cette étude est d’autant plus significative qu’elle illustre le potentiel de ces chiffres à augmenter avec le temps. Elle conclut plus sombrement en avertissant que les emojis, associées à leur potentiel d’imprécision, peuvent être une cause de stress ou de traumatismes psychologiques. Sur une note personnelle, j’allègerais ce postulat alarmiste en faisant remarquer que cela prouve simplement une fois de plus que les emojis sont équivalentes aux mots et/ou aux expressions faciales sur plus d’aspects qu’on pourrait le croire.

Les imprécisions sont bien là et leurs effets sont observables. Mais elles ne constituent pas pour autant des faiblesses du système car, comme on l’a vu, elles sont le corollaire du langage nécessairement connoté / métaphorique / symbolique qui est le nôtre au quotidien, avec ses ambiguïtés, sa polysémie (c’est-à-dire la capacité du langage à avoir des homonymes et des synonymes) et ses variantes. Les emojis ne génèrent donc pas de danger nouveau, mais recréent dans le monde virtuel des circonstances où des émotions sont en jeu et où la sensibilité et le respect d’autrui sont primordiaux. La Nétiquette se charge d’ailleurs de nous le rappeler : derrière chaque écran, il y a un humain19.

En revanche, la comparaison des emojis avec les mots s’arrête là, car les emojis sont soumises à des pressions linguistiques bien différentes de celles qui pèsent normalement sur les langues. C’est pourquoi les curiosités qu’elles cachent sont difficiles à soupçonner même dans le repère temporel fixe qui est celui de leur usage actuel. Regardons ça plus en profondeur.

5.3 Des standards imposés par la technologie (mais qui s’adaptent)

L’intégration à la communication en ligne d’un système utilisable par tous présuppose l’existence de plusieurs formes de standards. Le premier de ces standards est l’Unicode, qui décide de quelles emojis « existent » du point de vue informatique. Unicode leur impose ainsi des limites et contraintes de manière globale4. En octobre 2020, Unicode permettait l’utilisation de 3 521 emojis différentes5. De nouvelles emojis sont approuvées chaque année : 217 ont vu le jour en septembre 202021.

Les systèmes définissent leurs propres standards au sein d’Unicode. Windows, Android et Apple utilisent par exemple des sets d’emojis distincts les uns des autres5. Il ne s’agit souvent que d’une question de design, mais l’apparence des emojis peut avoir une influence sur leurs connotations, et par conséquent sur leur usage. L’emoji pistolet 🔫 en est un exemple, puisqu’une partie des systèmes (à commencer par Apple en 2016) ont choisi de remplacer la version « authentique » par un pistolet à eau12.

Ancienne emoji « pistolet »
L’ancienne emoji pistolet sur Twitter.
Nouvelle emoji « pistolet », sous forme de pistolet à eau
L’actuelle.

On n’y fait pas attention en général, mais les emojis ont également été discriminatoires à l’égard des minorités et les efforts pour y remédier sont un processus au long cours. Il faudra attendre 2012 pour voir représentés les couples homosexuels (les couples hétérosexuels ayant été représentés bien plus tôt), 2015 pour la possibilité de choisir la couleur de peau de nos emojis (avant quoi la peau blanche était imposée à tous), et 2019 pour que ce soit au tour de certains handicaps d’avoir les leurs (ci-dessous : les emojis « femme aveugle » et « homme sourd »)4. Les emojis sont, de plus en plus, le reflet de notre société.

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Dans un autre genre d’évolution des standards, le covid a aussi son mot à dire puisqu’on vient d’ajouter l’emoji « vaccin » alors que j’écris ces mots. Plus précisément, on a recyclé l’emoji « seringue » en retirant les gouttes de sang13 afin de lui prêter une dénotation moins spécifique qui lui permet de s’appliquer au vaccin. Le tableau ci-dessous illustre l’évolution de l’emoji en fonction du temps et des systèmes. Il révèle de surcroît que les années 2010-2015 ont été marquées par une diversification des designs, tandis que la deuxième moitié des années 2010 voit leur convergence, Google et Apple persistant à vouloir jouer le rôle du normateur.

L'évolution de l'emoji « seringue » en fonction des systèmes

Les appareils ont aussi des capacités variables en matière d’emojis et d’émoticônes. Les disparités entre un utilisateur PC ou mobile peuvent être grandes, ne serait-ce du fait que, sur Discord par exemple, on peut obtenir une emoji en tapant son « nom » en lettres. Un utilisateur mobile sera plus enclin à aller chercher l’emoji « au doigt », directement dans le menu réservé à cet usage, bien qu’il existe aussi sur PC.

  • Le menu des emojis sur Discord
  • L'entrée d'une emoji par le clavier sur Discord

L’existence de tels standards et « pratiques standardisées » explique en partie pourquoi les emojis nous apparaissent dans un entredeux langagier. En effet, on est habitués à ce que les innovations du langage (surtout en ligne) viennent « par le bas », c’est-à-dire par la force de l’usage (comme le langage SMS, les émoticônes, l’emphase orthotypographique, l’orthographe phonétique, etc.), tandis que les emojis, en nous étant proposées par des organismes et systèmes qui n’émergent pas de l’usage, viennent « par le haut »5, malgré la force d’adaptation dont font preuve ces standards.

  • L’emphase orthotypographique — Il peut s’agir d’entourer un terme d’astérisques pour le mettre en avant, de le faire suivre d’une astérisque pour indiquer que l’on se corrige, d’abuser de la ponctuation ou des majuscules, ou de répéter des lettres par exemple. Ces INCROYABLES phénomènes orthotypographiques sont leeentement remplacés par un usage plus *généralisé* des emojis8 !!!
  • L’orthographe phonétique — Ici, on parle de transcription directe de ce qu’on peut entendre dans le langage oral familier, ce qui peut donner « sépa » ou « chépa » au lieu de « je ne sais pas » afin de donner un effet comique ou plus impactant (là encore, ce n’est qu’un exemple).

Tout cela montre qu’en fait d’une autorité linguistique, les emojis sont plutôt soumises à une « autorité technologique ». Celle-ci justifie par exemple que l’on nuance les résultats que j’ai obtenus dans mon étude ci-dessus, qui ne tient pas compte des variations qu’elle cause. En effet, comme on va le voir, ces variations peuvent être majeures.

5.4 Des dialectes d’emojis

Un dialecte est une variante d’une langue qui est suffisamment distincte de toutes ses autres variantes pour être considérée « à part ». Les emojis peuvent subir plusieurs formes de dialectalisation qui sont souvent inconnues (ou presque) dans les langages oraux ou écrits.

5.4.1 Les dialectes « intra-Internet »

Les standards imposés par les systèmes informatiques constituent une forme de dialectalisation technologique. En effet, une seule et même emoji n’évoquera pas la même chose en fonction de son apparence : cette dernière altérera son interprétation, lui prêtant des connotations inégales qui influeront sur son usage (ce qui s’observe pour l’emoji pistolet 🔫, qui est moins susceptible d’être utilisée pour des connotations sérieuses ou violentes sous sa forme de pistolet à eau)2.

Certains cas sont plus évocateurs.

L'emoji « visage roulant des yeux » pour Apple et Samsung
Ci-dessus, c’est bien deux fois la même emoji. Mais en fonction du système, elle peut dénoter deux sens contraires2.
L'emoji « danseur » pour Google, Twitter et Samsung
Ici, l’emoji « danseur » donne une information contradictoire sur le genre du personnage en fonction du système utilisé (Twitter ou Samsung). Plus cocasse (mais non moins vrai), certaines emojis ne sont pas autant utilisées car perçues par la majorité comme… laides2. Je pense que c’est le cas pour l’emoji de Google ici.

Les réseaux sociaux participent quant à eux à une dialectalisation communautaire qui est, là aussi, assez peu attestée dans le langage. Ces « communolectes » ressemblent à des sociolectes, c’est-à-dire des variantes langagières employées par des personnes partageant les mêmes valeurs sociales, à l’exception près que dans un sociolecte, il s’agit normalement de valeurs culturelles. Un « communolecte » peut se former pour n’importe quelle communauté rassemblée autour de facteurs bien plus généralisés que la seule culture.

Tous les espaces sociaux virtuels regroupent des personnes autour de leurs intérêts communs. Ainsi, indépendamment de la proximité géographique ou sociale (voire linguistique, puisque les emojis sont les mêmes quelle que soit notre langue maternelle) qu’on entretient avec les autres membres d’une communauté, une connivence va se créer qui va relativement homogénéiser l’usage au sein du groupe2.

L’âge des locuteurs a aussi son influence et l’on parle de plus en plus du gouffre générationnel séparant les utilisateurs d’emojis, certaines d’entre elles s’associant à une classe d’âge en particulier, ou devenant obsolètes23.

Des cas extrêmes peuvent voir naître ce qu’on connaît en anglais comme des dogwhistles, c’est-à-dire des moyens de crypter un message politique (souvent controversé, voire radical) sans éveiller l’attention de ceux à qui il ne s’adresse pas17. Des emojis prennent une connotation discriminatoire en devenant des dogwhistles (un peu comme la swastika est devenue le symbole du nazisme), telle l’emoji “pepe the clown” qui s’est associée à l’alt-right et à l’antisémitisme sur des forums comme 4chan18. Pour environ 15% des internautes, c’est l’ensemble des emojis Pepe The Frog qui sont devenues tendancieuses suite à cela ; de plus, un internaute sur quatre sera impacté par cette connotation dans son usage et sa perception d’elles24.

L'emoji Pepe the Clown
Pepe the Clown.

Ces « communolectes » peuvent également se cristalliser autour de possibilités inconnues en-dehors d’Internet. Pour ne citer qu’un exemple, il y a le fait que l’application Discord (qui utilise les emojis de Twitter14) permet à chaque communauté de choisir 50 emojis personnalisées qui ne seront pas utilisables ailleurs (sauf paiement). Voici par exemple celles de mon serveur Discord, dont l’usage en dit long sur ma communauté.

  • Les emojis de mon serveur Discord
  • L'usage des emojis de mon serveur Discord

Lorsque des locuteurs s’adressent à un (ou aux) utilisateur(s) d’un « communolecte » différent du leur, il y a une adaptation consciente. Par exemple, 73% des étudiants interrogés lors de l’étude de Kelly reconnaissent utiliser les emojis différemment en fonction qu’ils s’adressent à leurs parents ou à leurs amis3. En plus des relations familiales, on distingue facilement trois contextes favorables à l’émergence de variantes : les relations amicales, amoureuses et professionnelles4.

5.4.2 Les dialectes « extra-Internet »

Il existe des cas de dialectalisation géographique, quoique limitée car les frontières sont plus poreuses en ligne. Un exemple en est la distinction entre les émoticônes occidentales, lisibles à l’horizontale, et les émoticônes orientales (kaomojis), lisibles en verticale2.

L'émoticône « sourire » (avec un nez)

٩(͡๏̯͡๏)۶

Les émoticônes étant personnalisables et en théorie infiniment diversifiées (surtout en kaomojis), elles peuvent parfois exprimer des concepts inconnus en emojis. L’inverse est cependant vrai aussi.

Quelques correspondances des émoticônes orientales (kaomojis) avec des emojis

Un cas de véritable sociolecte d’emojis a été relevé en 2017 autour de l’emoji « recyclage ». En effet, il avait été constaté qu’elle était particulièrement présente sur le Twitter arabophone, au point qu’on a cru au travail de spambots.

L'emoji « recyclage »

Il s’est avéré que de nombreuses emojis de couleur verte sont largement utilisées par les internautes arabophones du fait de l’association de cette couleur à l’Islam. Quant au lien avec le recyclage, il est en ce que le symbole ♻ évoque le bouton Twitter pour le retweet. Plus qu’une invitation au recyclage, cette emoji est donc un moyen pour la twittosphère musulmane d’inciter au partage, généralement dans le cas de prières4.

Le bouton de retweet sur Twitter
Le bouton de retweet.

5.5 Polysémie : des emojis et émoticônes à plusieurs… visages

On parle de polysémie quand un terme a au moins une connotation suffisamment distincte de sa définition canonique pour figurer comme une définition à part. Il peut en exister un certain nombre. Différents usages peuvent par conséquent cohabiter d’un locuteur à l’autre, voire chez un même locuteur, et il n’est pas rare de les voir se rencontrer.

Par curiosité, j’ai mené un rapide sondage sur une emoji et deux émoticônes.

🙂

Cette emoji a subi un phénomène curieux appelé « péjoration ». Il s’agit d’une connotation si forte qu’elle change radicalement la signification d’un mot, voire peut l’inverser. La forme canonique de cette emoji est « visage souriant », ce qui nous incite à l’utiliser pour des sentiments positifs. Pourtant, chez beaucoup de jeunes locuteurs, cette emoji a pris le sens curieux de « sourire psychopathe », c’est-à-dire un sourire qu’on ferait en réponse à quelque chose qui nous donne des « envies de meurtre », pour ainsi dire. Cette connotation était connue d’environ trois répondants sur quatre selon mon enquête, et un répondant sur dix la connaissait sans réussir à la comprendre24.

Graphiques montrant l'usage de l'emoji sourire
Résultats de mon enquête24. Les « choses positives » données pour exemples étaient la satisfaction et le plaisir ; les « choses négatives » étaient entre autres la frustration et le sarcasme.

Il n’est pas de mon ressort de déterminer les causes exactes de cette péjoration, mais le constat linguistique est impressionnant, d’autant plus que j’ai moi-même longtemps utilisé l’emoji 🙂 pour des émotions positives avant que la pression de l’usage ne me « convertisse » à sa connotation péjorative. Notons que l’émoticône équivalente : ) connaît beaucoup moins cette connotation*.

* Je ne peux pas l’écrire sans espace car WordPress convertit automatiquement les émoticônes en leurs équivalents en emojis. Si même les sites web se mettent à donner dans la prescription linguistique…

><

L’émoticône >< est également fascinante car elle peut évoquer deux sentiments radicalement opposés, sans que l’âge du locuteur soit cette fois un facteur majeur. En effet, si cette forme d’yeux se retrouve notamment dans les mangas et animes pour un sentiment de gêne, une partie des utilisateurs de cette émoticône ont réinterprété cette gêne comme un trouble qui n’est pas forcément négatif, voire un signe d’enthousiasme (souvent non contrôlé).

^^

Cette émoticône vous évoque peut-être un regard amusé. Mais saviez-vous qu’elle peut signifier tout autre chose ? En effet, il s’agit souvent d’une variante du signe ^ utilisé seul. Dans une conversation en ligne, celui-ci représente une flèche pointant vers le message précédent, pour indiquer qu’on est d’accord avec ce que son auteur vient de dire. La confusion peut être grande si vous utilisez ^^ pour montrer votre amusement et que votre interlocuteur croit que vous êtes simplement d’accord avec lui ! Selon mon enquête24, les usages sont bien répartis et trois répondants sur quatre connaissaient la distinction possible. Ci-dessous, les réponses à la question « pour quoi utilisez-vous l’émoticône ^^ » ?

Graphique de la perception de l'émoticône ^^

6. Conclusion 📜

L’Homme ressent depuis des millénaires le besoin de représenter les choses. En 2018, les plus vieilles peintures rupestres étaient estimées à plus de 64 000 ans d’âge15. Quelque part entre cette époque et l’invention connue de l’écriture (vers -3 200), l’Homme inventa probablement divers systèmes pictographiques qui nous sont inconnus.

L’existence d’un stade pictographique de l’écriture est néanmoins appuyée par les systèmes d’écriture les plus anciens que l’on connaisse : les hiéroglyphes égyptiens, le proto-cunéiforme de Mésopotamie et les premiers sinogrammes. Ces écritures sont très iconiques, c’est-à-dire qu’elles tiennent encore suffisamment du dessin pour qu’on reconnaisse d’un coup d’œil ce qu’elles représentent.

Avec l’essor des civilisations, on a vite éprouvé les limites de ce principe. La plupart des systèmes d’écriture ont perdu leur iconicité et ont évolué pour obéir à des logiques différentes, généralement plus productives. Aujourd’hui, l’alphabet est souvent considéré comme le meilleur système d’écriture (à condition d’être utilisé de manière phonétique, c’est-à-dire avec une correspondance stricte des sons avec les lettres).

Jusque dans les années 1990, on pensait que l’Histoire de l’écriture s’arrêterait là, ayant atteint un stade optimal et figé. Pourtant, la technologie a renversé son cours. En quelques années, les nouveaux moyens de communication ont permis un retour de l’icône dans le langage, sous la forme d’émoticônes puis d’emojis.

D’abord perçus comme des gadgets, des déformations puériles du langage et une menace pour la richesse des moyens d’expression, les emojis ont rapidement conquis Internet et ce sont 92% des internautes qui en font usage en 20162, un chiffre en hausse constante11. Se basant sur les mêmes phénomènes qui agissent sur les mots et qui sont à la source de l’efficacité du langage parlé, ainsi que permettant de donner une place au non-verbal dans la communication écrite, elles sont devenues un outil langagier incroyablement utile. Loin d’être encore de simples icônes dépourvues de connotations et donc de flexibilité, elles sont devenues des pictogrammes dont l’utilisation et l’efficacité s’assimilent à celles des mots, permettant enfin à l’ancêtre de nos écritures modernes de se faire une place durable dans la civilisation.

Faisant aujourd’hui partie intégrante de la communication en ligne, il est devenu impossible de les boycotter sans subir la pression de l’usage, car si cela a un « poids » d’utiliser des emojis, cela en a aussi un de… ne pas en utiliser. Si la légitimité d’usage des emojis et émoticônes demeure relativement restreinte (vous n’en utiliseriez pas dans de nombreux contextes), il ne fait plus de doute qu’elles ont leur place dans le langage.

J’ai commencé cet article en réalisant qu’on pouvait faire une étude sémiotique des emojis, c’est-à-dire se pencher sur leur rôle social. C’est en l’écrivant que j’ai vraiment appréhendé combien les problématiques liées à elles sont tentaculaires. Linguistique, sociologie, psychologie… les approches sont diverses et je ne saurais les avoir toutes abordées.

Que choisirais-je si d’aventure je devais retenir une seule chose des emojis ? Le fait que, pour la première fois de son histoire, l’écriture n’est plus seulement un reflet du langage parlé : pour la première fois de notre histoire, c’est un peu de notre humanité qu’on peut écrire. 🔖

7. Voir aussi 🔎

8. Sources ℹ️

  1. Sémiologie, sur le Trésor de la Langue française
  2. Gaël Guibon, Magalie Ochs, Patrice Bellot. From Emojis to Sentiment Analysis. WACAI 2016, Lab-STICC; ENIB; LITIS, juin 2016, Brest, France. ffhal-01529708f
  3. Caroline Kelly. Do you know what I mean > : ( A linguistic study of the understanding of emoticons and emojis in text messages. Halmstad University, 2015, Stockholm, Suède.
  4. Olivier Langlois. L’impact des emojis sur la perception affective des messages texte. Université d’Ottawa, 2019, Ottawa, Canada.
  5. Emoji statistics, Emojipedia
  6. Jing Cao. How to type in Chinese, 2018.
  7. Is Chinese the only pictographic language left?, Quora
  8. Umashanthi Pavalanathan, Jacob Eisenstein. More :D, Less : ) The Competition forParalinguistic Function in Microblog Writing. Georgia Institute of Technology, 2016, Atlanta, Géorgie.
  9. Ali Fay. The effects of emotion recognition using emoticons in children with autism. Valdosta State University, 2016.
  10. Noa Na’aman, Hannah Provenza, Orion Montoya. MojiSem: Varying linguistic purposes of emoji in (Twitter) context. Brandeis University, 2017, Waltham, Massachusetts.
  11. Nusrat Zareen, Nosheen Karim, Umar Ali Khan. Psycho emotional Impact of Social media Emojis. ISRA Medical Journal, 2016
  12. Pistol Emoji, Emojipedia
  13. Keith Broni. Vaccine Emoji Comes to Life, Emojipedia, 16 février 2021.
  14. Discord Emoji List, Emojipedia
  15. D. L. Hoffmann et al. U-Th dating of carbonate crusts reveals Neandertal origin of Iberian cave art. Science, Vol 359, Issue 6378, 23 février 2018
  16. Halliday, M.A.K., Spoken and written language, Deakin University Press, 1985, p. 19
  17. Oren Segal. Pepe the Frog: yes, a harmless cartoon can become an alt-right mascot. The Guardian, 29 septembre 2016
  18. Clown Pepe / Honk Honk / Clown World, KnowYourMeme
  19. Sally Hambridge. Netiquette Guidelines. 1995
  20. Globe with Meridians, Emojipedia
  21. Jeremy Burge. 217 New Emojis In Final List For 2021. Blog Emojipedia, 18 septembre 2020
  22. Word of the Year 2015. OxfordLanguages
  23. Rheana Murray. Gen Z and millennials battle over middle parts — and the TODAY team tried the looks. Today, 16 février 2021.
  24. J’ai conduit deux sondages (l’un en anglais, l’autre en français) ; j’ai tiré les statistiques de cet article des 181 premières réponses au premier. Pour les curieux qui voudraient tirer leurs propres conclusions, vous pouvez lire les résultats de l’enquête anglophone ici, et ceux de la version francophone . Vous pouvez même encore répondre à l’une ici et à l’autre afin de continuer à alimenter les résultats en données ! Merci aux dizaines de participants qui ont ainsi participé à mon projet, je ne m’attendais pas à tant et ça m’a énormément rendu service !

Crédits images : wirestock (1 et 2) / coolvector (3), via Freepik
Design des graphiques : Canva

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Sid

Article super intéressant ! Tu as vraiment raison de souligner que la polysémie dues aux différences de compréhension culturelles et surtout personnelles sont le gros facteur limitant dans la connotation des émoji, même quand ils sont modalisateurs ! Ex un Marseillais qui te met six emoji colère, tu peux te dire qu’il n’est pas si fâché que ça ! :p

Dans mon idiolecte emoji (si j’ose m’exprimer ainsi) https://s.w.org/images/core/emoji/13.0.1/svg/1f642.svg est le plus positif des emoji: cela veut dire «tendresse, affection sincère, je te soutiens» alors que https://s.w.org/images/core/emoji/13.0.1/svg/1f600.svg c’est plutôt «ça me fait marrer de manière taquine, je suis ironique, cynique voire acerbe» etc

Tu parles (à très juste titre) de la communication non-verbale que tentent de rendre les emoji, je soulignerais aussi la langue oralisée qu’on utilise aussi via nos claviers. Les emoji transmettent les émotions, thématisations, connotations et modalisations qui se faisaient avant en utilisant un vieux truc appelé le style, dont le code culturel était largement partagé (en référence à des canons littéraires) et dont la précision était donc relativement bonne. La tendance emoji résulte donc (selon moi) aussi de l’atomisation de la stylistique, et la sémantique des expressions du visage (malgré les énormes imprécisions dont on a parlé) ça reste quand même quelque chose de très partagé par l’espèce humaine. Logique que ce soit revenu sur le devant de la scène !

Sur les systèmes d’écriture:

  • À mon sens, le pictographique pur comme système d’écriture n’a jamais existé, tout simplement car toutes les langues métaphorisent et connaissent les sens abstraits, ce qui induit nécessairement des connotations donc des idéogrammes. Ex en chinois (que j’aime bien): 望 wang4, «espérer», c’est un homme (en bas) qui regarde la pleine lune (en haut à droite).
  • le phénicien n’est pas une évolution des hiéroglyphes, disons plutôt que le proto-sinaïtique (duquel est issu le phénicien) est une dérivation phonographique de certains hiéroglyphes pris pour les sons qui les accompagnaient. Voilà, c’était pour la parenthèse chiante^^
  • je pense que la désuétude des systèmes idéographiques ne s’explique pas tant par les difficultés de mémorisation (la Chine l’a très bien fait sur des millénaires, et le fait ajd à une échelle d’1,4 milliard de gens^) que par les typologies morphologiques des langues. L’idéographique plus ça marche bien avec des langues isolantes ou agglutinantes, beaucoup moins avec des analytiques. Les hiéroglyphes avaient une valeur phonographique, idéographique et thématique, l’akkadien c’était un peu d’idéographique sumérien avec du phonographique dérivé (donc comme le japonais, en fait)

J’aurais encore bcp à dire, mais je termine ce pavé désordonné en te rejoignant sur ceci: si cela a un « poids » d’utiliser des emojis, cela en a aussi un de… ne pas en utiliser.
Ne vous fiez donc pas à ce que vous lisez en ligne ! Des tas de messages à l’apparence froide ou directe ne le sont en fait pas; à l’inverse, ce n’est pas parce qu’on vous inonde d’emoji cœur ou panda mignon qu’on vous apprécie. Conseil qui peut sembler un truisme, mais qui est le B.A.-ba pour se libérer avec les mots, et non pas en devenir les prisonniers…

Dr. Bńjamïo

C’est bien je ne savais pas qu’il y avait une linguistique des émojis.