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Pourquoi ne peut-on pas prononcer M ou N avec un nez bouché ?

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Pourquoi un nez bouché nous empêche-t-il de prononcer les sons du M et du N ?


Un nez bouché, c’est un symptôme bénin. On s’inquiète parfois (surtout en cette période) de ce qu’il peut laisser présager, car à l’instar de ce que les anglophones appellent un runny nose (un nez qui coule), il peut être un signe avant-« coureur », comme le premier coup de bec donné sur sa coquille par quelque chose que l’on « couve ».

En attendant, un des grands drames liés à l’obstruction de notre cavité nasale est un autre genre de coquilles : celles qu’elle nous fait commettre, à l’oral, en remplaçant nos M et nos N, respectivement, par des B et des D.

La question que cela pose est : « d’où vient ce rhumolecte ? » ou, puisque je n’ai pas le nez creux en matière d’expressions : « bais enfin, cobbent ça se fait ? »


Le chemin de l’air

Le chemin parcouru par l’air à travers nos organes phonateurs n’est pas forcément le même d’une consonne à l’autre. Nous avons en effet un certain contrôle des différentes cavités utilisées dans l’articulation des sons du langage. Parmi ces cavités, il y a la bouche et le nez.

Très souvent, les sons nécessitent que l’air parte des poumons (c’est ce qu’on appelle un flux d’air pulmonique) et sorte entièrement par la bouche (produisant un son dit « oral »). Mais certains sons demandent à ce qu’une partie du flux d’air passe par le nez (produisant un son « nasal », ou « nasalisé »). Or, avec un nez bouché, on ne peut pas nasaliser.

Schéma des flux d'air impliqués dans la prononciation des consonnes

Les consonnes M et N, en français comme dans beaucoup d’autres langues, produisent respectivement :

Privées de la nasalisation, elles deviennent des consonnes occlusives, c’est-à-dire qu’elles se mettent à sonner comme deux sons qui partagent le reste de leurs particularités articulatoires (même mode d’articulation et même point d’articulation*) à part la nasalisation. Ces consonnes sont le B et le D. Si vous faites l’expérience en vous bouchant le nez, vous constaterez en effet que M se confond avec B, et N avec D.

*J’explique ça en détails dans mon article « Les consonnes [1/2] : flux d’air et mode d’articulation ».

Cependant, tous ces sons restent quand même distincts les uns des autres. Pourquoi ? Si une explication un peu technique (mais pas trop !) ne vous fait pas peur, la suite est pour vous.


Les consonnes « dasales »

À strictement parler, une consonne nasale produite avec un nez bouché (qu’un forumeur appelle avec humour une consonne dasale1) est différente d’une consonne nasale normale et d’une consonne occlusive.

Pour réaliser les sons de M et N, on effectue un « geste » qui permet d’acheminer une partie de l’air dans la cavité nasale : l’abaissement du palais mou (juste avant la luette). Avec un nez bouché, on effectue quand même ce geste. Il faillit alors à produire une nasalisation complète, mais le son résonne malgré tout un peu différemment.

Grâce au logiciel Praat, j’ai produit un spectrogramme de deux locuteurs prononçant [ama am͊a aba] (où [m͊] représente le son du M avec un nez bouché).

Spectrogramme de sons prononcés avez un nez bouché en comparaison de sons normaux

Avec l’aide des membres de r/linguistics2 et pour ceux que ça intéresse, j’ai ainsi pu déterminer ce qui distingue les trois sons acoustiquement :

  1. le point le plus remarquable se situe entre [m͊] et le second [a] ; on voit un trait vertical (surtout chez le locuteur B) ;
  2. on note aussi que [m͊] est plus « clair » que [m], qui est lui-même légèrement plus clair que [b].

Ces différences montrent respectivement que :

  1. le fait d’avoir un nez bouché augmente la pression de l’air dans les cavités orale et nasale ; ne pouvant s’échapper par le nez, il est libéré d’un coup par la bouche sous la forme d’une désocclusion audible qui est le propre des consonnes occlusives comme [b] ; cela génère [m͊], un son légèrement plus « explosif » qu’un [m] normal ;
  2. le son [m͊] reste distinct de [b] car [m͊] présente une résonance nasale, quoiqu’incomplète, qui est négligeable chez [b].

L’analyse d’un spectrogramme offre des résultats limités et une étude plus poussée révèlerait des phénomènes et complications supplémentaires en fonction des sons et des locuteurs impliqués. Toutefois cette rapide comparaison montre que [m͊], en perdant le gros de la résonance nasale de [m] et en gagnant une désocclusion audible, tient effectivement davantage du son [b] du point de vue acoustique, même s’il s’agit techniquement d’un son à part.


Aller plus loin avec nos rhumolectes

Distinguer M de B et N de D, c’est ce qu’il y a de plus dur à faire dans le langage avec un rhume. Et souvent le plus rigolo aussi ! Mais les particularités du rhumolecte ne s’arrêtent pas là, et on n’a pas besoin d’être malade pour s’amuser avec : bouchez-vous le nez et dites quelque chose. Que remarquez-vous d’autre ?

Sources

  1. Do Nasal Consonants Require Nostrils?, Linguistics, Stack Exchange, 4 août 2018
  2. Distinguishing [m m͊ b] acoustically (the second being with a blocked nose), ma question sur r/linguistics, 1er mars 2021

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Sid

Intéressant, je ne savais pas que prononcer [m] avec un nez bouché donnait un son distinct de [b], acoustiquement parlant. Y a-t-il des langues qui possèdent le [] comme phonème ? Un rapide tour sur Google m’apprend juste qu’en coréen, les dénasalisées sont des allophones de leurs équivalents nasalisés.

(HS mais j’ai vu que tu t’étais infligé «Alad’2», et une seule question me vient: «pourquoi ?»