Langues

Non, le silbo n’est pas une « langue sifflée »

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Vous avez entendu parler d’une langue sifflée ? Il s’agit probablement du silbo, et voici pourquoi ce n’en est pas vraiment une.

Sommaire

  1. Contexte
  2. Ce qu’on raconte du silbo
  3. Ce qui est vrai
    1. L’histoire du silbo
    2. Les langages sifflés
    3. Autres merveilles du silbo
  4. Conclusion
  5. Sources

1. Contexte

Avec Internet, le monde de la connaissance est devenu étrange. Il y a des choses que tout le monde connaît, et d’autres dont personne ne sait rien. Entre les deux, il y a un couloir par où transitent certains “fun facts” avec plus ou moins de succès et de raison.

Le plus souvent, c’est pour le mieux. Il suffit qu’un élément de connaissance fasse le buzz pour être assimilé par une grande partie de l’humanité en quelques années, voire en seulement quelques mois.

Plus un élément de connaissance est neuf et surprenant, plus on est fier d’en être détenteur et plus on est heureux de le transmettre. Le problème, c’est qu’une partie de ces choses sont surprenantes parce qu’elles… sont fausses.

Une de ces idées reçues, circulant depuis quelques années et ravivée de temps à autre par quelque documentaire ou vidéo YouTube, concerne la linguistique. Ce n’est pas souvent que la science du langage intéresse suffisamment pour générer une fake news. C’est pour cette raison que je m’attaque avec un enthousiasme redoublé à celle qui concerne le silbo.


2. Ce qu’on raconte du silbo

J’entends souvent dire, sur le ton de l’anecdote, une phrase de ce genre : « Hé, tu savais qu’il existe une langue qu’on siffle ? » Cette langue, on ne se rappelle pas souvent de son nom, mais c’est le silbo. Quand on peut en parler un peu plus, on ajoute qu’elle s’utilise aux Îles Canaries pour communiquer d’une vallée à l’autre.

Si le silbo fait le buzz, c’est parce que c’est une « langue » sans consonnes ni voyelles, ces dernières étant remplacées par des notes sifflées.


3. Ce qui est vrai

La notion de langue est abstraite et impossible à vraiment définir. Si vous demandez à un linguiste ce qu’est une langue, sa réaction ressemblera à ça :

Alec Baldwin explique ce qu'est une langue

Du point de vue linguistique, on pourrait donc débattre. Cependant, pour le commun des mortels, une langue est, globalement :

  1. un système indépendant
  2. à la fois complexe et complet
  3. qui permet à tout le monde de tout exprimer de façon claire et inambiguë.

Pour le silbo, cette assomption ne se vérifie pas, et voici pourquoi.


3.1 L’histoire du silbo

Le silbo gomero existait aux Îles Canaries avant l’arrivée des colons espagnols au XVe siècle. Ses utilisateurs étaient les Guanches, un peuple proche des Berbères dont la civilisation et la langue ont aujourd’hui disparu.

C’est cette langue, le guanche, qui était sifflée dans les vallées des Canaries afin de faciliter la communication à de longues distances dans les reliefs escarpés. En effet, le silbo peut typiquement s’entendre à une distance de 2 à 3 kilomètres.

Le silbo n’a donc jamais été une langue à part entière : il s’agissait de la reproduction du guanche sous forme de sifflements. Au cours des siècles suivants, le guanche s’est perdu mais le silbo a été adopté par (et adapté à) la langue espagnole.

El silbo gomero es un modo peculiar de comunicación de uso corriente en La Gomera, una de las Islas Canarias. Es una forma de español, en que la vibración de las cuerdas vocales es reemplazada por un intenso silbido, con el propósito de hacer posible la comunicación a distancia en un terreno abrupto.

Le silbo gomero est un mode particulier de communication d’usage courant à La Gomera, une des Îles Canaries. C’est une forme d’espagnol où la vibration des cordes vocales est remplacée par un intense sifflement, avec l’objectif de rendre possible la communication à distance en terrain abrupt.

André Classe, op. cit. (ma traduction)

Pour être exact, le silbo a donc été successivement un registre du guanche et de l’espagnol. Un registre de langue (comme le registre familier ou soutenu) est une forme du langage utilisée dans une certaine situation d’énonciation. Ce n’est pas un dialecte (un dialecte étant utilisé dans une certaine aire géographique) ni un système langagier indépendant.

Un homme sifflant en silbo
Un siffleur de silbo gomero.

3.2 Les langages sifflés

On recense environ 70 de ces langages de par le monde, comme à Kuşköy, en Turquie, où l’on trouve du turc sifflé, la « langue des oiseaux » (inscrite au Patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO en 2017), ou à Aas, en France, où c’est le béarnais que l’on siffle.

Tous les langages sifflés connus sont l’extension d’une langue orale et, pour la plupart, ils permettent de communiquer dans les montagnes. Le silbo est néanmoins l’un des rares langages sifflés (sinon le seul) qui ait une base articulatoire et non prosodique (c’est-à-dire qu’il reproduit les modes de production des consonnes et des voyelles plutôt que leurs intonations).

Le sifflement ne permet pas une communication aussi efficace que la parole, et les registres sifflés demandent quelques sacrifices.

Par exemple, le silbo dispose de peu de phonèmes. Il est généralement reconnu que le silbo dispose de 4 ou 5 équivalents de voyelles et 5 à 10 équivalents de consonnes selon les analyses. L’espagnol a 5 voyelles et 19 consonnes (18 aux Canaries), ce qui implique une « compression » des phonèmes.

Certaines analyses démontrent par exemple que les consonnes R L N Ñ D se confondent, ainsi que Y et LL ; le R après consonne disparaît, etc.

Cette compression limite le champ d’expression du silbo par rapport à celui de l’espagnol. La confusion des sons génère par exemple des homophones, même si l’ampleur de cette compression n’est pas définie avec certitude. De plus, certaines personnes sont, toute leur vie, incapables de siffler. Le silbo ne permet donc pas à tout le monde de tout exprimer de manière claire et inambiguë.


3.3 Autres merveilles du silbo

Il ne faut pas pour autant voir dans le silbo une version appauvrie – quoique remarquable – de l’espagnol. Les langages sifflés, rares et en voie de disparition, intéressent beaucoup la science depuis une vingtaine d’années. Ils sont étudiés principalement par le biais de la phonétique mais présentent des particularités qui ne sont pas seulement liées à leur « prononciation ».

Par exemple, le silbo fait précéder le nom de la personne à qui l’on s’adresse de la voyelle A. Ainsi, “Bernardo !” devient “a Bernardo” en silbo. Cela peut s’analyser morphologiquement comme un vocatif (inexistant en espagnol), ou musicalement comme un moyen de « s’accorder ».

L’étude acoustique du silbo démontre également une extrême précision dans la reproduction en détails des consonnes et voyelles espagnoles, ainsi que des phénomènes prosodiques et allophoniques qui lui sont propres.

On en observe même différents dialectes. Certaines distinctions ne s’observent que chez certains siffleurs (comme la distinction des voyelles palatales, ou la distinction de O et de A, le mot “por” pouvant devenir “par” en silbo). Ces dialectes ne sont parfois pas tout à fait mutuellement intelligibles, ce qui peut causer des confusions.

L’apprentissage du silbo a été rendu obligatoire à La Gomera à partir de 1999. Il est inscrit au Patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO depuis 2009.

Le silbo est inscrit au Patrimoine culturel immatériel de l'UNESCO.

4. Conclusion

S’il n’est pas faux de dire que le silbo est une langue dans l’absolu (ce qui est linguistiquement irréfutable puisque la notion de langue est floue), il faut se méfier de la connotation familière du terme « langue », qui est très trompeuse dans ce cas particulier. Le silbo n’est pas un système indépendant, il n’est pas complet et ne permet pas à tout le monde de tout exprimer de manière claire et inambiguë.

Rien de tout cela ne lui enlève de son extravagance, et l’on devrait continuer à lui faire faire le buzz, car on gagne à le (faire) connaître. Mais plutôt que de parler de « langue sifflée », cela lui serait plus bénéfique si vous disiez, par exemple, qu’il existe un endroit où l’on siffle l’espagnol au lieu de le parler.


5. Sources

Merci à Siddhartha Burgundiae pour sa relecture !

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