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[Micronouvelle #18] Rouge

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Ça faisait longtemps que je n’avais pas fini un projet qui demandât plus d’une session d’écriture, alors j’ai retenté le coup !

N’hésitez pas à me dire ce que vous pensez de ce récit. Si vous l’aimez bien, pensez aux boutons de tip et de partage qui soutiennent le blog !

Content warnings : gore, sang, mort, suicide.

Artwork : Inside, par RammPatricia
Merci à Vog pour sa relecture !


Vous aimez ça, attendre ? Vous n’y avez peut-être jamais réfléchi mais vous allez probablement répondre que non. « Comme tout le monde ». Cette remarque, on me l’a tant faite durant mon enfance, mais rien, pas même la culpabilité ancrée en moi par deux décennies de remontrances et de moqueries, n’avaient réussi à vaincre l’angoisse qui m’envahissait à chaque fois que je devais le faire. Attendre.

Je m’y étais habitué comme j’avais pu, mais on n’évite pas de fumer comme on évite une file d’attente. Ce jour-là, je me trouvais dans la situation bien connue de l’accro dans le déni où, ne pouvant mettre la main sur la moindre cigarette, je me convainquais que ça n’avait aucune importance sans parvenir pour autant à penser à autre chose qu’au bureau de tabac au bout de la rue.

Bien mal me prit de céder à la tentation puisque c’était l’heure d’affluence et que la petite boutique était bondée. J’aurais pu revenir sur mes pas, mais je m’en serais voulu d’abandonner si près du but. Cinq minutes au grand air (en tout cas aussi grand qu’il puisse être en centre ville) avaient achevé de rendre le manque insoutenable, et la honte de ressentir ce sentiment me confortait bizarrement dans mon courage hypocrite. Ce qui m’aurait fait abandonner à cet instant, cela aurait été de me rendre compte que mon téléphone venait de grignoter ses derniers pour-cents de batterie, et que son écran n’était plus là pour me rassurer.

Alors je cherchai quelque chose de rouge. De bien rouge. Cette couleur, disait-on, évoquait la colère. Elle excitait les nerfs et mettait mal à l’aise. Au cours de ses millénaires d’histoire aux côtés de l’Homme, elle avait toujours représenté le sang et la violence. Le rouge m’apaisait pourtant, sans que je ressentisse d’affinité particulière pour ces choses. Je n’en parlais pas, non que ce fût dérangeant – vous connaissez sûrement ce genre de honte intime pour une chose qui n’est pas vraiment taboue, mais trop bizarre et insignifiante à la fois pour intéresser quiconque. Le rouge m’apaisait. Et alors ?

Sur le mur en face de moi, il y avait une affiche pour le concert à venir d’un groupe local. Le graphiste avait eu la médiocre idée d’utiliser le rouge le plus vif comme arrière-plan. J’étais ravi à la vue de ce contraste ignoble dont le seul but était d’attirer le regard : il rendait le rouge d’autant plus palpable et j’avais l’impression de le boire des yeux.

J’ignore combien de temps je restai là à contempler l’affiche, la couleur emplissant mes sens. J’avais l’impression de l’entendre et de la sentir résonner dans mon corps. Il fallut que l’homme m’adressât la parole par deux fois en disant que c’était mon tour pour me faire revenir à moi. Il y avait de la frayeur dans son regard ; je devais lui sembler loin.

Cette attirance pour le rouge me suit depuis l’enfance. Je sais même exactement depuis quand : le 28 août 1995. J’allais avoir deux ans, et mes parents, qui m’ont narré cette journée, n’ont jamais appris ce qu’elle s’était mise à signifier pour moi malgré que je ne m’en souvinsse pas. J’y ai tant repensé qu’elle est presque devenue un vrai souvenir, comme si de me remémorer ce moment avait fini par le reconstruire dans ma mémoire.

J’étais un enfant placide, à la différence de ma sœur, d’un an ma cadette, qui toute sa vie semble s’être rebellée contre son sort connu à l’avance. Au cours de l’après-midi, on finissait parfois par m’oublier à son profit – dans un délai raisonnable, et surtout jusqu’au moment où je donnais de la voix pour faire comprendre à mes géniteurs que mes besoins méritaient davantage d’attention. Je n’étais jamais négligé, mais apparemment j’avais la faculté de sortir rapidement de l’esprit des autres.

Aussi, quand un soir d’été je me mis à hurler et que, pendant plus d’une heure, rien ne sembla pouvoir me calmer, cela surprit tout le monde. Mon père aimait taquiner ma mère en lui rappelant qu’elle n’avait pas tant été surprise que paniquée, et elle en rougissait encore malgré que le récit était patiné par ses nombreuses réminiscences. On me berça, on chanta, on essaya de me faire manger, puis jouer. En désespoir de cause, on me changea même. On était sur le point d’appeler le médecin quand une énième tentative de me faire taire porta ses fruits de manière inattendue.

C’était un hochet. Un bête hochet ressorti d’un coffre à jouets pour une des premières fois depuis l’enfance de ma mère, à qui il avait appartenu. Aujourd’hui rayé et craquelé, on l’aurait jeté depuis longtemps si on s’était rappelé de son existence. On n’aurait d’ailleurs pas voulu me le donner en temps normal car l’objet, rempli de petites billes, pouvait non seulement devenir très bruyant dans les mains d’un enfant, mais aussi dangereux. Cela ne fut jamais un problème avec moi le temps que je le conservai – c’est-à-dire jusqu’à mes cinq ans, quand un parent distrait marcha dessus et l’acheva. Je me suis toujours contenté de le contempler. De contempler sa couleur rouge vif.

Jusqu’à mes six ans, on remarqua ainsi chez moi un intérêt prononcé pour des objets apparemment insignifiants – une bouteille, un livre, un vêtement… Ils exerçaient sur moi un pouvoir de fascination que personne ne s’expliquait, mais qui en tout cas parvenait à me calmer dans mes moments de détresse.

Ils étaient bien sûr tous rouges, quoique par un mélange de chance et d’inattention collective, je fus le seul à jamais remarquer ce point commun, même si cela me prit quelques années. On s’obstina à croire que j’étais autiste – essentiellement, je crois, du fait que la maladie de ma sœur faisait craindre une affliction quelconque chez moi.

Dès que j’eus compris mon attrait pour la couleur rouge, je le dissimulai, si bien que pendant la seconde moitié de mon enfance, mes obsessions diminuèrent – du moins en apparence – autant que l’intérêt que mon entourage leur portait. Aujourd’hui encore elles se résument à quelques anecdotes lors d’un dîner en famille et dont je garde précieusement le secret véritable.

Mon adolescence fut, bien sûr, davantage mouvementée. Je devins colérique, impulsif, et des contrariétés bénignes pouvaient devenir des crises de rage que rien ne calmait – sauf ma chère couleur. Je prenais la précaution d’avoir toujours sur moi un carnet où je dessinais à l’occasion, mais c’était sa couverture cramoisie plutôt que mes esquisses qui me calmait vraiment.

J’avais découvert que l’effet produit sur moi dépendait de la teinte et de la dimension de la surface où se trouvait la couleur. Le rose et l’orange me distrayaient tout au plus, tandis que le rouge m’apaisait d’autant plus qu’il était vif ou foncé. Ce dernier, en plus, semblait me stimuler.

Un jour, j’assistai à un spectacle lors duquel la scène entière s’illumina en rouge pendant plusieurs minutes. J’en ressortis avec une forte migraine et le nez en sang. Le lendemain matin, me croyant endormi, ma mère me trouva inconscient. Je passai plusieurs jours à l’hôpital, rescapé de justesse d’une hémorragie inexpliquée. Du moins pour les médecins.

Depuis, j’avais appris à le craindre, mais aussi à le contrôler, et c’est de cette époque que date le surnom que je lui ai donné, d’abord par jeu puis à défaut d’un meilleur terme : le Fluide. C’est l’impression qu’il me donnait : de courir dans des veines invisibles, ailleurs que dans mon corps ; pourtant ce dernier y était relié d’une manière ou d’une autre.

En secret, comme si je trichais, j’appris à maîtriser sa capacité à me mettre dans un état second proche de l’hypnose. Des fragments d’images semblaient se mettre à flotter devant mes yeux, comme des aperçus rémanents d’un endroit rouge et bleu vif. Tout me devenait alors plus facile, notamment lors des examens, au prix de longs moments d’absence durant lesquels je semblais distrait, alors que c’était tout le contraire. Je m’en servis aussi pour m’aider à ressentir le plaisir d’écrire, comme d’autres artistes ont des rituels. C’est d’ailleurs quasiment ce que cela devint pour moi : une habitude un peu étrange.

Pendant des années, le Fluide me troubla autant qu’il me soulageait, et j’aurais sans doute fini par m’ouvrir à mes amis à son sujet s’il n’y avait pas eu le 8 juin 2007. Si ce jour-là, je n’avais pas vu le sang d’une jeune fille sur les murs du lycée. S’il n’avait pas recouvert le sol en faisant déraper ses pieds nus tandis qu’elle titubait dans ma direction.

Personne ne fut là pour moi. Je passai le reste de la journée prostré et muet, aux côtés de personnes qui se gargarisaient entre elles de la tâche de devoir m’aider, sans jamais s’en acquitter autrement qu’en me répétant « ne t’en fais pas, elle va bien », ou « c’était impressionnant, mais ce n’était rien ». Je me souviens surtout de cette phrase d’un policier : « tu sais, ça sera tout nettoyé pour la prochaine fois que tu viendras ». Oui, la jeune fille est allée mieux ensuite. Elle a eu bien de la chance.

Le soir, chez moi, j’apprenais la mort de ma sœur. Je découvris qu’on peut se préparer à la mort pendant toute une vie, même une vie condamnée au départ, sans que cela n’y change rien. Mon esprit hésitant entre deux douleurs, il choisit celle des autres et j’en oubliai la mienne, me convaincant qu’elle était moindre, sans importance. Je devins celui qui devait soulager les autres, parce que soi-disant, je savais ce que cela faisait. Je tins si bien ce rôle que je ne me rendis pas compte avant une année que la douleur était vraiment absente, comme si quelque chose l’étouffait et m’empêchait de la mériter.

À la gêne que m’évoquait le rouge, s’ajouta alors la honte. Car c’était la couleur du sang de cette fille qui m’avait immunisé. Ce rouge éclatant, homogène, qu’elle semblait avoir étalé avec une malice démoniaque, s’était engouffré dans mon âme soudain ouverte en grand par l’horreur, comblant le vide béant que le choc venait d’y laisser. Tel un cataplasme morbide, il y était resté depuis, m’anesthésiant définitivement contre mes émotions – y compris celles qu’aurait dû me faire ressentir la disparition de ma sœur.

C’est en prenant conscience de cela que je me mis à fumer, car la cigarette me permettait d’éprouver la même forme de culpabilité refoulée, mais une culpabilité qui ne me ramenait pas à ma sœur en esprit.

Vous y verrez peut-être un simple traumatisme et de l’autosuggestion. C’est ce que moi, je me fis croire en approchant l’âge adulte avec froideur, m’éloignant peu à peu de cette absence de peine, parvenant de mieux en mieux à me dire que j’avais simplement eu la chance de surmonter ma douleur plus rapidement que d’autres, que je n’avais pas à me reprocher d’avoir su faire mon deuil si vite, et que j’avais tort de me croire incapable de le faire. C’est en tout cas ce que j’ai cru jusqu’à hier.

Hier, j’ai perdu mon emploi. Mais ce n’est pas ce qui m’a le plus marqué ce jour-là. En fait, je n’aimais pas mon travail et j’étais plutôt content de m’en être débarrassé sans avoir eu à faire quoi que ce soit. En revanche, c’était soudain, et j’avais besoin de me faire à l’idée.

À l’occasion de ce que je savais maintenant être ma dernière pause déjeuner, je me rendis au parc au lieu d’errer sur le parking avec une cigarette comme je le faisais d’ordinaire. Cela me mettrait en retard, mais on ne pouvait plus vraiment me sanctionner pour ça.

Malgré le beau temps, j’étais absorbé par mon carnet à dessin. Il était toujours rouge bien que tant d’autres s’étaient succédé depuis le premier. Les yeux rivés sur sa couverture, je marchais.

Je ne me rendis pas compte que le carnet, ce jour-là, faisait davantage que passer le temps. Les phalanges blanchies à force de le presser, j’étais hypnotisé, au-delà de toute pensée. Je ne crois pas que mon licenciement fût le déclencheur de ce qui se produisit ensuite. Associé à la fatigue, il avait simplement ouvert la porte à une chose qui grandissait en moi depuis des années peut-être, et qui venait de choisir son moment.

Dans le faux vide qui emplissait mon esprit, des formes et des couleurs commencèrent à émerger comme cela se produit quand les paupières fermées deviennent les écrans du sommeil venant. Je continuais d’arpenter le parc mais je ne le voyais plus. Je n’entendais plus qu’un vrombissement allant croissant à mesure que les motifs devant mes yeux se précisaient. Des spirales se déroulaient, des angles étaient taillés, des formes qui auraient pu être celles de mes pensées étaient mises au jour. Le Fluide de mon carnet à dessin sembla déborder de la couverture et couler vers les bords de mon champ de vision, comme si tout ce que je regardais dans cet état de semi-conscience se mettait à saigner.

Alors un cri de surprise me ramena à moi. La première chose dont je pris conscience fut mon propre pas – il était lourd -, et je m’arrêtai. Deux jeunes femmes, qui devaient être en train de me croiser, s’étaient elles aussi arrêtées pour observer quelque chose par terre, au milieu de l’allée gravillonnée. Je compris que c’était un oiseau, et devinai à leurs regards qu’il venait de tomber de l’arbre, juste devant elles. Désemparée, l’une d’elles m’adressa la parole, rapidement coupée par son amie :

– Vous avez vu ?
– On dirait qu’il…

Elles n’allèrent pas plus loin l’une que l’autre, car un deuxième oiseau tomba entre elles et moi. Puis un troisième derrière elles. Et un autre devant moi. Très vite, on entendit partout autour de nous le bruit mat des animaux qui tombaient sur le gravier ou sur l’herbe, inertes. Tellement de fois. Trop de fois.

J’ignore combien de temps passa ainsi. Je me rappelle seulement des jeunes femmes hésiter entre surprise et panique avant d’être moi-même sorti de l’allée, coupant le parc vers la rue la plus proche, louvoyant entre le nombre absurde de petits corps qui jonchaient le sol. Essayant de ne pas regarder, ne voyant que trop bien le sang qui leur sortait des yeux et des côtés de la tête. L’ongle de mon pouce pressé contre le carnet était injecté de rainures rouges, et la pulpe de mon doigt me démangeait, comme si sous lui le papier riait.


Je rentrai directement chez moi, et passai le reste de la journée à aller et venir en tout sens dans l’appartement. Parfois assis, parfois debout, incapable d’accorder mon attention à autre chose que le tumulte dans ma tête.

Je cherchai d’abord à comprendre pourquoi j’avais paniqué. N’importe qui aurait été impressionné et je n’avais qu’à me remémorer les deux jeunes femmes pour m’en convaincre. Mais n’était-ce pas moi qui les avais effrayées, davantage que les oiseaux ? N’avais-je pas l’air hagard et le regard perdu ? Ne donnais-je pas l’impression d’être désemparé, dans mes habits neutres et sans rien sur le dos, les yeux rivés sur le sol et tenant mon carnet si fort qu’il était presque plié en deux entre mes doigts ?

À force de me questionner, je fis monter de mon subconscient une révélation qui s’exprima en moi comme par la voix d’un autre. « Et si j’avais été la cause de ce qu’il s’est passé ? » Je rejetai cette pensée, ne pouvant envisager qu’un phénomène si anormal pût venir de moi. J’avais développé une approche particulière du surnaturel à cause de mon rapport au Fluide, et peut-être étais-je plus apte que d’autres à considérer sérieusement ce genre de considérations absurdes et intrusives. Cependant, je n’étais pas superstitieux, et ce qui s’était produit dans le parc m’avait paru… extérieur. Oui, extérieur, comme si mon corps entier savait que je n’avais rien à voir avec lui.

J’avais paniqué parce que quelque chose d’extraordinaire m’avait sorti violemment de mes pensées. Peut-être les jeunes femmes y avaient-elles participé parce qu’elles avaient eu peur de moi autant que la chute des oiseaux. En revanche, je doutais que mon licenciement pût expliquer mon état, cette transe qui m’avait sorti du monde avant de croiser les passantes. La fatigue ? Elle était plutôt responsable de mes difficultés à mettre l’évènement sur le compte d’autre chose qu’une coïncidence. Je pris mon téléphone et consultai la presse locale : il n’y avait encore rien.

Alors j’essayai de dormir, mais je me réveillai en sursaut plusieurs fois car je me mettais à rêver d’une pluie de sang dès que je fermais les yeux. Une pluie rouge qui ne semblait pas tomber du ciel, mais des arbres.

Je me reposai ainsi en pointillés jusqu’à la nuit tombée. On en parlait maintenant sur les réseaux sociaux : « Une pluie d’oiseaux en centre-ville ». J’ouvris quelques articles et appris que le phénomène était encore inexpliqué, mais que les experts avaient plusieurs théories. Vent solaire, pollution, anomalie du champ électromagnétique : les titres sensationnalistes s’en donnaient à cœur joie et ça sentait la théorie du complot en gestation. Mais j’étais rassuré. Je compris que je m’attendais presque à voir comme gros titres : « Un inconnu déclenche une curieuse hécatombe », ou bien « Pluie d’oiseaux morts : un suspect recherché ». Mais aucun de ces articles ne me concernait. Rien de tout cela, en fait, ne me concernait.

Encore épuisé après ma sieste inefficace, je m’endormis en me disant que je commençais peut-être tout juste à faire mon deuil. Peut-être surmontais-je enfin mes traumas sans avoir à les enfouir.

Je rêvai de ma sœur. Je revécus, bien plus clairement que le jour-même, l’annonce de sa maladie. Je revis ma mère, sur le visage de qui, malgré mon jeune âge, je lisais l’inquiétude, et je vis ses lèvres articuler les mots qui avaient conditionné toute mon enfance. Étrangement pourtant, je ne m’en souvenais pas, et dans le rêve j’avais l’impression qu’ils m’échappaient à peine. En quels termes m’avait-elle fait comprendre que ma sœur était fragile, trop fragile ?

À l’idée de cet oubli, une fureur m’envahit qui déchira l’image de ma mère. C’étaient des phrases simples, destinées à ce qu’un jeune enfant commence de comprendre que les vrais drames de la vie peuvent dépasser ses cauchemars. Elles étaient le lien entre deux parties de moi, comme une rivière coulant entre ce moment où j’avais appris que ma petite sœur pouvait partir à tout moment, et celui où cette prédiction se vérifia. Mais quel était ce lien ? Pourquoi m’obsédait-il soudain ?

Le souvenir s’en va, remplacé par des images que je ne connais pas, comme si mon subconscient voulait me recréer une vie avec des souvenirs qui auraient du sens. J’ai six ans. Maman est en colère. Je ne sais pas pourquoi. Je ne comprends pas. Mon regard se fixe sur un objet rouge. Elle s’arrête soudain de crier et porte un doigt à ses lèvres. Le bout de son doigt est rouge. Elle saigne. Elle sort de la pièce.

La pièce est maintenant ma chambre. J’y suis seul. J’ai neuf ans. Je me sens mal, mais je sais que personne ne viendra m’aider. J’ouvre une bande dessinée. J’y trouve une planche où toutes les cases ont un fond rouge. Je la parcours, encore et encore. Je me mets à trembler. Non, mon lit tremble. La pièce entière tremble. Tout tremble de plus en plus fort et je panique, mais la porte s’ouvre. Le tremblement s’arrête et ma sœur entre et se précipite dans mes bras, heureuse.

Son sourire, c’est aussi le mien. J’ai onze ans, c’est le jour de Noël et j’ai obtenu de partir un mois avec mon oncle en Colombie. Pour une des dernières fois de ma vie, je saute de joie : bientôt, je serai « un grand garçon », comme dit mon père, et cette habitude m’aura passé. Ou bien m’a-t-elle quitté parce que, d’un coup, au sommet de ma joie, toutes les ampoules de la maison ont explosé sans raison ? Ce son étrange d’éclatement cristallin, je l’aurais encore en tête au réveil, comme un lointain souvenir.

Un souvenir… Non, pas celui-ci… Pas la vision de ces murs maculés de sang. Pas encore la vision de la jeune fille qui glisse dessus, pathétique. Pas un nouvel instant à se demander pourquoi elle semblait prise d’une telle détresse alors qu’elle venait elle-même de se taillader les poignets. Pas cette illusion que son sort ne dépendait plus que de moi, qu’elle n’avait plus que moi, que je devais faire quelque chose et que je me contentais de fixer les murs, ces murs brillants du contenu de ses veines.

Je me réveillai en sursaut avec l’impression que mes rêves étaient loin, comme entassés au début de ma nuit. Je ne me sentais pas au mieux, mais suffisamment bien pour me convaincre de reprendre les choses en main. Nous voici revenus au jour où j’ai bravé une file d’attente, où mon téléphone m’a trahi et que je fus sauvé par une affiche sans pouvoir toutefois éviter qu’une lueur de crainte émerge dans le regard du vendeur.

Cette lueur, je ne vous ai pas tout dit dessus. Car pendant que je me laissais emplir par le Fluide, je n’étais pas seulement rassuré. J’étais emporté. Le rouge paraissait faire fondre mes pensées. Dans un même mouvement d’esprit, je pouvais me remémorer mon enfance, mes rêves de la nuit passée et les évènements de la veille. J’étais partout sauf dans le moment présent.

Pendant que je sortais du monde, une angoisse montait des tréfonds de ma conscience, comme un monstre dans l’ombre. Alors on m’adressa la parole et j’arrachai davantage encore la couleur de l’affiche pour lui échapper. Invisiblement, je paniquais, et je voulais fuir ce sentiment indistinct qui me chassait comme sa proie. Puis on me parla encore et j’émergeai enfin au monde réel.

Alors que je payais, je levai de nouveau les yeux sans y faire attention, et soudain je m’interrompis dans mes gestes.

— Dites-moi, demandai-je au vendeur, cette affiche pour le concert, vous la voyez de quelle couleur, vous ?
— Quelle affiche ? demanda-t-il en se retournant. Ah, celle-ci ? Blanche, non ?
— C’est ce que je me disais aussi.

Sur le chemin du retour, l’angoisse ne diminua pas. Elle restait là, obsédante, lancinante, inexplicable. J’avais le sentiment de me tenir au bord d’un précipice indistinguible dont je devinais l’existence par-delà mes sens. J’eus à peine conscience de la foule qui défilait dans la rue à mes côtés, pris dans le même genre de transe que la veille.

Je sursautai, m’attendant presque à voir un chien se mettre à convulser en me dépassant. Ou pire, quelqu’un dans la foule. Qui savait de quoi j’étais capable, chargé de cette énergie que me procurait le Fluide, quand je m’échappais du monde ? Je l’ignorais moi-même.

Je m’arrêtai. Était-ce vrai ? L’ignorais-je vraiment ? Ou refusais-je de croire à ce que j’avais sous les yeux ?

Je courais presque en parcourant le reste la distance qui me séparait de chez moi. Pris de vertige, les doigts tremblants, j’essayai de tirer une cigarette de son paquet, mais le fis tomber. Les rêves étaient revenus, cette fois voilant ma vraie vision.

Le visage de ma sœur me revenait, souriant, toujours réjoui, qui rayonnait comme si elle avait secrètement fait vœu de dispenser la joie partout où sa courte existence la mènerait. Puis son sourire disparut. Elle était en colère. En colère contre moi.

Ma mère la rejoignit, articulant toujours silencieusement les mêmes mots oubliés. Mais elle n’était plus inquiète ; elle aussi était en colère. Une colère qui ne partirait jamais, celle d’une personne qui nous a consacré sa vie et qu’on a trahie. Que lui avais-je fait ? Quels étaient ces mots qui m’échappaient ? La pièce tremblait. Comme la veille, au parc, j’étais partout et à chaque instant, sauf ici et maintenant. Je pénétrais indifféremment le rêve et le souvenir.

Les bords de mon champ de vision se teintèrent de rouge, et un liquide se mit à en couler comme si l’on en remplissait mes pupilles. Puis le liquide prit forme, construisant des tours et des pyramides sous un ciel cramoisi. L’air était le Fluide. À mes pieds, le sol de mon appartement avait disparu : à la place, des rochers bleu vif. Autour de moi s’étendait un paysage désertique à perte de vue.

Je ne savais dire si je ressentais le moindre confort. Quelque chose en moi traduisait une partie des formes s’offrant à mon regard sans jamais en percer les secrets. En un sens, je flottais, et parfois il me semblait que les contours des choses avaient leur propre mouvement, comme des objets immergés que l’on regarderait depuis la surface. Rien n’était vraiment figé, comme si tout ici mourait et renaissait simultanément.

La vision dura le temps d’une inspiration, juste assez pour que je tendisse la main vers une pierre de la taille d’un poing qui me brûla au toucher, sans que je pus dire si c’était de froid ou de chaud. J’eus aussi le temps de comprendre que dans ce monde, tout ce que je pensais savoir était vrai. Une bouffée de son atmosphère suffit à éradiquer tous les doutes que j’avais accumulés sur moi et sur mes expériences, et à me faire comprendre qu’un tel endroit était si étrange et incompréhensible qu’il ne pouvait que m’apparaître hostile et malsain.

Je comprenais toutefois que ce n’était pas une terre mauvaise, que mon dégoût et ma répulsion tenaient simplement de mon incapacité de comprendre où y trouver le bien. Tel était donc l’univers qui m’avait contaminé, pour des raisons qui resteraient à jamais inconnues. Y avais-je appartenu ?

Mes certitudes nouvelles venaient toutes de moi. Rien de nouveau ne me venait de ces paysages sanglants. Mais maintenant j’en étais sûr : mes rêves étaient des souvenirs. Je ne voulais pas me l’avouer, pourtant la réponse était là.

Les mots de ma mère, eux aussi, m’appartenaient à nouveau. Je retrouvais leur douceur préoccupée du jour où elle les énonça, encore vide de toute colère à mon encontre, et ils s’égouttaient comme si je les entendais pour la première fois. On était en train de débarrasser la maison des décorations installées pour l’anniversaire de ma sœur. Ma mère commençait par m’expliquer pourquoi elle était restée à l’hôpital longtemps à sa naissance, puis que ce troisième anniversaire était comme un troisième miracle. Et elle finissait en disant : « Tu comptes pour elle. Tu es son frère, et elle le sait, tu comprends ? Juste en étant là, tu lui donnes de la force. Vous êtes liés l’un à l’autre. »

Nous étions liés l’un à l’autre. Si tu savais à quel point tu avais raison, maman. Car maintenant je sais pourquoi je me suis interdis de souffrir. Pourquoi je n’ai pas fait mon deuil. Pourquoi je refusais de croire, malgré la foi que je plaçais en mon secret, que j’étais capable de faire tomber des oiseaux des arbres, inertes. Et surtout pourquoi ces mots de ma mère me faisaient si peur et tant honte.

Le 8 juin 2007, j’ai vu une jeune fille qui voulait s’ôter la vie. Jusqu’à ce jour, j’avais vécu aux côtés d’une autre qui devait se battre chaque jour pour continuer de vivre. Ce n’est pas la vue du sang qui me traumatisa, pas autant en tout cas que cette vérité nouvelle et atroce : des gens pouvaient vouloir mourir, être si mal que le plus grand cadeau qu’on leur eût fait, leur existence, n’avait plus aucune valeur à leurs yeux.

Sous le choc et l’incompréhension, j’ai voulu protéger ma sœur contre l’idée-même de ne plus vouloir exister. Alors j’ai pensé à elle comme un frère sur qui elle pouvait compter. J’ai pensé à elle pour l’abriter dans mon esprit. Mais devant moi, sur les murs et sur le sol, coulant toujours de la coupure maladroite au poignet de l’adolescente, il y avait le rouge, brillant, féroce, énorme, s’engouffrant déjà dans mon intellect et colonisant toutes mes pensées, échappant à mon contrôle et corrodant tout, transformant le bien énorme que je désirais faire. Pas en mal, mais en un bien différent, inconnu, capable de transformer l’amour en haine si on le laisse nous éluder. Capable de briser une vie, ou bien de l’ôter, tout comme il m’en a fait ôter une.

Nous étions liés l’un à l’autre.


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