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Histoire, règles : tout sur l’accent tonique anglais

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On parle peu de l’accent tonique anglais. J’ai voulu savoir pourquoi, et puis un peu tout le reste à son sujet aussi.

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SOMMAIRE

  1. Il y a un accent tonique en anglais ?
  2. Pourquoi ne parle-t-on pas de l’accent tonique l’anglais ?
  3. L’histoire de l’accent tonique anglais
    1. Avant l’influence romane
    2. Avec l’influence romane
    3. Accent tonique passif et accent tonique actif
  4. Les règles de l’accent tonique anglais
    1. Les généralités
    2. Quelques cas particuliers
      1. Même accent mais prononciation différente ?
      2. Préfixes et suffixes
      3. Les différences entre l’anglais britannique et l’anglais américain
  5. Pourquoi et comment apprendre à maîtriser l’accent tonique anglais ?
  6. Sources

1. Il y a un accent tonique en anglais ?

Oui ! C’est vrai qu’on en parle beaucoup moins que l’accent tonique espagnol, italien, russe etc. Pourtant il est aussi « fort » et pas moins important que dans ces langues.

Pour rappel, l’accent tonique permet de mettre en valeur une syllabe d’un mot en la rendant plus audible.

En transcription phonétique, l’accent tonique est marqué avec le signe /ˈ/ qui précède la syllabe accentuée. Un accent tonique secondaire est marqué avec le signe /ˌ/.

→ Pour en savoir plus sur l’accent tonique, vous pouvez lire mes articles « Y a-t-il un accent tonique en français ? » et « Accent tonique et accent de hauteur : quelles différences ? ».


2. Pourquoi ne parle-t-on pas de l’accent tonique l’anglais ?

Essentiellement parce que l’enseignement de l’anglais dans le monde francophone considère qu’il n’est pas de première importance. Il y a plusieurs (bonnes) raisons à cela :

  • le français n’utilise pas d’accent tonique distinctif ; de ce fait, les francophones ont une conscience réduite des intonations d’une langue étrangère par rapport à des locuteurs natifs de l’espagnol par exemple (cela rend l’acquisition d’un accent tonique en langue étrangère plus difficile aux francophones) ;
  • on n’a pas besoin de maîtriser l’accent tonique anglais pour être compris en le parlant (mais il peut aider) ;
  • sa méconnaissance cause moins d’ambiguïtés que la méconnaissance de l’accent tonique espagnol par exemple ;
  • comme on va le voir, il est impossible d’en apprendre les règles de manière scolaire ou académique.

Néanmoins, c’est un choix pédagogique assez arbitraire que de le mettre ainsi de côté. Il en va de même dans l’enseignement d’autres langues. Toutes les langues germaniques ont un accent tonique d’importance équivalente ou presque, mais il sera plus volontiers enseigné en suédois ou en norvégien (par exemple) car il est plus audible et qu’on l’estime plus « utile » dans ces langues.

Le fait que l’enseignement de l’accent tonique soit privilégié en espagnol ou en italien peut aussi s’expliquer par sa présence dans l’orthographe (avec les lettres ‹ó›, ‹í›, ‹á›, ‹é›, ‹ú› en espagnol). L’orthographe étant la première chose qu’on approche, il est nécessaire de l’expliquer assez tôt, et l’anglais ne pose pas ce problème.


3. L’histoire de l’accent tonique anglais

3.1 Avant l’influence romane

Historiquement, les langues germaniques comme l’anglais ont toutes eu un accent initial². Cela veut dire que la première syllabe était accentuée de manière régulière, et c’est encore la tendance qu’on observe dans les langues germaniques aujourd’hui.

On peut observer les effets de l’accent tonique en vieil anglais dans l’affaiblissement (voire la disparition) des éléments inaccentués au cours de l’histoire. Par exemple, les phénomènes qu’on observe dans l’évolution du mot ci-dessous, tous liés à l’accent tonique initial du mot qui érode sa terminaison, sont respectivement : 1) apocope, 2) réduction vocalique, 3) apocope et diphtongaison.

  • gumaniz (proto-germanique) → 1) guman (vieil anglais) → 2) gomen (moyen anglais) → 3) gome (anglais)
Pour rappel : /ˈ/ est l’accent tonique.

Le vieil anglais avait aussi un accent tonique secondaire dont la position était largement déterminée par le poids des syllabes². Là aussi, c’est toujours une tendance de l’anglais moderne.

→ Pour en savoir plus sur le poids des syllabes, voyez mon article « Comprendre les syllabes lourdes et légères : l’accent tonique en latin ».


3.2 Avec l’influence romane

L’anglais a subi des influences multiples, mais surtout celle du français à une époque ou ce dernier avait encore un accent tonique distinctif.

En entrant dans la langue anglaise, les mots franco-latins d’emprunt n’ont pas perdu leurs intonations, apportant avec eux les règles françaises de l’accent tonique³. En parallèle, les mots d’origine germanique ont gardé leur accent d’origine⁵. Parfois, les règles d’accentuation anglaises ont remplacé les règles latines (et ce même dans les mots franco-latins), mais pas toujours⁵.

En résumé, ce vocabulaire nouveau a introduit des bouleversements dans la forme des mots anglais, qui ont à leur tour alimenté des changements de sa prononciation³. Autrement dit, la diversification morphologique de l’anglais a créé des conditions inattendues pour son évolution, conduisant à son enrichissement phonologique⁵. L’accent tonique a été actif et passif à la fois dans cet enrichissement, comme je le démontrerai dans la section suivante.

Cela a eu pour effet général d’augmenter la sensibilité phonologique de l’anglais à la fin des mots². C’est une jolie manière de dire qu’au lieu d’être déterminée par la structure de leur racine, la prononciation des mots a été davantage déterminée par leurs terminaisons (autrement dit, l’accent tonique a été déterminé par la morphologie du mot plutôt que par sa phonologie intrinsèque)². Mais pas toujours.

Le linguiste Piotr Gąsiorowski argue que la règle de l’accent tonique anglais n’aurait en réalité jamais changé⁵. Pour lui, c’est simplement l’introduction de nouvelles formes de mots qui en aurait diversifié les applications. Néanmoins, cette diversification a été durable et extrêmement riche en conséquences. Elle a rendu l’accent tonique anglais si instable qu’on peut en observer l’évolution rien que sur le siècle passé⁵.


3.3 Accent tonique passif et accent tonique actif

(Les exemples choisis dans cet article sont loin d’être représentatifs de tous les cas possibles. Ce sont seulement des illustrations.)

Pour le cas où l’accent tonique subit l’apport d’un affixe (préfixe ou suffixe), on peut citer les voyelles présuffixales et postpréfixales (en italique ci-dessous) du vocabulaire franco-latin qui sont raccourcies, allégeant la syllabe et jouant sur la position de l’accent tonique (en gras)³.

Impious, infamous, infinite, omnipotent, univalent, bicycle, subsequent, antithesis.

Pour rappel : /ˈ/ est l’accent tonique.
[…] la seule condition de prescrire des voyelles courtes dans les éléments suffixés du vocabulaire latinisant […] suffit à expliquer une large variété de phénomènes quand elle est associée à la théorie métrique.

Luigi Burzio³ (ma traduction)

À l’inverse, l’accent tonique peut agir sur le suffixe en allongeant sa voyelle³. Par exemple, le mot ADjective, prononcé à peu près « adjiktiv », devient ADjecTIval, prononcé « adjèktaïvol ». Non seulement l’accent tonique n’est plus initial, mais il a transformé la voyelle I. Même chose pour VArious, prononcé « rieuss », qui devient varIety, prononcé « veuraïeuti ».

Ici, on entre dans le domaine de la réduction vocalique. Ce phénomène transforme les syllabes inaccentuées et je l’explique en détail ici.


4. Les règles de l’accent tonique anglais

On est loin de la courte explication pour l’accent tonique espagnol. En anglais, les règles sont décrites comme ça.

Exemples de règles de l'accent tonique anglais
Exemples de règles de l'accent tonique anglais

Et encore, ce que vous voyez, c’est seulement une partie des règles de base, qui interagissent parfois entre elles de manière inattendue. Personne n’a trouvé d’ensemble de règles qui puissent unifier le fonctionnement de l’accent tonique anglais. On arrive à l’expliquer 90% du temps ; cependant, toutes les théories actuelles se heurtent à des exceptions. Bref : le phénomène est trop complexe pour qu’on mette le doigt sur son fonctionnement systématique pour le moment.

Pourquoi trouve-t-on certaines configurations pour l’accent tonique à l’exclusion d’autres ? Quelles sont les contraintes qui agissent sur la présence de syllabes toniques ou atones ? Pourquoi les glissements de l’accent tonique et la « désaccentuation » qui leur est concomitante sont-ils des corollaires fréquents de la dérivation de constructions morphologiques complexes ? Les réponses à ces questions ne sont pas révélées par l’observation superficielle du comportement de l’accent tonique. Elles doivent être recherchées dans des modèles rythmiques sous-jacents, au sein d’un système d’alternances de syllabes accentuées et inaccentuées soumis à de nombreuses contraintes.

Sanford A. Schane⁴ (ma traduction)

Ce qu’on peut dégager, en revanche, ce sont des généralités. Car attention : ne pas arriver à déterminer les règles régissant l’accent tonique anglais, ça ne veut pas dire qu’il est imprévisible ou qu’il se comporte de manière anarchique. Cela veut juste dire que sa logique est trop complexe.


4.1 Les généralités

Les noms et les verbes obéissent généralement à leur ensemble de règles propres, tandis que les adjectifs sont plus variables¹.

La notion d’alternance est importante³. Par exemple, les syllabes accentuées sont souvent séparées d’au moins une syllabe inaccentuée, ce qui explique généralement le décalage de l’accent tonique en fonction de la longueur du mot (nombre de syllabes)⁴. Ainsi, l’adjectif SOlid, de deux syllabes, n’est pas accentué au même endroit que le nom commun soLIdity.

Pour rappel : /ˈ/ est l’accent tonique.

Le comportement de certains mots peut être résumé au rôle joué par le poids des syllabes, qui était primordial en vieil anglais comme vu précédemment. Par exemple : aGENda, aROma⁴. Ici, la syllabe ‹gen› est lourde parce qu’elle a un coda (un élément « fermant », c’est-à-dire le ‹n›), et la syllabe ‹ro› l’est car il s’agit historiquement d’une voyelle longue ‹rō› devenue diphtongue.

Pour rappel : /ˈ/ est l’accent tonique.

Les verbes et les noms homographes (c’est-à-dire « qui sont écrits pareil ») sont souvent distingués par la position de l’accent tonique. (La transcription phonologique des exemples ci-dessous utilise la norme britannique.)

MotTranscription
Nomrecord/ˈɹɛkɔːd/
Verberecord/ɹɨˈkɔːd/
MotTranscription
Nomtorment/ˈtɔːmɛnt/
Verbetorment/tɔːˈmɛnt/

Cette règle souffre d’exceptions rares, comme laMENT et reWARD¹. Dans ces mots, il y a un accent tonique final aussi bien dans le nom que dans le verbe, ce qui les rend homophones (on a donc reWARD (n.) et reWARD (v.), par contraste avec REcord (n.) et reCORD (v.) qui n’ont pas la même prononciation).

On entre déjà dans les exceptions. Laissons là les fragiles généralités et voyons ce qui peut se produire plus en profondeur.


4.2 Quelques cas particuliers

Ces trois paragraphes sont une sorte de “best of” des cas particuliers. Gardez à l’esprit qu’il y en a d’autres et que ma sélection est arbitraire.

4.2.1 Même accent mais prononciation différente ?

Il existe des cas où des mots homographes ont un même accent tonique mais sont prononcés comme s’il était différent. J’explique.

Le mot advocate peut être un nom tout comme un verbe. Les deux ont un accent tonique initial. Pourtant, le nom se prononce « adveukeutt » et le verbe « adveukèïtt ». L’explication à cela est historique et elle implique l’accent tonique.

En effet, l’anglais a « pris l’habitude », au XVIIIe siècle, d’attribuer un accent final aux verbes (peut-être par imitation du français, langue de la haute société d’alors). Ici, il s’agit d’une exception, mais cette tendance a tout de même « protégé » la syllabe finale, qui ne s’est pas réduite dans le verbe⁵.

Autre exemple : le mot separate peut être un adjectif ou un verbe. Le premier se prononce « preut » et le second « peurèïtt ».

4.2.2 Préfixes et suffixes

Différents préfixes et suffixes ne jouent pas forcément le même rôle. Le suffixe -ative, notamment, raccourcit la voyelle qui le précède, faisant reculer l’accent tonique à la syllabe précédente (GEnerative, INnovative)³.

Pour rappel : /ˈ/ est l’accent tonique.

Des mots comme ORchestra et CAtholic ont un accent tonique initial qui tranche avec la tendance. En revanche, l’ajout d’un suffixe rend leur accent tonique régulier : orCHEstral, caTHOlicism². D’autres suffixes peuvent changer la donne. On a par exemple COMpensate mais compenSAtion⁴.

4.2.3 Les différences entre l’anglais britannique et l’anglais américain

Comme mentionné plus haut, l’anglais utilise un accent secondaire généralement placé en alternance avec l’accent principal. Quand on creuse davantage, on peut même trouver un accent ternaire et un accent quaternaire dans les mots longs⁴.

C’est un domaine où les différences entre l’anglais britannique et l’anglais américain sont les plus fréquentes.

Par exemple, l’anglais britannique dira CAUliflower, avec un seul accent tonique et une intonation descendante, tandis que l’anglais américain dira CAUliFLOwer, avec un accent secondaire sur l’avant-dernière syllabe et une intonation alternante. On peut extrapoler que cette subtile variante est issue du melting pot sociolinguistique américain à l’époque de la construction du pays.

Pour rappel : /ˈ/ est l’accent principal et /ˌ/ est l’accent secondaire.

En anglais britannique, le suffixe -atory peut produire, oralement, arTIcuLAtory, avec deux accents toniques (le premier est toujours le principal), ou arTIculatry, avec un seul accent tonique et la disparition d’une syllabe (cette variation n’existe pas en anglais américain, qui utilise arTIculaTOry, avec un accent secondaire placé différemment)³.

Différents verbes en -ate diffèrent aussi. Le mot acclimate sera prononcé « euklaïmeutt » par un Britannique et parfois « aklimèïtt » par un Américain (comme quoi les Britanniques n’ont pas le monopole des variations !). Le mot dislocate se prononcera « disleuwkèïtt » au Royaume-Uni et « dislowkèïtt » aux États-Unis.


5. Pourquoi et comment apprendre à maîtriser l’accent tonique anglais ?

J’ai beaucoup justifié le fait qu’on n’apprenne pas l’accent tonique anglais. Alors, si c’est se donner tellement de mal pour pas grand chose, pourquoi s’embêter ?

Il y a plusieurs bonnes raisons et la plus évidente est sûrement son utilité pour avoir un bon accent. Si l’accent tonique vous paraît insignifiant dans votre accent anglais, rappelez-vous de deux choses :

  • si vous ne parlez que français, vous ne parlez aucune langue avec un accent tonique distinctif, ce qui limite votre perception de son importance dans les langues qui en ont un (comme l’anglais) ;
  • l’accent tonique conditionne la réduction vocalique, qui est responsable de nombreux changements de nature des voyelles (sans savoir où il se situe, vous pouvez carrément produire la mauvaise voyelle à certains endroits, et ça, c’est très audible).

Ensuite, il n’est pas complètement « inutile » puisqu’il sert à faire la différence entre certains homographes (entre un nom ou un adjectif et un verbe notamment).

Enfin, vous en aurez besoin si vous voulez écrire de la poésie anglaise ou l’étudier. En effet, il fait partie de la rime. Comme vu plus haut, “acclimate” et “dislocate”, contrairement à ce que peut laisser croire leur terminaison commune, ne riment pas en anglais britannique.

L’apprentissage de l’accent tonique anglais ne peut pas être systématique. On peut se servir des généralités pour commencer, mais il est inutile de fournir des efforts dans la mémorisation de ses règles. La meilleure méthode reste l’écoute. À force de reproduire les intonations natives, l’accent tonique est ainsi intégré à la pratique orale, mais cet apprentissage durera plusieurs années.


6. Sources

  1. Halle, M. (1973). Stress Rules in English: A New Version. Linguistic Inquiry, 4(4), 451-464. Retrieved August 7, 2020, from www.jstor.org/stable/4177788
  2. McCully, C., & Hogg, R. (1990). An Account of Old English Stress. Journal of Linguistics, 26(2), 315-339. Retrieved August 7, 2020, from www.jstor.org/stable/4176064
  3. Burzio, L. (1993). English Stress, Vowel Length and Modularity. Journal of Linguistics, 29(2), 359-418. Retrieved August 7, 2020, from www.jstor.org/stable/4176238
  4. Schane, S. (1979). Rhythm, Accent, and Stress in English Words. Linguistic Inquiry, 10(3), 483-502. Retrieved August 7, 2020, from www.jstor.org/stable/4178123
  5. Piotr Gąsiorowski (1997). Words in-ate and the history of English stress (Academia)
  6. Le Wiktionnaire anglais.

Merci à Siddhartha Burgundiae pour sa relecture !

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