Langues

Langues et Dunning-Kruger : qu’est-ce qu’un polyglotte ?

5
(5)

Est-il vraiment possible d’être « polyglotte » ? Comme on me considère souvent comme « polyglotte », je me suis donné pour objectif de rechercher un sens « vrai », pratique et défendable, à ce mot.

Si ce genre de contenu vous plaît, pensez aux boutons de tip et de partage qui soutiennent le blog !

Sommaire

  1. Polyglotte ?
  2. « Combien de langues tu parles ? » : la perception du non-polyglotte
  3. Plus on en sait, moins on en sait : la perception du « polyglotte »
  4. Le mot « polyglotte » a-t-il encore du sens ?
  5. Les emplois du mot « polyglotte »
    1. Le nombre entier
    2. La décimale
    3. La confiance en sa compétence
  6. Le polyglotte et l’insécurité linguistique
    1. La légitimité du polyglotte
    2. Les applications de l’insécurité linguistique au polyglottisme
  7. Conclusion
  8. Sources

1. Polyglotte ?

Le Wiktionnaire, le Larousse, le CNRTL et Reverso s’accordent à dire que l’adjectif « polyglotte » signifie « qui parle plusieurs langues ». C’est clair, non ? Pas du tout. Qu’entend-on par « parler » une langue ? Ça, aucun dictionnaire ne s’emploie à nous l’expliquer. De toute évidence, on ne « parle » pas une langue parce qu’on connaît un mot ou qu’on peut la prononcer en la lisant. « Parler » une langue sous-entend donc forcément une certaine expertise. Mais à quel degré précisément ?

Populairement, le polyglotte n’est pas « une personne qui maîtrise plusieurs langues ». Le mot désigne en fait, selon un accord tacite entre les locuteurs, une personne qui parle couramment au moins trois langues. Aucun dictionnaire ne le dira clairement, pourtant c’est bien dans ce sens que l’on utilise généralement le mot, même inconsciemment et implicitement.

Les définitions du mot "polyglotte"

Imprécis dans le dictionnaire (le niveau « maximum » est très flou et « plusieurs » n’est pas une quantité), le mot connaît donc un emploi « d’usage », c’est-à-dire non officiel mais relativement standard, qui affine sa signification vers une acception réaliste et utilisable. Le sens du dictionnaire n’est plus alors utilisé que par les non-polyglottes, car le polyglotte n’est que rarement, littéralement, « une personne qui maîtrise plusieurs langues ». Dans la plupart des cas, c’est une personne qui maîtrise plusieurs langues selon quelqu’un qui ne considère pas en maîtriser plusieurs.

Le tort des non-polyglottes serait de croire ici qu’il est possible d’avoir l’impression de maîtriser plusieurs langues (j’y reviendrai). Mais est-il possible d’en maîtriser… une seule ? Il n’existe pas, en effet, de maîtrise absolue de la langue. Même un locuteur natif ne « maîtrise » jamais entièrement sa langue maternelle, et ce n’est pas le seul biais qui nous fait croire à la possibilité d’une telle « maîtrise » :

  • l’approche scolaire nous donne l’illusion d’une maîtrise linguistique, en dotant l’étudiant d’une maîtrise sporadique et sélective de la langue ;
  • l’angle spécialisé (l’anglais commercial, par exemple, ou tout autre pidgin) suffit à son utilisateur sans constituer une maîtrise de la langue réelle ;
  • l’approche culturelle peut donner un tout autre visage au polyglottisme (dans certaines régions du monde comme la Polynésie, il est monnaie courante de maîtriser plus de trois langues, ce qui est totalement exotique pour un Européen) ;
  • enfin, le poids et le prestige d’une langue peuvent faire varier sa quantité d’applications, et par là même la taille et la portée des variantes qu’il est envisageable de « maîtriser » (une langue aussi prestigieuse que l’anglais ou le français a des applications familières, littéraires, commerciales, éducatives, politiques, etc.).

La « maîtrise » d’une langue, notion floue s’il en est, n’est même pas nécessaire à la bonne compréhension entre deux personnes, qui peuvent se faire entendre avec une connaissance lacunaire d’un idiome. Le polyglotte (celui qui « maîtrise » plusieurs langues) n’existe donc qu’aux yeux des non-polyglottes.

Mais ne sautons pas aux conclusions : quelles définitions du polyglottisme les non-polyglottes et les polyglottes ont-ils, et pourquoi diffèrent-t-elles ?


2. « Combien de langues tu parles ? » : la perception du non-polyglotte

On a du mal à considérer l’apprentissage comme un processus progressif qui s’inscrit sur le long terme (et pas seulement en langues), car on a tendance à y associer des jalons pour en faciliter la visualisation mentale, comme les années successives d’étude, la première fois qu’on a parlé avec un natif, la première fois qu’on a construit une phrase, la première fois qu’on a eu une conversation orale sans bafouiller, ou écrite sans ouvrir un dictionnaire. Ces évènements marquants s’associent automatiquement à notre acquisition de la langue, de sorte que plus on a passé de temps à l’étude d’un domaine, plus il nous est difficile de nous rendre compte de notre propre savoir accumulé.

Dans ma propre expérience de « polyglotte », j’ai souvent perdu de vue le chemin parcouru. En regardant en arrière, je ne vois plus que des grands moments. Pourtant, mes progrès se sont constitués d’étapes, et non de ces accomplissements.

Bref, ni le « polyglotte » ni le non-polyglotte ne sont capables de se représenter l’intégralité du processus d’apprentissage. Alors on sous-estime son ampleur durable mais on surestime sa difficulté ponctuelle, autrement dit : ce qu’on maîtrise nous paraît simple et ce qu’il nous reste à apprendre nous paraît insurmontable. Cette vision faussée peut également être celle du non-polyglotte conscient que l’apprentissage est progressif, car n’ayant pas fait d’expérience stimulante de l’apprentissage, il ne dispose pas des éléments de relativisation nécessaires pour contrecarrer son découragement de départ.

« Combien de langues tu parles ? » Si vous avez posé cette question, c’est peut-être parce que vous n’avez pas parcouru le chemin de votre interlocuteur, alors il vous paraît incroyable et impossible à parcourir par vous-même. On attend du polyglotte qu’il nous dise combien de langues il maîtrise entièrement, parce qu’on est ainsi fait que les processus progressifs ne s’imposent pas à notre esprit et qu’une personne meilleure que nous a (du moins le croit-on) forcément gravi d’énormes marches plutôt qu’une longue pente douce.

La vision jalonnée explique que le polyglottisme soit une réalité pour le non-polyglotte, et un mythe difficile à démentir pour le polyglotte – qui ne peut le prétendre « faux » sans parler des jalons dont il a lui-même fait l’expérience. Alors quelle est sa perception à lui ?


3. Plus on en sait, moins on en sait : la perception du « polyglotte »

« Plus on en sait, moins on en sait ». C’est l’effet Dunning-Kruger : si l’on sait peu de choses, on n’a aucune conscience de ce que l’on ignore, alors on sur-estime ses compétences. Plus on en sait, plus on se rend compte de nos lacunes, car chaque réponse amène plusieurs autres questions, puis un découragement et une forme d’humilité. On se met à l’inverse à sous-estimer ses compétences.

Autrement dit, l’apprentissage nous met en contact avec ce qu’on ignore et nous en fait prendre conscience. L’expertise et la confiance viennent ensuite, sur le (très) long terme de la pente douce, et avec elle la conscience « prudente » de devenir expert, et que l’apprentissage ne connaîtra en réalité jamais de fin.

Courbe illustrative de l'effet Dunning-Kruger
Courbe illustrative de l’effet Dunning-Kruger.

Vous l’aurez compris, l’effet Dunning-Kruger s’applique très bien à la maîtrise de langues, même si les petits surnoms que donne cette image sont cruels. Il y a des stupides et des humbles, comme si le degré de compétence établissait une hiérarchie de l’intelligence. Dans tous les cas, ces intitulés (que je n’ai pas choisis et que je ne cautionne pas) ne sont qu’illustratifs.

Ici, il y a une distinction importante à faire entre le non-polyglotte de cette soi-disant « Montagne de la stupidité » et celui de la Vallée de l’humilité.

  • Le non-polyglotte qui est au sommet de la « Montagne de la stupidité » n’est pas tant victime de sa méconnaissance des langues que de sa méconnaissance du processus d’apprentissage, car il y a une différence entre ignorer une chose et ne pas connaître les modalités de son acquisition.
  • Le non-polyglotte de la Vallée de l’humilité, sans forcément être familier du processus d’apprentissage, connaît et comprend cette distinction, mais n’est pas capable de rationaliser l’impression qu’il a que l’apprentissage (même toute notion de maîtrise mise à part) est un chemin impossible à suivre pour lui.

Dans ce qui constitue, à ce stade de notre sujet, la différence entre le non-polyglotte et le polyglotte, la différence repose dans le fait que ce dernier a conscience que l’expertise, même relative, passe par la réalisation que l’apprentissage est progressif et implique de toujours mieux se rendre compte des progrès qu’il reste à faire.

La personne adressée comme « polyglotte » ne peut donc pas répondre à la question du nombre de langues qu’elle parle, car elle et son interlocuteur ne partagent généralement pas (et, le cas échéant, ne peuvent pas partager) la même vision de la problématique. En effet, dans les deux cas de la liste ci-dessus, le non-polyglotte est victime (respectivement par méconnaissance du processus d’acquisition et par manque d’expérience réelle) de ce biais consistant à considérer l’apprentissage comme un processus jalonné (donc impraticable) et fini (dans le cadre duquel le degré « maîtrise » est possible).

En traversant la Vallée de l’humilité, l’apprenant prend généralement conscience d’avoir eu de tels torts. Il devient de plus en plus polyglotte pour ceux qui ne le sont pas, et de moins en moins pour lui-même. Alors :


4. Le mot « polyglotte » a-t-il encore du sens ?

Comme on l’a déjà déterminé, la question « combien de langues parles-tu ? » revient à demander : « combien de langues maîtrises-tu ? ». On peut grossièrement appliquer la courbe de Dunning-Kruger aux différents niveaux de compétence linguistique. Je dis « grossièrement » car cette représentation, comme toute application pratique de la courbe de Dunning-Kruger, est schématique. On peut être non apprenant et avoir une vision lucide de l’apprentissage, tout comme on peut être considéré par autrui comme polyglotte tout en croyant à la possibilité d’une maîtrise absolue de la langue.

La courbe de Dunning-Kruger appliquée au polyglotte
La courbe de Dunning-Kruger appliquée à l’apprentissage de langues.

Ce qu’illustre cette application théorique de la courbe, c’est que la personne à qui l’on s’adresse en tant que « polyglotte » sait généralement que la maîtrise dans l’absolu, telle que l’entend la personne qui pose la question, est idéaliste et inatteignable. Entre la personne 1 qui pose la question et la personne 2 à qui elle est posée, c’est la première qui croit le plus en la possibilité de l’ « expertise » dans une langue. Ses attentes sur la maîtrise sont supérieures aux aptitudes pragmatiques de la personne à qui elle s’adresse en tant que « polyglotte », laquelle n’a pas de prétention d’atteindre le degré « maîtrise ».

La courbe de Dunning-Kruger appliquée au polyglotte

Si l’on veut trouver un usage raisonnable au mot « polyglotte », il faut alors commencer par faire le tri dans les emplois qui en sont faits.


5. Les emplois du mot « polyglotte »

5.1 Le nombre entier

Le polyglotte du nombre entier, c’est celui qui prétend « parler » un nombre entier de langues. Si quelqu’un vous dit qu’il « parle 4 langues », il est très important de s’assurer de ce qu’il entend vraiment par là. On abuse souvent de l’ambiguïté sur le polyglottisme et les raccourcis envahissent notamment YouTube.

Exemples de vidéos YouTube sur des polyglottes

Les hyper-polyglottes et les vidéos qui titrent « Cette personne parle dix langues ! » sont généralement sensationnalistes. S’il y a un fond de vérité, il n’est pas montré et la connaissance est magnifiée à tort sous forme d’expertise.

En effet, il est important de se rendre compte qu’il n’y a pas besoin de pouvoir « parler » une langue pour faire une vidéo qui titre « je parle 10 langues ». Avec de l’entraînement (et même assez peu, si je m’autorise un montage audio), je pourrais enregistrer des phrases dans au moins dix langues et donner l’illusion de les maîtriser toutes. Mais en réalité, de ces dix langues, je ne pourrais prétendre en maîtriser que deux.

Attention tout de même à la généralisation inverse. Les vidéos que je mentionne se basent sur des individus qui ont une réelle compétence en langues diverses, en témoigne la description de la deuxième vidéo de la liste ci-dessus, par exemple : “someone who speaks a large number of languages fluently” (« quelqu’un qui parle un grand nombre de langues couramment »). Il faut simplement garder à l’esprit que c’est largement invérifiable, car aisément falsifiable ou exagérable, et que ces vidéos en profitent très souvent.

Le piège du polyglotte opportuniste, c’est qu’il peut se situer au sommet de la Montagne de la Stupidité lui-même ou être réellement expert et abuser sciemment de l’ignorance des autres pour faire croire à un polyglottisme qui constitue le parfait piège à clics. Alors pourquoi ne trouve-t-on pas de « vrais » polyglottes honnêtes ? Parce que, du fait que « plus on en sait, moins on en sait », la propension à se considérer polyglotte est généralement inverse à la compétence (du moins à partir du moment où l’on a conscience des réalités de l’apprentissage).

La courbe de Dunning-Kruger appliquée au polyglotte

Plus on apprend de langues et mieux on les maîtrise, plus on se rend compte que le polyglottisme est un raccourci que font les non-polyglottes au sujet de personnes qui sont simplement plus compétentes qu’elles. Mais alors, si les polyglottes qui se considèrent comme tels abusent de l’ambiguïté du terme et que les personnes vraiment compétentes ne se sentent pas légitimes de se considérer polyglottes, cela veut-il dire que le vrai polyglotte est un mythe ?

Pas forcément. La personne adressée comme « polyglotte » peut elle aussi pratiquer ce raccourci sans vouloir tromper personne. On s’adresse souvent à moi comme « polyglotte », ce que je ne démens pas forcément, et ma réponse à la question « combien de langues parles-tu ? » varie en fonction de mon interlocuteur. C’est généralement 4 pour faire court, mais 2 avec des interlocuteurs que je considère moi-même comme plus ou moins connaisseurs.


5.2 La décimale

Pourquoi je réponds que je parle 4 ou 2 langues ? Parce que la réponse idéale est un peu trop longue. Quelle est-elle ? Elle consisterait à citer les langues que je connais en précisant mon degré de compétence dans chacune d’entre elles. Cette « réponse idéale » sort en tout cas du cadre du « polyglotte du nombre entier » et l’on pourrait s’amuser à calculer, en faisant la somme de ma compétence en chaque langue mesurée de 0 à 1, que je parle un nombre décimal de langues.

Ce qui m’importe, c’est que la personne ne me considère pas polyglotte sans avoir une idée de ce que le polyglottisme représente chez quelqu’un qu’elle considère polyglotte. Et idéalement, de lui donner conscience de la dangereuse malléabilité du terme. C’est une vision partagée par la plupart des personnes considérées comme polyglottes par d’autres personnes qu’elles-mêmes.


5.3 La confiance en sa compétence

J’espère avoir démontré que le polyglotte a une certaine légitimité à exister aux yeux de ceux qui ne sont pas polyglottes. Mais dans notre quête du vrai sens raisonnable, utilisable et concret du mot « polyglotte », il y a une solution qui se passe du regard extérieur. Car le secret du polyglottisme ne repose peut-être pas dans l’apprentissage de langues en soi, mais dans la confiance qu’on a en sa compétence.

Cette piste est délicate, car il faut s’assurer d’avoir franchi la Vallée de l’humilité avant de s’y engager, et ce d’autant que la maîtrise d’une langue doit être entretenue si l’on veut éviter qu’elle s’étiole au fil des ans. Au sommet de la Montagne de la stupidité, on a une confiance aveugle en sa compétence, et c’est justement notre incompétence qui nous empêche de nous rendre compte qu’on a tort. Il faut alors s’efforcer de considérer notre connaissance avec objectivité, tout en présupposant que les repères dont on se sert sont perfectibles, et en fournissant à qui les réclame des preuves tangibles et construites de notre légitimité.

Être polyglotte, pour en revenir à la définition d’usage, ce serait alors avoir confiance, en connaissance de cause, en sa maîtrise démontrable à un niveau au moins avancé d’au moins trois langues différentes. C’est une définition toujours relative et imprécise, mais la première qui me fait personnellement croire à un « bon » usage du mot « polyglotte ».

Et puisque c’est la clé de voûte de l’article, parlons davantage de cette confiance. Car quand elle n’est pas là, on peut parler d’insécurité, et ce sera l’occasion de parler (un peu) de moi en tant qu’exemple concret.


6. Le polyglotte et l’insécurité linguistique

6.1 La légitimité du polyglotte

Quand je dis que la confiance est la clé du polyglottisme, je ne dis pas que l’apprentissage de langues ne recèlera plus aucun secret ni aucune difficulté pour vous si vous parvenez, à force de méditation peut-être, à augmenter votre confiance en vous. J’ai bien parlé de confiance en votre compétence, et cette compétence s’acquiert de la même manière que dans n’importe quel domaine : avec du temps, des efforts et de la motivation. Et, dans un parcours typique, elle doit venir après la compétence.

Pour être pris au sérieux si vous vous déclarez polyglotte, il faudra donc qu’on puisse s’assurer de la légitimité de votre compétence. Pour illustrer comment, je vais prendre mon propre exemple : en quoi suis-je légitime de me prétendre polyglotte ? Réponse : je ne le suis pas.

  1. Le polyglotte du nombre entier. C’est une conception erronée que je démentirai si je le peux. De ce point de vue, je ne suis pas polyglotte.
  2. Le polyglotte de la décimale. C’est le polyglotte par excellence qui considère la maîtrise comme inexistante et donc le polyglottisme comme impossible. De ce point de vue, je ne suis pas polyglotte. Néanmoins, c’est aussi un polyglotte qui existe aux yeux des autres. Si quelqu’un que j’ai informé et convaincu de l’inexistence d’une maîtrise absolue me considère comme polyglotte (plus simplement : si quelqu’un d’autre que moi estime, en connaissance de cause, que le raccourci est valable à mon sujet), j’accepterai le compliment avec plaisir. Je ne le dirai simplement pas pour moi-même.
  3. Le polyglotte de la confiance. C’est celui qui se porte garant de sa propre compétence, et par conséquent celui dont on doit se méfier le plus. En premier lieu le « polyglotte » lui-même ! C’est pour cela qu’il nous doit des preuves que son assurance est fondée. Personnellement, je n’ai suffisamment confiance en ma compétence qu’en deux langues, et je ne peux la démontrer dans aucune des langues que j’ai approchées. Je n’ai passé aucun diplôme ni aucun test, et j’autoévalue ma compétence. De ce point de vue, je suis bilingue au mieux ; je ne suis pas polyglotte.

C’est donc bien beau d’avoir confiance en sa compétence, mais il faut que ce sentiment soit appuyé et prouvable. Il peut être bon de le confronter avec une expérience concrète de communication en langue étrangère qui soit à la hauteur de votre confiance en vos compétences, afin d’évaluer la solidité de cette confiance. Car tout est dans la relation entre la réalité de vos aptitudes et votre assurance de ce qu’elles sont.

Si vous pouvez attester d’une confiance fondée en votre compétence* en au moins trois langues, félicitations ! Vous pouvez vous considérer rigoureusement polyglotte à bien des égards, que ce soit vis-à-vis du sens pratique de l’usage ou vis-à-vis des personnes qui émettent des réserves bien justifiées quant à l’existence même des polyglottes.

* Le niveau de compétence minimum que vous considérez nécessaire peut varier. Il devrait être au moins C1, et c’est le repère que je prends.

Tous n’ont néanmoins pas cette chance, qui vient parachever de longues années d’études assidues et qui est souvent facilitée par un plurilinguisme de naissance. L’insécurité guette l’apprenant à chaque tournant de sa quête pour le polyglottisme, à commencer par la dangereuse pente descendante de Dunning-Kruger. La majorité des apprentis polyglottes y chutent pour ne pas se relever, car ils prennent conscience de ce que l’apprentissage va représenter, pour un résultat qui ne sera finalement jamais là. Se sentir légitimement polyglotte, c’est trop loin, c’est trop dur, c’est pour les autres. Vous ressentez ça ? L’insécurité vous a rendu trop humble.


6.2 Les applications de l’insécurité linguistique au polyglottisme

L’insécurité dont je parle, c’est moi qui l’ai étendue au polyglottisme. Elle est plus généralement appliquée à une seule langue par rapport à ses propres normes, mais on remarquera bien vite la pertinence de ces citations dans notre sujet (le gras est de moi).

L’insécurité linguistique [est] la prise de conscience, par les locuteurs, d’une distance entre leur idiolecte (ou leur sociolecte) et une langue qu’ils reconnaissent comme légitime parce qu’elle est celle […] d’autres communautés où l’on parle un français « pur », non abâtardi par les interférences avec un autre idiome, ou encore celle de locuteurs fictifs détenteurs de LA norme véhiculée par l’institution scolaire.

Michel Francard, 1993
[des] corrections, ponctuelles ou durables, auxquelles les dominés, par un effort désespéré vers la correction, soumettent, consciemment ou inconsciemment, les aspects stigmatisés de leur prononciation, de leur lexique (avec toutes les formes d’euphémisme) et de leur syntaxe ; ou dans le désarroi qui leur fait « perdre tous les moyens », les rendant incapables de « trouver leurs mots », comme s’ils étaient soudain dépossédés de leur propre langue.

Pierre Bourdieu, 1982

Plus intéressant encore, l’article qui me sert de source (voir source № 1) indique que la diglossie joue un rôle dans l’insécurité linguistique. La diglossie est la présence de deux variétés d’une même langue sur un même territoire, divisée par des questions normatives ou de prestige (ce qui est le cas entre le français écrit et oral aujourd’hui). Le parallèle est facile entre diglossie et bilinguisme. Je lis :

L’insécurité linguistique n’est donc pas automatique pour tout locuteur de langue « minorée », mais dépend de sa connaissance de la langue légitime et de la conscience qu’il a d’une distance entre celle-ci et sa propre variété, deux « savoirs » produits par l’institution scolaire.

La « conscience que le locuteur a de sa langue comparée à la norme », c’est exactement ce qu’il se produit quand un apprenant franchit la Vallée de l’humilité de la courbe de Dunning-Kruger, et au-delà de laquelle la remise en question de sa compétence par rapport à un idéal de maîtrise prend parfois une ampleur telle qu’il peut se décourager de l’apprentissage. Pire : une personne qui a deux langues maternelles peut se sentir dépossédée de l’une d’elles, voire des deux, car elle fera automatiquement la comparaison de sa compétence entre les deux langues. Privée de l’idéal qui fait croire le non-polyglotte au polyglottisme, cette personne aura une conscience aiguë de ses lacunes et souffrira exagérément de se sentir illégitime même dans les langues où elle est la plus compétente.


7. Conclusion

Le polyglottisme, c’est un peu le trésor au pied de l’arc-en-ciel : il s’éloigne à mesure qu’on tente de l’approcher. Ceux qui disent l’avoir trouvé exagèrent, et ceux qui y croient sont des rêveurs. Mais on dit que tout mythe a un fond de vérité. Peut-être que dans le cas du polyglottisme, il s’agit de fabriquer son propre arc-en-ciel. On peut le voir dans le regard des autres, dans des années de travail, ou dans la confiance légitime et durement acquise qu’on est vraiment compétent. Libre à nous, ensuite, de faire vivre le mythe parce qu’on ne peut pas prouver qu’il est faux, ou bien parce qu’on veut tout simplement y croire. Et vous, combien de langues vous parlez ?


8. Sources

Merci à Romain Jacquet pour l’aide sur les sources, à Siddhartha Burgundiae pour son expertise et à Arthur du 7ᵉ café pour la relecture !

  • Sécurité / insécurité linguistique et la notion de faute, Étude sociolinguistique de la langue française.
  • Gasquet-Cyrus, M., & Petitjean, C. (2009). Le poids des langues: dynamiques, représentations, contacts, conflits. Éditions L’Harmattan.
  • Jamin, M., Trimaille, C., & Gasquet-Cyrus, M. (2006). De la convergence dans la divergence: le cas des quartiers pluri-ethniques en France. Journal of French Language Studies, 16(3), 335-356.
  • Bourdieu, P. (2014). Ce que parler veut dire: l’économie des échanges linguistiques. Fayard.
  • Tournadre, N. (2018). Le prisme des langues: essai sur la diversité linguistique et les difficultés des langues. L’asiathèque.
  • Grutmaxi, R. (2000). Écriture bilingue et loyauté linguistique.
  • Jourde, M. (2019). Livres polyglottes et conflits linguistiques au XVIe siècle: l’exemple de l’occitan. Renaissance & Reformation/Renaissance et Reforme, 42(1).
  • Moreno, S. (2012). De Babel à Bruxelles: les réalités d’une politique linguistique en faveur d’un environnement polyglotte. In L’Europe des 27 et ses langues (pp. 169-178). Presses Universitaires de Valenciennes.
  • Guţu, A. (2007). L’identité des polyglottes–entre polyglossie et cosmopolitisme. Francopolyphonie, 1(2), 239-245.
Soutenez le Quantième Art et débloquez du contenu exclusif !

Une petite note pour m'aider et/ou me motiver ?

Note moyenne : 5 / 5. Votes : 5

(Psst, cet article n'est pas encore étoilé)

Je suis navrée de ne pas vous avoir été utile

Dites-moi ce qui ne va pas…

…c'est anonyme !

S’abonner
Notifier de
guest
0 Commentaires
Inline Feedbacks
Voir tous les commentaires