Critiques cinéma hebdomadaires

[Chronique cinéma] Bellamy | Le Temps de l’innocence | Serafino | Jauja | Le petit criminel

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Dans les cinébdos, je compile mes analyses critiques sur les films vus dans la semaine. 📚 🎥



Sommaire
Bellamy (Claude Chabrol, 2009)
Le Temps de l’innocence (Martin Scorsese, 1993)
Serafino (Pietro Germi, 1968)
Jauja (Lisandro Alonso, 2014)
Le petit criminel (Jacques Doillon, 1990)

 




Image d’en-tête : Le Temps de l’innocence ; films 129 à 134 de 2020


4,75
4,75

Lundi : Bellamy


(Claude Chabrol, 2009)


« Thématique : Gérard Depardieu »*




À l’occasion de son dernier film, Chabrol collabora avec Depardieu pour un résultat qui aurait manqué au palmarès de l’acteur en état avancé de formatage. De nouveau représenté en personnage entier, assez pagnolesque, il incarne une sorte de Maigret à la retraite rempli de flashbacks à moitié camouflés, qui semble toujours avoir été là, dans le pays des maisons qui sentent le frais, où les airs de Brassens flottent encore, & dans un milieu semi-rural où l’acteur n’est pas du tout dépaysé.

La différence avec du Pagnol, c’est qu’ici jamais l’intrigue n’essaye de faire corps avec son histoire : très détachée même de son contexte potentiel, c’est un scénario humain à l’extrême qui brosse les tableaux parfois un peu trop symboliques de ses personnages aux noms d’ailleurs révélateurs (prononcer en français : Bellamy, Lellet, Lebas, Gentil, Bonheur & surtout le magnifique Sancho).

On ne dit pas « le bel ami à sang chaud » mais « le Bellamy de Sancho ».


Ensuite le vieux commissaire de Depardieu sort de sa chrysalide de star à la retraite pour ne garder de sa vie que l’intimité conjugale magnifiquement instaurée avec Marie Bunel : ils sont un couple intégral, discret, qui ne cherche pas à remplir des cases & sur lequel on peut compter pour équilibrer les affects & pas juste y foutre le bazar.

À force de parler en énigmes, les personnages tissent aussi de forts beaux dialogues qui font un peu perdre de vue la vocation que Chabrol cherchait à remplir : la beauté de son art semble avoir été dosée en direct & l’on ne sait pas si l’on doit se laisser emporter par elle ou la trouver malhabile. À croire que l’insistance de Maigret – pardon, de Bellamy à étiqueter sa petite investigation d’ “enquête à titre privé” est une façon de faire un film policier sans police, mais sans non plus de vrai procédé qui puisse servir à la remplacer.

Convaincant par myriades de petites touches, Bellamy est un film dont on sort sans savoir de quoi il a été question & en se demandant pourquoi le doute ne nous est pas venu plus tôt. Il sera mal remémoré mais, avec un peu de chance, redécouvert avec plaisir.


 


4
5,5

Mardi : Le Temps de l’innocence


(Martin Scorsese, 1993)


« Thématique : Daniel Day-Lewis »*






Adapter ou ne pas adapter ? En l’espace de quelques films, la filmographie de Day-Lewis pose cette question en plus de remettre en cause le goût cinématographique du raffinement. Le Temps de l’innocence est réalisé sur un coup de cœur de Scorsese qui, comme quelques autres cinéastes avant lui, a été investi de la peur de toucher trop à l’œuvre écrite. Cette insécurité filmique pèse durement sur l’œuvre, qui peine à mettre en scène plus de deux personnages à la fois – quitte à les circonscrire en faux vignettage au cœur d’une foule, procédé aussi laid que littérairement intime.

Grand décor déjà rempli de costumes, le film se croit complet quand il y ajoute des textes, heureusement fort beaux & qui répondent élégamment au principe voulant qu’un bon dialogue soit une confrontation : ainsi la déconstruction de la bourgeoisie new-yorkaise se fait-elle sans avoir à chercher son opposé & les personnages conservent une plénitude digne dans le devoir de peupler ce qui aurait sinon eu tous les airs d’un roman-photo élaboré.

Sortez couverts.


Mais la construction doit précéder la déconstruction. Dans une négligence étrange de la géographie & du monde professionnel, porté par une voix off tellement présente qu’on est en droit de se demander s’il n’avait pas la flemme de représenter quelque action, Scorsese arrive rarement à montrer les travers de son petit monde de l’hypocrisie, érigeant parfois accidentellement sous forme de manquements des choses qu’il voulait émouvantes – tout cela dans un surplus de dévouement à son support.

Au moins le film ne souffre-t-il pas d’unilatéralité comme on arrive à comprendre en quoi il peut faire bon vivre dans la société représentée au sein d’une étude profonde de la superficialité – ou était-ce l’inverse ? Je ne peux m’empêcher d’imaginer que le réalisateur a pris plaisir à littéralement exploser le New York de la fin du XIXᵉ siècle (& la représentation qu’en fait Le Temps de l’innocence) avec l’immensément plus intéressant Gangs of New York neuf ans plus tard. Ici, sa caméra experte se retrouve à tourner autour de ses trois acteurs comme autour du pot pour livrer une œuvre compliquée & pédante qui résiste beaucoup à se laisser approcher.


 


 


5,5
4,5

Jeudi : Serafino


(Pietro Germi, 1968)


« Thématique : langue italienne »*






Amusant que Germi dût appeler son personnage ainsi, car le berger qui le porte n’a rien de l’innocence d’un séraphin. Et s’il faut un point commun aux œuvres du réalisateur, de la Sicile aux Alpes en passant par Rome, c’est justement la joie qu’il éprouve à mettre l’innocence en pièces.

Cette image vaut totalement mille mots.

Ses bergers n’ont rien qui sorte fondamentalement du lot de la comédie ; Serafino complète en fait sa progression vers un classicisme de plus en plus absolu. Chaque décor se transforme en une espèce de pôle où les traits de caractère sont présentés sous un angle sans variations, comme si le fait de vivre n’amenait aucune expérience, ce qui fait plus que jamais de l’objet filmique une bulle où le temps s’arrête.

Bref, on pourrait croire que Germi pousse la naïveté là où elle n’a plus aucun sens, ce qui est en partie vrai, sauf que la vulgarité est légion & que l’idiot du village incarné par Celentano est tout sauf la marionnette habituelle du classique : impliqué dans la vie sociale au même titre que n’importe quel villageois, il est auréolé d’un charisme qui devrait fondre comme neige au soleil toscan quand il est arraché à ses montagnes. Pourtant il la conserve partout, fait rire avec & hésiter quant à voir en lui un fâcheux ou un clown.

On a donc droit à l’habituelle ambiguïsation à la Germi mais c’est là aussi que s’exprime un surplus de candeur, comme une fatigue : il a oublié de faire peser une vraie menace sur ses protagonistes, une force qui donnerait du liant aux mesquines rivalités. En somme, on peut difficilement sortir Serafino d’un moule bien reconnaissable, & les intrigues familiales n’ont plus la saveur qu’un Germi plus acerbe arrivait à y donner.


 

 

Vendredi : L’Œuvre sans auteur


(Florian Henckel von Donnersmarck, 2018)


« Thématique : langue allemande »*







Critique détaillée ici !


 


5,25
4,25

Samedi : Jauja


(Lisandro Alonso, 2014)


« Thématique : langue espagnole »*






Ça y est, Alonso ennuie. Le réalisateur aussi monovisage que monostyle s’en tient pour le moment à une petite décennie de création, peut-être premier déçu que son ouvrage ne surpasse pas dans l’esprit des audiences le cinéma d’art & d’essais persistant. Pourtant cette quasi-chute ne repose pas, avec Jauja, dans la répétition ou l’ennui de ses obsessions (ce qui peut sembler improbable si l’on connaît un tant soit peu sa manie des longs plans fixes, vides & muets).

J’hésite à pointer du doigt Mortensen. Le fait-même qu’il soit casté augmente l’irréalité du film, comme si ce dernier était de ces œuvres qu’on dit hors du temps, mais plus loin encore. Le voir prendre la suite des antiacteurs de Los Muertos & Liverpool semble faire du film le contenu de sa propre histoire : tandis que dans le reste de sa filmographie l’on demande à l’acteur d’Aragorn de remplir l’image, il semble ici la vider, aspirer les restes de substance qui pourraient demeurer dans l’étrange format 1.33:1, un quasi-carré où l’immobilité de la nature cède place au mouvement de l’imagination. Quand Ghita Nørby demande ce qui fait que la vie fonctionne & continue, c’est ma réponse : l’imagination. Elle sature l’image & distord le temps, transformant chaque coupure en faille dans son déroulement. Le mystique voyage dans le temps est un débouché au goût de Salt and Fire qui prend spontanément tout son sens.

g frwa

Bref, sans compter que Mortensen a composé la musique, pris un faux mauvais accent en espagnol (qu’il parle en fait couramment) & corrigé les sous-titres dans plusieurs langues, il a fait le film autant qu’Alonso lui-même, contribuant à perpétuer son essence plus qu’étrange que le réalisateur n’aurait peut-être pas maintenu sans lui… et je ne sais pas si l’on doit l’en remercier.

J’ai l’impression que c’est lui qui fausse le film à une plus grande échelle, pervertissant le talent du cinéaste avec des détails trop “vrais”. J’ai seulement appris après le visionnage que Mortensen avait acheté son propre costume et s’était documenté sur l’histoire du Danemark pour son rôle, mais voilà exactement le genre de parasites matérialistes d’apparence bénins qui ont à mon sens troublé la délicate & incompréhensible alchimie de Jauja. Oui, un simple choix de casting a déterminé l’œuvre entière : elle qui semblait immanente à elle-même, elle tient sa prégnance à un élément qui lui est totalement externe : l’étrangeté trop simple d’y voir Mortensen, qui tue son aura.

Trop connu, trop formaté, trop professionnel, peut-être simplement de trop bonne volonté, il a apporté à Jauja à la fois ce qui le rend uniforme & qui l’érode, voire le transforme en une œuvre injuste envers son créateur. C’est peut-être pour ça qu’il est monovisage en posant avec l’acteur… Moralité : ne surtout pas commencer la filmographie d’Alonso par Jauja.


 


4,5
3,75

Dimanche : Le petit criminel


(Jacques Doillon, 1990)


« Hors-thématique »*






“De la tendresse pour des personnages en perdition” : voici comment Wikipédia qualifie à ce jour le style de Doillon, & de quoi résumer aussi Le petit criminel, posé à mi-parcours d’une filmographie qui s’est perdue dans les sables de l’ère moderne. Qui regarde encore Doillon ?, voilà ce qu’on se demande à la vue de ses scènes datées, délicatement enracinées dans des décors rigoureusement bruts qui évitent tout contact avec la civilisation quand c’est possible – trop souvent pour que le casting ne se trouve pas, à l’inverse, déraciné.

So spleen, so années quatre-vingt(-dix).

C’est alors un naturalisme psychologique difficile à prendre en main qui émerge. Le trio formé par le flic, le voyou & sa sœur est la trinité sur laquelle il faut s’appuyer, car leur regard à chacun deviendra le nôtre, tour à tour & au fil d’alliances successives. Au cœur d’une intrigue criminelle presqu’artisanale, Doillon crée des superpersonnages en expérimentant différents liens : fraternels, compassionnels, conflictuels… C’est une gamme entière de défis pour les acteurs, pourtant elle essaye de fonctionner… sans eux ?

L’ouvrage trouve une forme de détachement qui lui permet de se passer d’un acteur de qualité en la personne de Gérald Thomassin – le petit criminel. Il est à la fois la clé de voûte de la trinité & le seul de ses membres qui n’est pas capable d’en porter les variations, si bien qu’on a l’impression qu’il a été exploité en tant que mauvais acteur pour injecter directement dans le film un personnage mauvais, sans qu’il fût besoin de le préparer. On finit par avoir l’impression que ce détachement, loin des apparences médiocres de Thomassin, investit en fait tout le film. Pour le meilleur ou pour le pire : difficile à dire, car en s’appropriant le remplacement de toute une génération d’acteurs, à la mode à l’époque, l’œuvre passe pour une tentative déplacée (& vieille école !) de réinventer les rapports ado-adulte.

Très préparé ou pas du tout préparé, Le petit criminel est en tout cas conçu en trompe-l’œil : bien dialogué, mal interprété, bien imaginé mais trop brut, il se crée ses propres conventions invisibles, un peu à la Bertrand Blier, qui semblent être les seules auxquelles on a droit pour l’interpréter. Une astuce qui l’immunise contre la modernité & aurait beaucoup gagné a être dissimulée.




* Les barèmes montrent le ressenti et l’appréciation critique. Entre guillemets est indiquée la thématique. Plus de détails ici.

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