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« Covid » féminin ou masculin : connaissance étymologique et usage sémantique [complément à Linguisticae]

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J’évite généralement de revenir sur les sujets couverts par Linguisticae, mon modèle en termes de vulgarisation linguistique. J’estime la plupart du temps que je n’ai rien de mieux à ajouter après lui.

Si j’écris pour une fois dans la continuité d’une de ses vidéos, intitulée “L’Académie française a encore frappé…” et datant du 20 mai 2020, c’est parce que cette dernière néglige pour moi un aspect important dans la problématique du genre du mot “covid”. Aussi, en des termes bien moins experts que les siens, du haut de mon petit blog, je vais tenter de faire la démonstration de ce que j’entends par là.

Il est préférable de regarder la vidéo avant de me lire (même si le contenu de mon article est lisible sans ça) d’autant que sa qualité n’est guère impactée par ce que je lui “reproche”.


Sommaire

  1. La connaissance de l’étymologie
  2. L’usage sémantique
  3. La force de l’usage
    1. La place de la logique
    2. La place de la lexicalisation
  4. Post-scriptums à Linguisticae
  5. Pour aller plus loin

Si ce genre de contenu vous plaît, envisagez le pourboire ! ↓

La connaissance de l’étymologie

La question qu’on peut poser tout d’abord (répondue d’ailleurs par la prescription de l’Académie), c’est pourquoi “covid” a été spontanément genré au masculin en français. La réponse, c’est qu’on veut parler du “virus du covid”, et “virus” étant un mot masculin, c’est tout naturellement que son genre s’est propagé au mot “covid”.

Monté de Linguisticae en parle dans sa vidéo : la connaissance de l’étymologie d’un mot joue pour beaucoup dans son genrage. Or, ici, le mot a été genré par méconnaissance de son étymologie.

Rien d’exceptionnel là-dedans, mais c’est tout l’argument de l’Académie, pour laquelle il s’agit d’un abus de langage de mettre “covid” au masculin, puisque c’est l’acronyme de “coronavirus disease”, donc “maladie à coronavirus” ; les acronymes français étant généralement genrés sur la base de leur élément principal, on devrait prendre le genre du mot “maladie” pour “covid”, donc “la covid”. Pourtant, ce n’est pas ce qu’on constate dans l’usage, car il y a eu métonymie : on désigne (par “erreur”) le virus par le nom de la maladie qu’il provoque, d’où le transfert du genre de “le virus” à “la maladie”, résultant en “le covid”.

Toutefois, comme le fait remarquer Monté, il existe d’autres acronymes qui ne sont pas genrés sur la base de leur élément principal. On ne peut pas parler d’abus de langage s’il n’y a pas de règle de laquelle abuser au départ – on devrait plutôt parler ici de tendance. C’est là que s’arrête la vidéo de Linguisticae (à beaucoup de détails intéressants près) et qu’intervient l’aspect sémantique que je voulais apporter.


L’usage sémantique

Ce que j’entends par “usage sémantique”, c’est ce qu’on veut vraiment dire quand on utilise un terme. En l’occurrence, en disant “covid”, veut-on parler du virus ou de la maladie ?

La prescription de l’Académie n’a pas tant eu pour effet de “changer le genre du mot” ou de “trancher un débat” (qui n’a pas existé) que de donner conscience de cette nuance aux usagers. À moi y compris. Et pour y mettre de l’ordre, il est à mon avis primordial de rappeler l’existence et le rôle théorique de ces trois mots :

  • les coronavirus sont une sous-famille de virus ;
  • le SARS-CoV-2 (ou “coronavirus 2 du syndrome respiratoire aigu sévère”) est le coronavirus responsable de la pandémie qui a commencé en 2019 ;
  • le COVID-19 (ou “maladie à coronavirus 2019”) est la maladie causée par le SARS-CoV-2.

Aussi, si l’usage fait loi (← grand précepte linguistique), il est bon de comprendre pourquoi l’usage fait tel choix, afin peut-être d’en tirer son propre choix en connaissance de cause et pas “parce qu’on nous dit de faire comme ça”. En effet, le mot “covid” peut effectivement désigner le virus plutôt que la maladie : si cet emploi est sémantiquement fautif (puisque le terme désigne en théorie la maladie), il rend l’attribution du genre masculin par métonymie tout à fait légitime.

Si l’Académie devait proscrire quelque chose, c’est donc la métonymie sémantique (celle qui consiste à utiliser “covid” pour désigner le virus) plutôt que la métonymie de genre à laquelle on doit ce prétendu “abus de langage”. Et vous savez quoi ? Dans les deux cas, on s’en fout, parce que… l’usage fait loi.

À sa défense (si tant est que l’usage a besoin d’être défendu), le terme SARS-CoV-2 est impratique au quotidien et ne rentrera plus dans l’usage, pas plus que la locution “coronavirus 2 du syndrome respiratoire aigu sévère”. On n’a pas le choix de désigner le virus du COVID-19 autrement que par :

  • une périphrase (“le virus du COVID-19”, comme je viens de le faire – ce qui exhibe le soi-disant “abus de langage”, du reste) ;
  • une métonymie (“le covid”) ;
  • ou une sorte d’antonomase (“le coronavirus”, comme s’il n’y avait que celui-là, voire “le corona”, qui est plus familier mais a le mérite de se distinguer davantage).

La force de l’usage

La place de la logique

Si je pouvais revenir au début de la pandémie du SARS-CoV-2 et que j’avais tout pouvoir sur la langue, j’attribuerais le genre féminin au mot “covid” et je le ferais utiliser pour la maladie puisque c’est “en théorie” ce qu’il désigne. Quant au virus, il n’y aurait pas de mal à le désigner comme “virus de la covid” voire “le coronavirus”, car cela restera évident pendant quelque temps duquel on veut parler. Ce sont des choix “logiques”.

Toutefois, l’Académie n’a pas l’influence de l’Office Québécois de la Langue Française (ce dernier, qui a tranché très tôt pour “la covid”, a influencé les médias francophones canadiens jusqu’à rendre le féminin standard en français d’outre-Atlantique), et rien ne fera plier l’usage en français européen, pour lequel la logique ne compte pas : pour lui, c’est le covid. Épicétou.

Entre l’usage et la prescription, nous avons eu la chance d’assister à la lutte entre différentes pressions linguistiques, dont il faut souvent des décennies pour constater les effets. Sur la question du genre du mot “covid”, en seulement trois mois, on a constaté :

  1. une attribution métonymique du genre de l’acronyme ;
  2. une dialectalisation du genre de l’acronyme ;
  3. une antonomase de l’acronyme.

Et ça, c’est beau.

La place de la lexicalisation

Le dernier point de cette dernière liste est reflété par le fait qu’on n’écrit plus “COVID” mais “covid”, c’est-à-dire que le mot est désormais considéré comme un nom commun : il s’est lexicalisé. Il a en quelque sorte acquis son “indépendance” grâce à l’usage, et cette indépendance lui octroie des droits (par exemple celui d’être masculin) tout en le dispensant de bénéficier d’une genèse motivée par la logique, si tant est qu’il ne dispose pas en réalité de la sienne propre.

Pour moi, les médias ont commencé par dire « le » car dans « Covid » il y « Co-« , au même titre que dans « coronavirus ». Il était donc logique de dire « le » Covid, au même titre qu’on dit « le coronavirus ». Ici, c’est la motivation linguistique qui explique le masculin. En linguistique, la motivation linguistique c’est le fait qu’on puisse essayer de donner du sens, à partir de la forme. Or pour la plupart d’entre nous, quand on voit « Covid-19 », il est très difficile de voir apparaître une forme là-dedans. Il faut déjà avoir certaines connaissances. Si on prend une personne au hasard dans la rue, elle ne pourra pas vous expliquer le sens de ce mot-là. Pour le commun des mortels, le « Covid-19 », c’est donc la même chose que le virus, et non pas la maladie.

— Sandrine Reboul-Touré (lexicographe), via France Culture

Pour ce qui est de « Covid », des mots qui finissent en « id » (prononcé « id », donc ça exclut « froid » ou « nid ») il n’y en a pas, sauf quelques emprunts masculins (« caïd », « polaroïd », « tabloïd »), ce qui peut influencer le genre qu’on donne spontanément à un mot.

— Maria Candea (docteure en linguistique), via France Culture

Plutôt que de pontifier sur la “bonne chose à faire” en faisant un remake du “débat” entre chocolatine et pain au chocolat, on devrait donc remettre un tant soit peu en question ce que l’on croit savoir.

On n’a pas de quoi remercier l’Académie, qui s’est comme d’habitude faite l’ennemie de l’expression spontanée qui doit être l’apanage du langage. Pire, on peut carrément lui reprocher d’avoir créé un débat en faisant mine de le régler. En effet, il y aura maintenant toujours des usagers pour dire “c’est féminin, l’Académie l’a dit” (souvent sans esprit critique, ni appui étymologique ou sémantique ainsi que j’ai tenté de le faire dans ce billet), qui stigmatiseront le masculin d’usage. Comme si on n’avait pas assez de guéguerres du genre, alors que tout le monde était bien tranquille à dire “le covid” pendant trois mois.

Comme quoi, vouloir réguler, c’est parfois semer la m****. Ⓐ


Post-scriptums à Linguisticae

Le genre des extensions de fichier — Il me semble improbable que les extensions de fichier (.png, .jpg, .mp3, .wav…) soient toutes masculines parce qu’on dit “un point PNG”. À mon avis, la régularité de leur genrage vient simplement du fait qu’on parle de “fichiers” : un fichier PNG, etc.

Le genre des calques — Monté dit que “FBI” et “CIA” sont genrés en fonction de leur élément principal parce que ce dernier, même en anglais, est un mot français avec un équivalent direct : Federal Bureau of Investigation (masculin), Central Intelligence Agency (féminin). Mais techniquement, dans “coronavirus disease”, le mot “disease” aussi peut être calqué morphologiquement puisqu’il aurait pu donner “désaise” en français. Bon, ce mot n’est finalement pas arrivé en français moderne et aucun usager ne fera le lien étymologique, mais c’est intéressant dans une problématique où l’on se questionne sur la conscience du locuteur du contexte étymologique des éléments langagiers qu’il utilise : “bureau” est 100% transparent, “agency”, 80% transparent… et “disease” ? 10%, peut-être ?


Pour aller plus loin

  1. Le covid 19 ou La covid 19, Académie française, rubrique “Dire, ne pas dire”
  2. Doit-on dire « le » ou « la » Covid-19 ?, Pierre Ropert, France Culture

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8 réponses »

      • Y’a quand même pas mal de gens dont le sport favori est de taper sur l’Académie (et le prescriptivisme) en général en disant «seul l’usage doit primer» – ce qui du coup revient à faire du prescriptivisme :p

        Mais là effectivement, on a créé un débat là où il n’y en avait pas: on ne va pas non plus cracher sur notre tradition (toute jacobine) de réguler et d’uniformiser à peu près tout et n’importe quoi, surtout quand c’est complètement inutile !

        Madame Reboul-Touré a raison, le masculin s’explique par la métonymie sémantique relative au virus, non à la maladie. Personne ne pense à «la maladie du Covid», bien que ce soit ce que désigne l’acronyme; tout comme personne ne pense à un jeu de garçon (mais à une console) en disant «LA Game Boy». Très ironiquement, pour une institution opposée aux anglicismes, en statuant qu’on devrait tous faire la traduction littérale de «covid disease», l’Académie suit une logique anglaise où les compound words (les open compounds, dans ce cas précis) sont une logique de catégorisation systématique qui n’existe pas en français; c’est pour cette même raison (par exemple) qu’on dit «la shariah» alors que tous les médias anglophones disent «Shariah LAW», ou qu’un anglophone dira «Charlie boy!» pour appeler son pote alors que «Charlie» suffira pour un français.

        Enfin, ça va faire comme d’hab, les Académiciens continueront à marmonner dans leur coin, écoutés par personne, et le monde continuera bien de tourner (à moins que le, euh «la», Covid ne nous enterre tous !)

      • Je ne suis pas d’accord avec ta logique de l’extrême inverse : on ne peut pas « prescrire l’usage », puisque la prescription est intrinsèquement artificielle. Promouvoir l’usage, c’est promouvoir l’évolution naturelle. J’imagine qu’on peut être usage-nazi mais je ne demande pas qu’on haïsse collectivement l’Académie non plus.

        Je n’avais pas remarqué l’ironie que tu soulèves, mais c’est vrai qu’elle est bien grinçante !

        Tout irait bien en fait si les marmonnements de nos antiques régulateurs n’étaient pas sur haut-parleurs. 😀

      • On est d’accord que j’ai un peu exagéré, mais en poussant la taquinerie, on pourrait se demander où se situe la frontière entre le «naturel» et l’«artificiel». C’est la fameuse opposition «nature/culture», que j’apprends beaucoup à relativiser avec le temps. La volonté de transformer la langue et de se l’approprier, pour des raisons sociales, esthétiques ou simplement politiques, avec des raisons plus ou moins fondées, me semble tout aussi naturelle que les mutations consonantiques ou les évolutions sémantiques. À la rigueur on pourrait parler de processus conscients vs. inconscients, mais plutôt que de les opposer, j’ai toujours l’espoir de voir les deux harmonisés.

        «Tout irait bien en fait si les marmonnements de nos antiques régulateurs n’étaient pas sur haut-parleurs»

        Roh, faut prendre soin de nos aînés ! Le virus les guette toujours…

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