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La faute de frappe qui a (peut-être) accéléré la Deuxième Guerre mondiale

Aujourd’hui, quand on tape une lettre pour une autre sur un clavier, on efface et on réécrit sans se poser de questions. Cela m’est arrivé des dizaines de fois rien que dans cet article – plusieurs fois même dans cette phrase. Et parfois les fautes passent au travers des mailles du filet, et demeurent.

Mais du temps où la dactylographie était un métier répandu, on mettait beaucoup moins l’erreur “sur la touche” et les conséquences d’une faute de frappe pouvaient être nettement plus significatives – comme cette fois où, comme cela arrive sans cesse dans l’Histoire, une coïncidence de rien du tout a pu changer le cours des choses.

Cet article est une traduction de l’article The Typo That Helped End World War II de Jake Rossen, publié sur Mental Floss le 10 avril 2018 (c’est pourquoi ce n’est pas mon style habituel).


Quand il a été convoqué à Bletchley Park en 1939, Geoffrey Tandy ne savait absolument pas à quoi s’attendre. Volontaire dans la Royal Navy Reserves, il était enthousiaste à l’idée de servir la Grande-Bretagne par tous les moyens alors que la Seconde Guerre mondiale menaçait l’avenir de son pays. Mais en tant que spécialiste de la cryptogamie au Musée d’Histoire Naturelle de Londres, Tandy ne voyait pas vraiment quel rôle il pouvait jouer. Sa profession l’amenait à étudier les algues, ce qui n’est pas une aptitude très demandée quand il s’agit de stratégie militaire.

Photo de Geoffrey Tandy

Tandy fut accueilli par les représentants du Ministère de la Défense, qui paraissaient enthousiastes à l’idée que Tandy pût rejoindre les efforts top secrets alors en mis en œuvre à Bletchley – trop enthousiastes, en fait, pour quelqu’un qui a les plantes comme sujet d’expertise.

Il arriva un moment où Tandy comprit que le Ministère pouvait avoir fait une erreur. Les détails exacts se sont perdus dans l’Histoire, mais il apparut que quelqu’un avait confondu son métier de cryptogamist avec celui de cryptogramist – c’est-à-dire, en français, un cryptanalyste, un spécialiste du déchiffrage de codes ; exactement ce à quoi des hommes tels qu’Alan Turing s’employaient à Bletchley. Cette erreur conduisit un biologiste à être employé dans l’une des plus importantes opérations secrètes de la guerre.

Se révélant parfaitement inutile à son équipe, Tandy ne fit rien pendant deux ans. Puis quelque chose se produisit.

En 1941, les Forces Alliées torpillèrent des sous-marins allemands et récupérèrent des documents importants dans les épaves, parmi lesquels des papiers expliquant aux utilisateurs de la machine allemande Enigma comment décoder des messages. Mais les papiers étaient trempés, endommagés, et nécessitaient une restauration urgente afin de pouvoir être exploités.

Machine Enigma

Enigma (1943).

Le Ministère avait besoin d’un expert en séchage de matériaux fragiles endommagés par l’eau. Quelqu’un qui aurait, par exemple, appris à préserver les algues d’une manière analogue. On avait besoin de quelqu’un comme Tandy.

Usant de matières absorbantes récupérées dans un musée, Tandy sécha les pages et les rendit de nouveau lisibles. Les cryptanalystes de Bletchley furent alors en mesure de tirer des documents un moyen de déchiffrer les communications allemandes, ce qui donna aux Alliés un aperçu de leur stratégie.

Les circonstances qui entourent le recrutement fautif de Tandy ne sont pas claires. Un recruteur a-t-il supposé qu’il y avait une faute de frappe ? Ou bien quelqu’un a-t-il seulement mal lu ? Quoi qu’il en soit, le malentendu se révéla tout à fait heureux. Faisant référence à cette histoire dans un discours de 2012, l’homme politique britannique William Hague a remarqué à quel point “une expertise large peut se montrer utile” (“[…] just how useful wide expertise can be”).


Disclaimer

Toute fascinante cette histoire soit-elle, il est difficile de s’assurer de sa véracité quand on tient seulement un blog. Le sujet est une machine à buzz dans les deux sens : voir par exemple Myth Busted: The Truth About How Seaweed Apparently Helped Break the Enigma Code (qui donne ce livre comme source) ; toutefois l’article Wikipédia en anglais cite l’historien et paléontologue Richard Fortrey comme appui à l’histoire.

Surtout, ce n’était pas la seule fois, ni la fois décisive où Enigma était déchiffrée : c’est arrivé de nombreuses fois qui, ensemble, ont effectivement aidé à la victoire Alliée, mais le code d’Enigma était fréquemment renouvelé et devenait rapidement indéchiffrable à nouveau. Tandy n’est pas quelqu’un d’exceptionnel ; seule son histoire peut l’être. L’article, sans être forcément faux, est donc orienté.

Enfin, j’ai un peu limé les adjectifs dans ma traduction, et je ne cautionne pas les tournures sensationnalistes ni les estimations sorties de nulle part. C’est pour toutes ces raisons que j’ai retiré la phrase : “on a estimé que le déchiffrage a pu accélérer la fin de la guerre de deux à quatre ans, permettant de sauver des millions de vies” (ça, c’est fake news). Le sujet n’est intéressant que si on l’aborde dans un esprit sceptique, et cela me tenait à cœur de remettre légèrement en grâce un des jolis récits langagiers de l’Histoire.

Je vous laisse vous méfier, faire vos propres recherches et diffuser l’histoire pour ce qu’elle est. Longue vie et zététique. 🖖


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