Billets d'humeur

Un futur du subjonctif pour le français

Et si on avait un futur du subjonctif en français ?


Discleïmeur — J’écris des articles de vulgarisation linguistique et ce billet n’en est pas un. C’est une expérience pataphysique à but purement esthétique et humoristique. Par contre, je dis quand même des trucs vachement intéressants.


L’incroyable histoire d’Eubé Setzler (bon, pas si incroyable mais lisez quand même)

Il y a un peu plus d’un siècle, un monsieur nommé E.B. Setzler (ne cherchez pas, même Google croit que je voulais dire Alka-Seltzer, ce qui, remarquez, peut s’avérer utile après avoir lu cet article) a pris son monocle d’un geste preste de son bureau en acajou style Louis XVI, l’a chaussé, s’est lissé la moustache en levant ses broussailleux sourcils dans l’apparent dédain de sa propre personne qui est l’apanage du gentleman, s’est assuré que son veston était bien droit, puis il pris sa plume et une expression digne pour poser quelques lignes qui figureraient je ne sais trop comment, en 1908, dans le 23ᵉ volume du journal académique Modern Language Notes, aux pages 243 et 244.

À son grand dam, entre les millions d’autres pages qui auraient mérité bien plus d’attention de ma part que son texte, je l’ai trouvé et j’ai décidé de l’écharper pour le pur plaisir sadique que cela me procure 🙂 , et dans l’espoir de vous le transmettre aussi.

Dans le langage de nos jours, on dirait de ce bon vieux Eubé qu’il poussait un coup de gueule. En effet, il titrait avec acrimonie :

Son écrit ressemblait plus à un article de blog qu’à un essai en bonne et dûe forme (je le cite dans les sources). En substance, notre courroucé dandy râlait que :

  • scrogneugneu, pourquoi on ne pourrait pas dire que l’anglais a un futur du subjonctif ? ;
  • scrogneugneu, je le savais bien que mon veston n’était pas droit ;
  • et aussi scrogneugneu.

Preuve :

Why should it not be possible to predicate action or state under the subjunctive modifications, in future time as well as in present and past time?

Pourquoi ne serait-il pas possible de mettre en prédicat un état ou une action avec des modifications subjonctives, aussi bien au temps futur qu’au présent ou au passé ?

Notre essayiste en herbe avait beaucoup à apprendre. Si ce cher Eubé avait regardé la chaîne YouTube Artifexian, par exemple, il en aurait retiré que :

  • le subjonctif appartient aux modes irréels, or le futur est par définition déjà irréel au départ puisqu’il qualifie une action qui ne s’est pas encore produite ;
  • l’allemand n’est pas la langue la plus proche de l’anglais comme il le dit peu après :

[…] German – the closest akin of all our cognate languages.

[…] L’allemand – la plus proche de notre langue parmi les cousines de cette dernière.

Une pratique un tant soit peu cohérente aurait consisté à y substituer le scots ou le frison. À sa défense, les langues locales suscitaient encore l’intérêt que nous témoignerions à la moitié d’un lombric desséché sur une route de campagne. Il faut lui accorder que les choses ont bien changé en un siècle, puisqu’on les considère maintenant comme des lombrics desséchés entiers. Mais bref ! C’était amusant de m’acharner contre un inconnu qui a un jour publié deux pages (c’est mon 527ᵉ article, Eubé, tu vas faire quoi ?) et qui ne pourra jamais répondre à mes invectives, toutefois il est temps que je me mette au boulot pour de vrai.

Le futur du subjonctif en français

Si le futur du subjonctif n’a pas de raison d’être du point de vue sémantique (comme je l’ai dit plus haut, fallait lire, hein), il peut être déclenché grammaticalement, tout comme la concordance des temps obligeait les écrivains du siècle dernier à trouver un accord, dans les phrases, entre leurs membres imparfaits et leurs pûtes.

Le portugais a un futur du subjonctif. L’espagnol aussi, même s’il est vieilli.

Tableau de conjugaisons portugaises

Conjugaisons du verbe “fazer” (“faire”) au mode subjonctif en portugais.

Tableau de conjugaisons espagnoles

Conjugaisons du verbe “hacer” (“faire”) au mode subjonctif en espagnol. La note renvoie à : “Mostly obsolete form, now mainly used in legal jargon”.

Mais le français, qu’on sait être objectivement la plus belle langue du monde (lol) et la plus malléable (lol ×2), en est dé-pour-vu. Et je vais arranger ça.

Premier groupe

que je / j’ -erasse que nous -erassions
que tu -erasses que vous -erassiez
qu’il / qu’elle / qu’on -erât qu’ils / qu’elles -erassent

Deuxième et troisième groupe

que je / j’ -irisse que nous -irissions
que tu -irisses que vous -irissiez
qu’il / qu’elle / qu’on -irît qu’ils / qu’elles -irissent

N’est-ce pas diaboliquement simple ? Les langues romanes ont formé leur futur en ajoutant la forme conjuguée de l’auxiliaire avoir après l’infinitif (finirai, finiras, finira), ce qu’il suffisait de fusionner avec les désinences du subjonctif.

Irréguliers

J’ai même mis des irrégularités aux irrégularités parce que c’est ça, le français. Si vous saviez la quantité de jamais-vus que j’ai ressentis en faisant ce truc. Au point d’être incapable de trouver la conjugaison de “valoir” à la première personne du pluriel du futur de l’indicatif. Comme à l’imparfait du subjonctif, l’accent circonflexe n’est utilisé que pour distinguer les homographes.

  • [avoir] que j’auraie ; que tu auraies ; qu’il auraît ; que nous aierions ; que vous aieriez ; qu’ils aieraient ;
  • [être] que je serois ; que tu serois ; qu’il seroit ; que nous seroyons ; que vous seroyez ; qu’ils seroient ;
  • [aller] que j’iraille ; que tu irailles ; qu’il iraille ; que nous iroyons ; que vous iroyez ; qu’ils iroient ;
  • [faire] que je ferasse ; que tu ferasses ; qu’il ferat ; que nous ferassions ; que vous ferassiez ; qu’ils ferassent ;
  • [pouvoir] que je pourrisse ; que tu pourrisses ; qu’il pourrît ; que nous pourrissions ; que vous pourrissiez ; qu’ils pourrissent ;
  • [savoir] que je sacherasse ; que tu sacherasses ; qu’il sacherât  ; que nous sacherassions ; que vous sacherassiez ; qu’ils sacherassent ;
  • [savoir – modèle 2] que je saurache ; que tu sauraches ; qu’il saurache ; que nous saurachions ; que vous saurachiez ; qu’ils saurachent ;
  • [tenir] que je tiendrisse ; que tu tiendrisses ; qu’il tiendrit ; que nous tiendrissions ; que vous tiendrissiez ; qu’ils tiendrissent ;
  • [valoir] que je vaudrasse ; que tu vaudrasses ; qu’il vaudrât ; que nous vaudrassions ; que vous vaudrassiez ; qu’ils vaudrassent ;
  • [venir] que je viendrisse ; que tu viendrisses ; qu’il viendrît ; que nous viendrissions ; que vous viendrissiez ; qu’ils viendrissent ;
  • [vouloir] que je voudrasse ; que tu voudrasses ; qu’il voudrât ; que nous voudrassions ; que vous voudrassiez ; qu’ils voudrassent ;
  • [falloir] qu’il feraille ;
  • [pleuvoir] qu’il pleuvrât.

Franchement, pourquoi s’embêter à dire “il faudrait que tu y arrives à l’avenir” quand on peut tout simplement dire “il faudrait que tu pourrisses” ? Ce serait bien que les Français seroient conscient de la beauté dont ils pareraient leur langue à condition qu’ils voudrassent y apporter cette merveille de futur du subjonctif. Que nous le ferassions ou non, il me semble évident qu’il feraille ferrailler avec les conservatistes pour que la langue iraille dans le droit chemin. À moins que vous ne défendrissiez l’idéal d’une langue inamovible, je doute que vous me contesterassiez sur ce point. Vive(rât) le français.


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Sources

  • Setzler, E. B. “Why Not a Future Subjunctive?” Modern Language Notes, vol. 23, no. 8, 1908, pp. 243–244. JSTOR. Accessed 26 Feb. 2020.

5 réponses »

  1. En effet, l’intérêt sémantique de tout cela est contestable =D

    Néanmoins, je salue l’effort d’avoir créé un temps qui sonne déjà plus obsolète que l’imparfait du subjonctif, alors qu’il n’est même pas officiellement créé !

    Un truc que j’aimerais en français c’est la notion aspectuelle du present perfect… Enfin, en théorie elle existe, c’est la différence historique passé composé vs passé simple, mais étant donné que le passé simple est devenu un fourre-tout à mesure que son homologue est tombé en désuétude…

    En tous cas, il faut qu’on arriverât à un compris, car il se peut que l’idée ferat son chemin !

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    • Un présent parfait ? Le bulgare a ça, je crois. Un commentaire Facebook m’a rappelé aussi à quel point un participe futur / actif serait utile. « En arriverant ».

      Je ne me fais pas d’illusions, on ne complexifiera pas le français comme ça, mais si tu veux me faire l’honneur d’utiliser mes désinences, ne te fais pas prier !

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      • Ha les famosos temps bulgares ! C’est vrai qu’ils y ont été très fort, des temps pleins et des temps composés le tout pour deux formes verbales (la perfective et l’imperfective)…

        Un participe futur, c’est pratique, voire indispensable, quand il s’agit en fait de participes substantivés: Morituri te salutant ! Avec le français qui possède les très pratiques «celui, celle» je ne vois pas trop l’utilité…^^

        J’ai trouvé un article résumant bien: http://jb.lelievre.free.fr/francais/participe_futur.html

        Aimé par 1 personne

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