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L’étrange histoire d’un mot #5 : « coronavirus »

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Le coronavirus, ce n’est pas une épidémie. C’en est au moins trois.

Sommaire

    1. Contexte
    2. Du *wisós au virus
    3. De *sker à corona
    4. Sources

Contexte

Le coronavirus, déjà à l’heure où j’écris cet article, dépasse de loin le phénomène médical. En effet, en quelques mois à peine, il est devenu un élément de notre culture, de notre histoire et de notre langue, et il tient entre ses mains (ses… péplomères ?) le destin de la politique et de l’économie dans de nombreux pays – même sans parler de fin du monde, ses conséquences se font durement ressentir et ne s’effaceront plus. En fait, il est presque devenu un réseau social.

À côté de la pandémie virale du coronavirus, il y a donc la pandémie sociale, plus bénigne mais parfois tout aussi déplaisante quand elle colporte la peur et les fake news. Toutefois, elle a du bon aussi car on lui doit des phénomènes sociologiques fascinants : le Vietnam qui commandite une chanson pop pour sensibiliser aux bons réflexes d’hygiène, l’augmentation des ventes de La Peste de Camus et du téléchargement du film Contagion (même moi, j’ai envie de le voir, du coup), la diminution de la consommation de la bière Corona⁽¹⁾⁽²⁾, etc., et bien sûr les mèmes.

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Toutefois, c’est pour une troisième épidémie que j’écris cet article : plus lente, elle n’évoluera pas chaque jour avec les nouveaux bulletins d’actualité. Je parle de l’épidémie linguistique. En effet, pendant qu’on s’inquiète du virus et qu’on contemple son œuvre sur la société, je me questionne, moi, sur les mutations de la langue et sur la contagion lexicale qui ont conduit à l’appeler ainsi : « coronavirus ». Coronavirus. Coronavirus. Coronavirus. Ça y est, vous ressentez l’effet du jamais-vu ?

Ce mot, quasiment inconnu de l’humanité avant décembre 2019, est aujourd’hui célèbre dans toutes les langues du monde. Et avant qu’on oublie ce que ça nous a fait de découvrir son nom pour la première fois, je voulais retracer l’histoire de ce dernier jusqu’au 11 mars 2020, déclaration par l’OMS du statut pandémique du coronavirus⁽³⁾. Le reste n’est que future Histoire.


Du *wisós au virus

*Skerwisós. Voilà à quoi aurait pu ressembler le mot “coronavirus” il y a 3 500 ans, en proto-indo-européen. Si on avait su ce qu’était un virus.

En effet, on a de bonnes raisons de penser que *wisós est la racine proto-indo-européenne dont dérive le mot latin vīrus. Elle ne voulait encore dire que “poison” et/ou “mucosité”, probablement rapport à des fluides malodorants auxquels on associait un danger – à raison, d’ailleurs. Le mot a gardé ce sens en prenant une apparence nettement plus familière quand le /s/ proto-indo-européen s’est transformé en /r/ en latin.

Devenu un mot latin savant, vīrus s’est propagé et a rapidement atteint des dizaines de langues quasiment sans changer de forme ni de sens : toujours “poison” / “mucosité”. C’est en 1478 que le mot français virus est attesté pour la première fois dans le sens spécialisé de “substance qui recèle l’agent du contage [sic] et est capable de transmettre la maladie”⁽⁾ ; on ignorait encore tout des microorganismes. Le même sort s’abattra sur l’anglais qui, en 1728, atteste du mot virus dans le sens de “agent that causes infectious disease” (toutefois l’anglais connaissait le mot au moins depuis le XIVᵉ siècle)⁽⁾.

Pour les deux langues, l’usage moderne dans le sens de “microorganisme infectieux” remonte à 1880 (seulement !) et on le doit à Louis Pasteur⁽⁾, qui avait fait l’hypothèse de l’existence des virus⁽⁾. En effet, malgré que les bactéries ont été observées pour la première fois par Antoine van Leeuwenhoek en 1676⁽⁾, il faut attendre les années 1890 (donc après le mot de Pasteur) pour observer les virus, plus petits⁽⁾. Le mot “pasteurisé” (littéralement !) a alors pris son envol, et le sens ancien, quoique toujours d’actualité en français du XIXᵉ siècle, s’est totalement perdu.


De *sker à corona

Pendant ce temps, la racine proto-indo-européenne *(s)ker (“tourner”) a perdu son /s/ pour donner (avec un suffixe⁽⁾) le grec ancien κορώνη (korṓnē) qui désignait entre autres des objets incurvés. Le latin l’a emprunté sous la forme corōna, désignant notamment une couronne (décorative ou honorifique) – le terme français “couronne” en dérive d’ailleurs directement.

Ici, il est important de ne pas se précipiter car corōna est aussi devenu un mot savant qui a par la suite désigné de nombreuses choses. En plus de désigner un cigare de La Havane en français (décidément, entre l’alcool, le tabac et le virus, le corona est vraiment mauvais à la santé…) et d’être le nom de sept localités états-uniennes, corona est un mot anglais utilisé aujourd’hui en astronomie, en biologie, en architecture et en anatomie.

À votre avis, auquel de ces domaines doit-on le nom du virus ? La réponse là-dessous : l’astronomie ! En effet, “a (solar) corona”, c’est une couronne solaire, et les photos de la bestiole en rappellent un peu l’apparence.

Après avoir parcouru tout ce chemin, les deux racines se sont rencontrées dans les années 1960⁽⁾ quand on a découvert le coronavirus et que les scientifiques ont dû lui trouver un nom. Mais elles ne sont devenues célèbres ensemble, comme on le sait, que soixante ans plus tard.


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Sources

  1. L’épidémie de coronavirus nuit à l’image de marque de la Corona, Slate, 3 mars 2020
  2. Coronavirus : «Contagion», bière Corona… ces conséquences inattendues de l’épidémie, Le Parisien, 6 mars 2020
  3. WHO Director-General’s opening remarks at the media briefing on COVID-19, Organisation mondiale de la santé, 11 mars 2020
  4. virus, Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales
  5. virus, etymonline
  6. Virus, §History, Wikipédia en anglais
  7. Antony van Leeuwenhoek: tercentenary of his discovery of bacteria, US National Library of Medicine; National Institutes of Health
  8. κορώνη, translate.enacademic.com
  9. Everything You Need to Know About Coronavirus, caringlyyours.com
  10. Le Wiktionnaire anglophone pour les entrées lexicales
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princecranoir

Contagieuse lecture. Quant à Contagion le film, j’invite qui veut à jeter un oeil sur le Tout d’Ecran. ☣️

Eowyn Cwper

Oh, je ne connais pas ce blog, il faudra que j’y jette un œil. En attendant, moi je conseille le tien au lecteur de passage. 😀

princecranoir

C’est sympa 😅

Siddhartha Burgundiae

Le Skerwisós, je dois admettre que ça en jette (encore un joli cas de rhotacisme, tiens)

Ça me fait songer un chef proto-Indo-Européen, probablement dans sa steppe du Nord Caucase, sur son cheval, le regard décidé porté sur l’horizon… Se demandant comment il va conquérir de nouvelles terres, avant d’aller déguster sa soupe à la chauve-souris et sa daube de pangolin.

(bon ok, y’a pas de pangolins dans la steppe…)

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