Univers Chthoodons

[Micronouvelle #13] Chthoodons: Visite

(1 106 mots) Dans la lignée de l’univers Chthoodons (commencé avec cette autre micronouvelle), voici un nouveau court récit d’horreur. J’espère qu’il vous déplaira ! Enfin, dans le sens que c’est horrifique, touça.

(Relecture garantie avec Lullaby de The Cure jouant en boucle derrière.)

Les autres nouvelles de l’univers ici !

 

CW : angoisse, lieux sombres, gore modéré.

Illustration : Dreams in Lovecraft, par AbbeyMarie


Êtes-vous pris, parfois, des ces frissons incompréhensibles qui agitent le corps et l’esprit en vous glissant sur l’échine ? Je parle d’un tremblement qui, plutôt que de partir comme il vient, vous enferme dans la cage oppressante d’une perplexité qui s’attarde. Peut-être ne voyez-vous pas ce que je veux dire, car on est ainsi fait que de telles choses sont vite mises par l’esprit sur le compte d’un léger courant d’air qui nous aurait échappé, ou d’un souvenir entr’aperçu à la lisière de la conscience comme une ombre qui fait s’agiter les feuilles à la tombée du jour. Ce serait bien normal, car notre vie fourmille de choses plus notoires sur lesquelles s’attarder. D’ailleurs, nous négligeons souvent le langage de notre corps. Alors, un frisson de plus ou de moins…

Mais si nous faisions fausse route ? Si le matin perpétuel de notre savoir commençait à nous aveugler ? Si l’éloignement de nos instincts nous approchait d’une autre vérité que celle de la science, une vérité qui serait le soir de la connaissance, le premier et dernier lever d’une étoile noire par-dessus notre horizon ? Une vérité qui, prise dans les plis de l’espace-temps, a peut-être avalé dans des élans ténébreux les multitudes de ces civilisations que l’on cherche désespérément entre les étoiles. Une vérité si forte, si inattendue qu’elle ne saurait s’exprimer que par des stimuli dérisoires tels que ces frissons qu’on néglige et que seul le cerveau reptilien est demeuré capable d’appréhender sans plus pouvoir nous convaincre de leur importance.

J’étais couchée sur mon lit, un roman entre les mains, quand du bas de mon dos commença de monter cette sensation déplaisante d’un effleurement glacé venu de l’intérieur. Elle s’attarda, comme prise par le doute, et je crus qu’elle allait se dissiper quand je me mis à trembler soudain si fort que le livre faillit m’échapper.

J’aurais dû, aussitôt, me rassurer tout en remontant la couverture sur mes jambes : je devais être en train de prendre froid, et la lecture me gardait de m’en rendre compte. Au lieu de quoi je tournai la tête vers l’armoire, qui se tenait droite comme un mauvais rêve le long du mur derrière moi, au-delà de la table de nuit, dans l’usuelle semi-pénombre spectrale dont la baignait ma vieille lampe de chevet.

C’était un mouvement machinal : je n’avais rien cru voir ni entendre, et je scrutai les contours du meuble sans savoir pourquoi mes yeux s’y étaient portés. Pourtant, échappant à mon bon vouloir, mon regard hypnotisé refusait de s’en détacher. Pendant qu’une partie de moi cherchait à comprendre, mon esprit m’alertait confusément que quelque chose était en train de se produire qui me dépassait – ce sentiment, d’abord distant, enfla rapidement dans ma tête jusqu’à la remplir et faire taire toute autre pensée.

Dans les moments qui suivirent, je n’avais plus guère conscience de rien sinon de mes yeux écarquillés par une panique sans visage, et que je me sentais étrangement scandalisée par cette angoisse qui me happait sans que je pusse l’expliquer – si fort et si vite, jaillie de rien, et la vision de l’armoire qui, sans cesser d’être le meuble que j’avais toujours vu là, dans l’ombre à côté de mon lit, devenait de plus en plus nette et terrifiante – sans raison, sans raison, me répétais-je.

Je me rappelle avoir senti le livre glisser de mes doigts soudain glacés, et un bourdonnement sourd envahir mes oreilles. Des phosphènes troublèrent ma vision, mais mes rétines demeuraient captives du bas de l’armoire. Je ne pouvais m’empêcher de l’observer comme si l’horreur pouvait en jaillir dès que j’en détacherais le regard ou si je clignais des yeux.

En pleine déraison, mon esprit forma enfin la pensée innommable, un simple murmure dans le tumulte que j’entendis pourtant distinctement : mon être entier répondait à une présence, tout à côté de moi, qu’aucun de mes sens ne me permettait d’appréhender. Une chose d’ailleurs était là, indiscernable, à laquelle la perception humaine n’a encore jamais été confrontée et qui n’a de forme pour nous que dans la peur.

Pire que la mort, elle me guettait dans l’ombre, prête à m’infliger des douleurs inconnues de notre monde d’un seul geste de ce qui lui servait d’âme. Il me semblait la sentir pulser comme un cœur mort-vivant dont le battement se faisait le métronome de mélodies mortelles, jouées à la lueur d’aucune étoile sous des pics sombres aux reflets bleutés, surplombés par des nuées amères remplies de nuages trop véloces – mon Dieu, est-ce que je les imagine ou est-ce que je les vois vraiment.

Je vois un avenir avancer vers nous comme un animal enragé, avide d’un sang que rien ni personne ne nous verra verser quand le temps en sera venu, tel un prédateur cosmique au-delà de la vie elle-même. Une déchirure affamée qui fera oublier les plus belles choses à jamais.

Puis le sentiment disparut et je fus rendue au calme de ma chambre avec une violence silencieuse, comme si une dimension entière venait de se refermer autour de moi dans un immense claquement inaudible. La présence s’en alla. Le discret cataclysme ne laissait comme traces de son passage que ma poitrine se soulevant rapidement, l’acuité des couleurs atones dans mes pupilles dilatées, et la certitude indistincte d’avoir été frôlée par l’aile de toute une réalité au moment de son envol.

Je m’endormis au milieu de ma confusion et de mes draps froissés et tombai dans un sommeil calme et sans rêves qui, lorsque j’ouvris les yeux le lendemain, avait balayé le rêve comme un mauvais souvenir que je me serais inventé. La lumière de l’aurore se mélangeait aux rayons plus ternes de ma lampe restée allumée. Je me sentais nauséeuse, mais reposée, et c’est presque avec légèreté que je repensai à l’épisode de la nuit – c’est drôle comme les cauchemars peuvent nous paraître inoffensifs à la lumière du jour.

Mon livre, délaissé sur le lit, était tombé par terre – du côté des pages, évidemment ; ils tombent toujours du côté des pages. C’est en me penchant pour le ramasser que je perçus l’odeur provenant du bas de l’armoire. Puis c’est en me penchant davantage que je vis le trou irrégulier que la chose avait pratiqué dans le mur, ainsi que le liquide visqueux qui s’était échappé de Dieu sait lesquels de ses pores palpitants. Elle avait vraiment été là, elle était réelle, cette abomination que je ne pouvais ni voir ni entendre ni sentir mais que je percevais tout de même, et moi qui dormais tandis que son mucus trouvait son chemin sur le sol de la chambre, l’emplissant de sa pestilence, moi qui me demandais d’où venait ma nausée.

Ce fut ma dernière nuit paisible.


En cherchant une illustration pour cette micronouvelle, j’ai trouvé un dessin qui représente EXACTEMENT ce que j’avais en tête pour la créature. Je ne l’affiche pas en grand pour ceux qui voudraient garder le mystère, mais voici un lien.

Ça vous a plu ? Laissez un pourboire ! ↓

5 réponses »

  1. J’ai beaucoup aimé cette micro-nouvelle (c’est un format que j’affectionne tout particulièrement). Tu t’es inspirée du Horla ? ton texte m’y a fait très fortement penser. C’est très réussi en tout cas, bravo !

    Aimé par 1 personne

    • Je t’avoue que je suis totalement inculte en classiques, donc non, pas du tout. 😀 C’est plutôt du King-Lovecraft à ma sauce – très peu d’originalité de ma part, d’ailleurs, mais c’est fun.

      C’est super de voir que ce format intéresse des gens – tu es comme ma maman (coucou maman). J’ai d’autres idées en cours d’élaboration, et ‘pi on verra si je développe encore cet univers. ^^

      J'aime

    • À la base, j’ai créé ce format pour moi – n’allouant que peu de temps à l’écriture, il peut être écrit en une seule session et c’est bien pratique. Mais effectivement, il a l’air de plaire et ça me donne très envie d’essayer de le rendre plus régulier. Merci beaucoup !

      PS : j’adore le nom de ton blog ! 😀

      Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s