Billets d'humeur

Disez « comme même » !

[Ne pas oublier ajouter introduction accrocheuse]


Vous savez quoi ? Aujourd’hui, je casse tout. Mon style froid et ampoulé : à la benne. Quoique, à la réflexion, je vais le laisser ampoulé, car ça sous-entend qu’il est brillant et de toute façon je ne sais pas faire autrement. Mon programme : à la poubelle – le cinébdo attendra bien mercredi et j’y survivrai. En souffrant silencieusement. Et je ne vais même pas me relire avant de publier ! Ou alors juste 7 ou 8 fois.

Aujourd’hui, j’improvise, je mets Deezer pour qu’il me passe une chanson tout à fait raccord avec cette maussade journée d’hiver (It’s Thunder and It’s Lightning, de We Were Promised Jetpacks et il fait 17° à 14:00 bonjour) et clavionne (c’est comme crayonner mais au clavier) le manifeste du “comme même”.


Qu’est-ce que le “comme même” ? D’aucuns diront que l’effet produit à la vue d’un “comme même” s’assimile à la frustration causée par une page Internet qui s’ouvre si lentement que le lien que vous voulez cliquer se déplace, alors vous vous devez attendre qu’il se fixe, pourtant vous le voyez depuis le début, alors merde, arrête de bouger, sal***rie.

Un “comme même”, c’est une notification Discord importante qui poppe au moment où une phrase géniale vous vient, c’est mettre tous ses œufs avant les bœufs, c’est se mégenrer toute seule, it’s a black fly in your Chardonnay, c’est une référence musicale en trop dans une énumération qui vous fait demander quand je vais en venir au vif du sujet et si vous n’avez pas eu tort d’ouvrir ce billet étant donnée la longueur de cette phrase. Face à un “comme même”, une seule réaction est concevable.

Parce que le “comme même”, quand il s’agit de vous faire haïr le français, fait bien meilleure ouvrage que le débat “chocolatine / pain au chocolat” ou le fait d’écrire “sa” pour “ça”. C’est une abomination dégoulinante de glaires putrides qui ne fait aucun sens, pas même diagonal. Si des choses telles que le “comme même” peuvent venir au monde, c’est qu’il n’y a plus aucun espoir pour le salut de notre espèce. Il faudrait du coup parler du “yo” de notre espèce, voire du “wesh alors” de notre espèce. Je vous le dis, c’est la fin des carottes sont cuites.


Personnellement, cependant, toutefois et néanmoins, je trouve ces pensées dommageables. A-t-on jamais vraiment pris en compte les sentiments du “comme même” ? Rappelez-vous du maladif “je t’aime” dont Erik Orsenna trace le portrait dans son roman La grammaire est une chanson douce : cette petite locution toute mignonne, tellement utilisée au quotidien qu’elle est alitée, fatiguée, meurtrie. Pourquoi “comme même” ne souffrirait-il pas d’une affliction similaire à la suite des rejets constants dont il est victime ? Ne pense-t-on jamais qu’il doit se sentir exclu ?

On voit toujours en lui un parasite (sans Palme d’Or), ce qui est regrettable à cette époque dont le credo est l’augmentation de l’acceptance. Avec le “comme même”, en effet, on baigne dans l’intolérance dans tous les sens du therme. Peut-être le “comme même” a-t-il connu une enfance difficile, que ses parents s’appelaient Dupont, qu’il est phobique des feuilles mortes depuis que l’une d’elles l’a fait tomber de bicyclette un 14 octobre, et qu’il n’a pas assez confiance en lui pour essayer de nouvelles choses dans sa vie.

Pourtant, il serait faux de croire que le “comme même” est un cas social (un cas grammatical ?). Il n’est pas le résidu indésirable ou ingérable d’une société qu’il saprophytise sans rien y apporter que laideur et disharmonie. Le “comme même” n’est pas plus inutile au progrès de l’humanisme que n’importe lequel de ses compatriotes, qu’ils soient issus de la haute-société nominale, prolétaires adjectivaux évoqués à titre non nominatif, ou des fils à pas-pas qui font la double-négation de la conjoncture (de coordination).

Le “comme même”, en fait, a plusieurs accomplissements à son actif qui le gardent bien de passer à la voix passive. Premièrement, il démontre la crédibilité de ses usagers en ce qu’ils sont tellement avides de se faire bien comprendre qu’ils en perdent tous leurs moyens. Ensuite, il ajoute une variation à l’usage du “quand même” (dont il est la déformation, au cas où vous fussiez en train de lire cet article sans savoir de quoi il causait, auquel cas j’admire votre abnégation), ce qui peut être vu comme un enrichissement de la langue. Enfin, on peut l’utiliser de manière non ironique. Si si.

Le 20 décembre 2019, j’ai eu à réagir sur Discord à ce message dont je tiendrai l’autrice anonyme :

il fait exprès vu qu’il me demande une partie cs en mp en disant qu’il n’a pas encore mangé et que son ventre est aussi plat que la poitrine de la voisine d’en face

Lisez attentivement cette phrase. Plusieurs fois. Encore une fois, allez. Vous imaginez-vous en train d’y répondre un “ah oui quand même” fade et sans personnalité ? Est-il vraiment envisageable de puiser dans la nasse du réchauffé discursif lorsqu’on s’exprime face à telle révélation ? Je vous le dis tout de go : non. Je ne connais qu’un moyen, dans notre belle langue de Molière, de transmettre ce sentiment de choc modéré qui fait lever les sourcils et plisser la bouche en signe d’admiration forçant à l’approbation : lâcher un gros “ah oui, comme même”.

Et l’usage non ironique du “comme même”, c’est comme même golden.


Je m’adresse à tous ceux qui ont, un jour, fait comprendre qu’ils éprouvaient un amusement moqueur, voire carrément haineux, à la vue du “comme même”. À ceux qui, en pensée ou à l’écrit, l’ont stigmatisé, maudissant plus ou moins le jour de sa venue au monde et souhaitant qu’il disparaisse. Ne le reniez pas. Ouvrez-vous à lui tel Sésame devant Ali Baba, la Vallée des Rois devant Carter ou le portefeuille de François Iᵉʳ devant Cartier. Je vais très loin, oui.

En gros, ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu’on vous efface.


Si vous voyez des pubs moches dessous, merci ! Vous venez de me donner environ 0,0001€ (à une vache près, c’est pas une science exacte). Et accessoirement de participer à la propagation du capitalisme.

10 réponses »

  1. Oulà, l’Ywan m’a fait peur ! Pendant une minute, j’ai cru que tu avais pété un plomb, que tu avais «lost it» comme on dit dans la future langue française, en mode OSEF, et que tu voulais passer ton existence à prendre de l’ayahuasca tout nu dans la forêt primaire amazonienne, loin des turpitudes de la société moderne actuelle de ce jour actuel d’aujourd’hui.

    Mais non en fait, tu fais une récupération ironique post-moderne d’une barbarie grammaticale. Je dois avouer que c’est intéressant. Bon récemment j’ai fait quelques bûchers de gens qui disaient «comme même» (mais toujours dans le respect des conventions de Genève), j’essaierai d’en sauver quelques uns, afin de méditer sur leurs pratiques grammaticales peu orthodoxes.

    Aimé par 1 personne

    • Bof, tu sais, il me manque juste l’ayahuasca. J’ai tout le reste, même une forêt primaire. Presque.

      Je découvre avec toi que je suis post-moderne et apprécie la polyadjectivisation du style ! Tu devrais enfermer quelques uns de tes hérétiques et les soumettre à la Question un de ces jours. 🙂 Quoique c’est pas orthodoxe non plus, techniquement.

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