Langues

Pourquoi certaines consonnes n’existent-elles pas ?

Qu’est-ce qui fait qu’une consonne existe ou non ?

Sommaire

  1. La limitation anatomique
  2. La limitation articulatoire
  3. La limitation acoustique
    1. Les voyelles
    2. Pour en finir avec le flou acoustique
  4. Conclusion
  5. Sources

La question est intéressante mais un peu vague. Reformulons : qu’est-ce qui rend certaines consonnes plus courantes que d’autres dans les langues du monde ?

En répondant à cette question, j’expliquerai pourquoi tous les bruits que vous savez produire avec votre bouche ne sont pas considérés comme des consonnes (même s’ils le pourraient) et, dans le cas où certains de mes lecteurs auraient déjà contemplé le tableau des consonnes de l’alphabet phonétique international, j’expliquerai pourquoi il est si troué.

Tableau des consonnes pulmoniques de base

Tableau des consonnes pulmoniques de base.

Tableau des consonnes non pulmoniques de base

Tableau des consonnes non pulmoniques de base.

→ Voir aussi mon article ”Combien de sons différents (consonnes et voyelles) un humain peut-il prononcer ?


La limitation anatomique

On produit consonnes et voyelles avec nos organes phonateurs. Le premier organe phonateur humain en partant du bas est la glotte (logique, car c’est là que se trouvent les cordes vocales). Ensuite, vers le haut, on trouve le pharynx, la luette, le résonateur nasal, la langue (antérieure, postérieure et apicale – la pointe), le voile du palais, le palais dur, l’alvéole palatale, les dents et les lèvres.

Schéma de l'appareil phonatoire humain

La phonétique, c’est aussi de l’anatomie !

Le contact n’est évidemment pas possible entre tous les organes phonateurs : les consonnes gutturales ne peuvent par exemple pas être linguales, et il est impossible de mettre en contact sa luette avec ses dents (désolé pour l’image bizarre). Notre anatomie nous prédestine à produire certains sons et nous empêche d’en faire d’autres.

Sur le tableau ci-dessus, la limitation anatomique justifie, entre autres, l’absence d’une consonne vélaire roulée, et de nombreux trous dans les articulations pharyngales et glottales (elles sont articulées dans la gorge, que la langue ne peut pas atteindre ; cela restreint énormément les possibilités).

Mais certains contacts anatomiquement possibles produisent des sons qui pourraient être considérées comme des consonnes. Ce n’est pourtant pas le cas. Pourquoi ?

La limitation articulatoire

Dans mes articles linguistiques, je dis souvent qu’il n’y a pas de langue plus complexe qu’une autre : la difficulté d’une langue dépend de celles qu’on maîtrise déjà.

→ J’en parle plus longuement dans ma série d’articles ”Les langues les plus faciles pour un francophone”, ”Les langues les plus difficiles pour un francophone” et ”Comment mesurer la difficulté des langues ?

Exceptionnellement, vous pourriez avoir l’impression que je dis le contraire, bien qu’aucun son n’est plus difficile à produire qu’un autre. En revanche, certains sons requièrent un effort articulatoire supérieur. Cela veut dire que si l’on pouvait mesurer la consommation calorique liée à la production phonétique, on obtiendrait des résultats différents pour chaque consonne (ce serait moins vrai pour les voyelles ; voir § Les voyelles).

Cela s’en ressent quand on doit produire des consonnes qui nécessitent un ample mouvement des organes phonateurs, un contact appuyé ou prolongé.

Comparaison de l'effort articulatoire relatif de certains sons

Le fait que les consonnes ne requièrent pas toutes le même effort articulatoire les hiérarchise déjà : nous allons toujours spontanément privilégier des sons faciles et confortables à prononcer. C’est le principe du moindre effort articulatoire, ou relâchement articulatoire, et c’est un moteur primordial dans l’évolution de la prononciation des langues.

Ainsi, une langue qui utilise peu de sons aura des sons de moindre coût articulatoire, tandis qu’une langue aux consonnes plus variées laissera une certaine place à des consonnes plus coûteuses.

Distribution possible des consonnes d'une langue par effort articulatoireLes clics des langues africaines sont les consonnes les plus coûteuses en effort articulatoire, or les langues qui en font usage ont souvent une grande variété de consonnes. Par ailleurs, les clics se perdent (surtout en Afrique du Sud) à cause du contact avec des langues sans clics, et il est très étonnant que de tels sons aient pu voir le jour pour commencer.

Les sons inutilement coûteux en effort articulatoire sont donc naturellement éliminés : cela explique pourquoi certains sons sont plus fréquents que d’autres.

En revanche, il existe un domaine où les consonnes coûteuses sont reines : les interjections ! Le “brrr !” français (audio №1 ci-dessous), quand il est réalisé seulement avec les lèvres, est une consonne bilabiale roulée, qui est une vraie consonne dans certaines langues. Autre exemple : parfois, on exprime sa désapprobation ou sa frustration avec une sorte de “tsk !” (audio №2 ci-dessous) qui est un clic dental – là aussi, c’est une consonne rare mais attestée dans certaines langues d’Afrique.

Après la limitation anatomique, la limitation articulatoire nous donne une bonne vision des contraintes imposées à notre bouche. Mais on peut encore l’améliorer avec une troisième.

La limitation acoustique

La contrainte qui limite le nombre de sons différents qu’une langue peut contenir n’est ni anatomique ni articulatoire : même avec ces deux contraintes, on pourrait, en théorie, voir des langues qui ont 300 consonnes et 50 voyelles. Sauf que ça n’arrive jamais. Pourquoi ? À cause du flou acoustique.

Phonétique et acoustique sont intimement liées, mais elles ne sont pas l’équivalent l’une de l’autre. Une réalité phonétique n’est pas forcément une réalité acoustique : des consonnes réalisées très différemment peuvent “sonner” un peu pareil. On peut schématiser en disant que la phonétique est la théorie de la prononciation d’une langue, tandis que son acoustique est sa réalité sonore, c’est-à-dire ce qu’on entend vraiment et qui peut varier d’une personne à l’autre indépendamment de la réalité articulatoire.

Par exemple, les sons réalisés avec le nez sont acoustiquement similaires à ceux qu’on produit avec la gorge, quoique l’articulation n’a rien à voir. Parfois, un son nasal et un son guttural peuvent ainsi se confondre acoustiquement quoique rien ne les y prédestine phonétiquement. Ce cas particulier est le phénomène dit de rhinoglottophilie sur lequel j’ai créé l’article Wikipédia en français (ça compte comme un billet 😀 ).

C’est peut-être encore un peu… “flou” pour vous. Pour mieux illustrer le flou acoustique, je vais faire appel à de vieilles amies que j’ai énormément négligées dans cet article. J’ai nommé :

Les voyelles

Les voyelles n’ont quasiment pas de limite de variété, car leurs paramètres de base (aperture, point d’articulation et arrondissement des lèvres) sont strictement exprimés par la position des organes phonateurs (langue et lèvres), sans qu’aucun contact ne se produise entre eux. C’est pourquoi leur variété ne souffre pas de la limitation anatomique ni de la contrainte articulatoire. Seule la contrainte acoustique les affecte – par contre, elle les affecte très fort et c’est ce qui les rend utiles pour illustrer cette dernière.

Ce serait long à vulgariser sans rentrer un peu dans la technique (comme le fait le reste de ce chapitre), donc je résume d’avance pour ceux que cela découragerait : les voyelles ressemblent facilement les unes aux autres. Voilà. Si ça vous suffit, passez directement au chapitre § Pour en finir avec le flou acoustique. Sinon, continuez à lire : j’ai fait de mon mieux.

Les voyelles antérieures (par ex. en français : A É I, /a e i/) sont rarement prononcées avec les lèvres arrondies (par ex. en français : EU U, /ø y/), et c’est l’inverse pour les voyelles postérieures qui sont plus souvent arrondies (par ex. en français : O OU, /o u/) ; notre langue est d’ailleurs dépourvue de voyelles postérieures non arrondies. Cela est lié à la proximité acoustique de ces sons d’une manière que leur articulation ne laisse pas attendre.

Je me souviens avoir lu quelque part que c’est la raison à ce que les langues qui ont la voyelle /y/ (U en français) la distinguent très souvent d’une voyelle /œ/ ou /ø/ (EU en français). Cela se vérifie notamment en français, en allemand, en néerlandais et dans les langues scandinaves, mais il y a des exceptions comme le mandarin qui a le /y/ mais ni /œ/ ni /ø/ (peut-être à cause de la présence d’un /ɤ/ acoustiquement proche de ces dernières, mais c’est une extrapolation perso).

Pour illustrer la distance acoustique séparant les voyelles basiques, il existe le triangle vocalique. Les connaisseurs de l’alphabet phonétique remarqueront la proximité des voyelles antérieures non arrondies avec les voyelles postérieures non arrondies (grossièrement la deuxième et la troisième “colonnes”).

Triangle vocalique (représentation fidèle à la distance acoustique entre les voyelles).

Pour en finir avec le flou acoustique

Les similitudes entre deux sons trop proches acoustiquement (consonnes ou voyelles) conduisent naturellement à la perte de leur distinction, d’abord dans leur perception (un locuteur ne va pas avoir conscience de la différence entre deux sons) puis, par conséquent, dans leur production (ce locuteur ne produira pas les deux sons distincts).

Cela se produit continuellement dans toutes les langues ; je l’illustre en partie dans mon article “La linguistique comparative (2/4) : à quoi ressemblera le français du futur ?”, section § Les voyelles.

En conséquence, plus une langue a de segments (de consonnes et de voyelles), moins les différences acoustiques qui les séparent sont évidentes et plus ils sont susceptibles d’être confondus (on parle d’instabilité), conduisant à une réduction naturelle de la variété d’une langue en segments. Le nombre de segments que compte une langue est donc un équilibre constant entre ce qu’elle requiert au minimum pour distinguer des sens différents, et les restrictions acoustiques.

Conclusion

Entre les sons que l’on est anatomiquement incapable de produire, ceux qui sont dépréciés car relativement coûteux en efforts, et ceux que notre perception du son ne nous permet pas toujours de distinguer les uns des autres, on comprend un peu mieux comment les langues font naturellement le tri parmi leurs segments, malgré la nécessité de pouvoir tenir un discours suffisamment clair qui motive parfois l’apparition de nouveaux segments.

Parfois, plusieurs de ces paramètres s’accumulent : la consonne /ɟ/ (représentée par en hongrois par exemple) est naturellement instable car elle se situe acoustiquement (et phonétiquement) entre /d/ et /g/. Ajoutez à cela que ces dernières sont moins coûteuses en effort articulatoire, et vous comprendrez que le son /ɟ/ est assez susceptible de devenir l’une ou l’autre à la longue, ou bien un autre type de consonne plus stable qui rappelle /ɟ/ acoustiquement, comme /ʒ/ (le J français). Tout cela participe à sa relative rareté.

D’autres paramètres entrent en jeu qui ne relèvent même pas du domaine sonore. Parmi les plus importants, on peut citer :

  • la longueur des mots (moins une langue a de segments, plus elle est susceptible d’avoir des mots longs, ou des distinctions suprasegmentales comme les tons du chinois) ;
  • l’ambiguïté (la perte de la distinction entre deux sons peut créer des homophones, augmentant l’ambiguïté de la langue, ce qui la motive parfois à garder des sons pourtant instables).

On ne connaîtra jamais le minimum et le maximum de segments qu’une langue naturelle peut contenir, mais on peut s’en référer aux “records” connus actuellement dans les langues naturelles vivantes : le pirahã ne compte peut-être pas plus de 10 segments, et le taa pourrait en compter jusqu’à 229 (le français standard en compte 37, mon idiolecte 33).

Sources

  • Organes phonateurs, Rennes Egyptologie, H. Doranlo
  • Jacqueline Vaissière. “On the acoustic and perceptual characterization of reference vowels in a crosslanguage perspective”. The 17th International Congress of Phonetic Sciences (ICPhS XVII), Aug 2011, China. pp.52-59. ffhalshs-00676266

 

6 réponses »

  1. Pour le chinois, d’ailleurs, j’ai l’hypothèse perso (invérifiable) que les deux facteurs sont allés de pair: la réduction drastique du nombre de segments par fusion a dû faire exploser le nombre d’homophones, d’où la nécessité des tons. Le chinois archaïque n’avait pas de tons, mais un grand nombre de consonnes et de voyelles, certaines très proches les unes des autres. Flou acoustique total, donc !

    Quels sont donc les 3 segments du français standard dont ton idiolecte prend la liberté de se débarrasser ? :p

    Aimé par 2 personnes

    • La genèse des langues à tons défie celle des langues à clics ! Diantre, le taa a les deux. ô_o

      Pour te répondre, en fait c’est QUATRE segments du français standard que j’élimine (ça fait 33 segments dans mon idiolecte, j’ai corrigé l’article) :
      /a ɑ/ → /ɐ/
      /ɛ̃ œ̃/ → /ə̃/
      /œ ə/ → /ɵ̠/ (← celui que j’avais oublié)
      /ɲ/ → dissimilation en /nj/

      Je les note comme phonèmes vu qu’on parle bien de la transcription phonologique, tout idiolecte soit-ce. ^^

      Note que, lorsque mon paternel m’a donné conscience de l’existence du phonème /œ̃/, je l’ai réintroduit en position finale avec un /œ̜̃ ~ ø̃/ (souvent en variation libre, à moins qu’une ou deux conditions ne lui donnent un petit peu de cohérence).

      « Jungle » [ʒə̃ɺ]
      « Un » [œ̜̃] ou [ə̃] comme dans « j’en veux un » [ʒ‿ɜ̃.vø̯ə̃]
      « Commun » [kɤ̞̹mœ̜̃]

      Idiolectalement parlant, je trouve ça dégueulasse, mais que c’est génial à transcrire !

      P.S. : j’ai mis une police compatible avec l’IPA pour les commentaires.

      Aimé par 1 personne

      • J’avoue que j’ai dû prendre une minute de réflexion pour bien me refaire la différence /œ̜̃ ~ ø̃/ ^^
        /ə/ → /ɵ̠/ beaucoup d’apprenants francophones le font très souvent en allemand
        Oui je vois, tu as tendance à centraliser tes voyelles. Ton côté macronophonologique, sans doute !

        Aimé par 1 personne

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