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[Critiques cinéma] Wanted ; Ombres et brouillard ; Elser, un héros ordinaire ; A War ; La Gueule de l’Autre

Dans les cinébdos, je compile mes analyses critiques sur les films vus dans la semaine. 📚 🎥


Sommaire
Wanted (Brad Mirman, 2003)
Ombres et brouillard (Woody Allen, 1991)
Elser, un héros ordinaire (Oliver Hirschbiegel, 2015)
A War (Tobias Lindholm, 2016)
La Gueule de l’Autre (Pierre Tchernia, 1979)


Image d’en-tête : A War ; films 299 à 305 de 2019

6,25
6,5

Lundi : Wanted

(Brad Mirman, 2003)

« Thématique : Gérard Depardieu »*

Ce qu’il y a de bien avec les acteurs internationaux comme Depardieu, c’est qu’on peut leur faire faire des ovnis. Lui avait déjà Une Femme ou deux & Green Card à son palmarès de part & d’autre de l’océan, des films malaimés parce qu’ils semblent être tellement entre les USA & la France qu’ils… tombent à l’eau. Moi, je les aime bien, or Crime Spree a encore quelque chose en plus.

Pan.

Parfaitement bilingue, réalisé par un natif d’Hollywood qui habitait Paris, le film rassemble Renaud & Hallyday comme pour faire un immense gag en même temps qu’un pied-de-nez à toute attente. Évidemment, les deux rockeurs jouent de l’inside joke, car quoi de plus beau qu’un duo musical emblématique dont on aime à fantasmer l’inimitié pour donner à une œuvre sa personnalité ? C’est un peu facile, même si les responsables du casting auraient leur mot à dire là-dessus. Peut-on dire ”artificiel”, alors ?

Sûrement un peu si l’on gobe la partie de l’œuvre adressée au petit Français sans se préparer à celle qui parle au petit Américain. Avec Harvey Keitel jouant sur son propre terrain & la bande de Français de l’autre, Mirman réalise un mélimélo sans aucun sens qui deviendra le casus belli d’une guerre de spectateurs. Si le film ne ravive pas notre haine historique des Américains, on ressent l’envie de l’être soi-même pour le voir avec d’autres yeux. Dans ce registre, Depardieu qui yaourtise devant un autochtone chicagoan, c’est précieux. C’est un de ces moments où le cinéma, même comique, immortalise la culture comme si l’on avait appris à photographier une ambiance, & l’on réalise la variété des visions qu’on peut avoir sur un tel instantané.

En parlant de comédie, on s’oublie un peu chez un scénario qui porte parfois sur de l’humour noir dispensable (pourtant j’adore ça). Mais le choc culturel est trop savoureux pour qu’on ne se délectât pas de ses intrications parfois difficiles à suivre. Le plus beau reste cependant à venir : la transformation. Mirman n’a pas fini de nous démontrer qu’il maîtrise les deux pays sur le bout des doigts (à défaut de les faire se rencontrer proprement), car il retrouve une magie qu’on n’avait pas osé réveiller depuis Le Gendarme à New York : le sol étasunien exerce une influence étrange sur les franchouillards qui se métamorphosent soudain sous les angles d’une caméra devenue caméra d’action.

Il ne faudrait pas aller jusqu’à dire que Mirman était visionnaire – après tout, il utilise non ironiquement l’accélération des images comme trompe-l’œil – mais on manque tellement de repères chez lui qu’il est difficile d’adopter une vision globale : il y a toujours un gag qui dépasse, où un policier trop sordide, bref : un inattendu qui se précipite quand on veut fermer la valise du film de genre.

Quelques certitudes ont toutefois la vie dure : Renaud & Hallyday sont gravement sous-exploités, & Harvey Keitel fait toujours peur, même si ses proies sont de pauvres Français qui commandent du vin dans un diner. Amis des coproductions pétillantes & naïves, précipitez-vous.


7,5
5

Mardi : Ombres et brouillard

(Woody Allen, 1991)

« Thématique : Jodie Foster »*

Derrière le faux humour de son titre-synopsis, Allen se cache. Il cache son autodérision – qu’il est quand même ravi d’exprimer quand il se fait traiter de sale vermine rampante. Il cache son talent comme il l’a toujours dissimulé sous des histoires que, à peu d’exceptions près, je n’aime guère. Il se cache comme son personnage dans le dos d’une femme entre deux de ces faux pas qui lui donnent toujours l’air de la bonne pomme dans une inspiration dantesque de Kafka.

”Tu vois ça ? Ça s’appelle une caméra.”

Aussi, je ne suis pas étonné d’apprendre qu’il s’est inspiré de l’ouvrage Le Procès, car voilà bien tout son film : un Kafka parfum Fritz Lang accompagné de ses douceurs artistiques, empanaché d’un brouillard qui permet qu’on n’y voie que du feu quand il réutilise les mêmes décors pour différentes scènes, car Orion Pictures (qui a réclamé qu’Allen apparaisse pour rendre le film un peu plus audience-friendly) était aussi moribond que la relation du réalisateur avec Mia Farrow.

L’inexpressionisme de leurs personnages résonne dans la brume surabondante comme la parodie d’un biopic de Jack l’Éventreur qui revisite avec une certaine jubilation une cité rétro-néo-noire où tout se passe dans des ombres dont la tâche ne se résume pas à transformer la lumière en cet étonnant solide que les silhouettes découpent plutôt que d’être découpées dedans : dans Kafka, c’est l’impuissance qui frustre, or Allen la porte au niveau de l’inconnu : celui qui remplit les ruelles sombres où rôde un tueur, celui qui agite des habitants clairsemés & les groupe sous l’égide d’une justice populaire confuse, sans âge ni raison, où la familiarité du frêle idiot incarné par le réalisateur est l’accord à la fois discordant & majeur donnant à l’œuvre son caractère de multiples contrepieds.

En l’espace d’une seule nuit qui est tout le temps dont on dispose pour découvrir une ville prise de panique pas trop similaire à New York, on sera confronté à toute l’inefficacité de personnes supposément antagonistes d’un Allen normal, guindé, angoissé & agaçant. C’est parce que tout, dans Ombres et brouillard, devient prétexte à tout autre chose, de sorte qu’il se prend lui-même à contrepied. Ni le crime, ni l’amour, ni les décors ne seront vraiment le sujet, ce qu’il est difficile d’accepter quand le casting prend tout tellement au sérieux, mais cela se tient aussi dans le rôle tout anti-lui-même qu’Allen donne à Malkovich.

Encore une fois, Allen, que je croise au hasard d’occasions régulières, me fait non seulement dire que ses films sont ennuyeux & terriblement attachants, mais qu’il faut vraiment que je me fasse à l’idée que son radotage renferme une incroyable maîtrise de l’autodérision.


Jeudi : La Dolce Vita

(Federico Fellini, 1960)

« Thématique : Federico Fellini »*

Critique détaillée ici !


4,25
5

Vendredi : Elser, un héros ordinaire

(Oliver Hirschbiegel, 2015)

« Thématique : langue allemande »*

Le réalisateur de La Chute s’est hanté de la mémoire de ses films autant qu’il l’était lui-même par le passé de son pays. La fièvre du biopic anti-révisionniste le reprend avec l’énigme de Georg Elser, une non-histoire que le titre ne se prive pas de dénoncer sous forme de quasi-slogan commercial : ”il aurait changé l’Histoire” en VO, ”13 minutes qui n’ont pas changé l’Histoire” en grec & en italien.

”Vous voyez bien que je sais écrire !”

J’aime bien les non-histoires. Elle nous éclairent sur notre rôle individuel & font rêver avec des choses méconnues qui ne sont pas fausses. Elles ne sont seulement pas vraies non plus.

Je suis donc aussi content d’avoir appris l’existence de Georg Elser & d’avoir pu passer un moment en sa compagnie (très soignée par Christian Friedel) que je suis agacé par la vocation totalement artificielle du film. Il y a une différence entre enseigner ce que le passé néglige & le faire enfler sous les caméras, surtout quand on se place d’un point de vue réhabilitateur qui épilogue avec un rappel des pertes humaines. Hirschbiegel semble s’en excuser avec des images qui s’essayent à la contemplation mais s’enferment en réalité dans les paysages alpins comme s’ils ne valaient pas mieux qu’un bunker. Le film explore plein de vrais lieux qu’il se sent obligé d’étiqueter en toutes lettres pour rappel, mais s’étouffe tout seul avec des plans souvent pointés vers le bas dans… je ne sais pas, une humilité mal placée ou une forme d’insensibilité à l’espace.

Sa seule ouverture est la narration alternée de deux parties de l’histoire, occasion de faire des transitions intelligentes qui valorisent le contraste établi par la décennie 1930 en Allemagne, faisant doucement glisser le pays blessé mais humble de l’entre-deux-guerres vers une nation remplie de ressentiment, pendant que des plans plus intimes instillent une vraie progression &, Gott sei dank, un peu de sentiment dans l’ensemble.

On se rappellera au moins d’un film bien accessoirisé où Hirschbiegel confirme qu’il est un des meilleurs parmi les nombreux réalisateurs qui eurent à représenter le soldat aryaniste sous ses traits les plus gestapomorphes : ses Nazis reluisent dans le miroir de l’expérience antifasciste qui a globalement été jusqu’ici celle de l’Europe contemporaine, sans toutefois inscrire Elser au rang des jugements cinématographiques les plus brillants.


4
3

Samedi : A War

(Tobias Lindholm, 2016)

« Thématique : langues du monde »*

Film de guerre & drame réaliste scandinave : deux genres dont je suis loin d’être fan, & leur mélange dans Krigen a failli être à la hauteur de ce que sa première partie me faisait attendre de mal. Ce sont même les deux premiers tiers qui m’ont vraiment déplu. Les réalistes auraient voulu plus que ces deux tiers, histoire de nous faire sentir un peu mieux que la guerre, ce n’est pas un sujet qu’on couvre en deux scènes franches.

Il ressemble vraiment à Ewan McGregor.

Dans une parcelle danoise de la guerre afghane, on nous fait voir des soldats mais surtout des hommes – un motto lassant que Lindholm tient à nous faire subir en nous écrasant sous le drame égal de la mort violente & d’une famille déchirée parce que le père est loin. Un écrasement, c’est bien le mot pour qualifier la pression nauséeuse qu’on nous inflige longtemps, comme si la guerre & l’absence d’un père étaient les deux seules souffrances possibles, & qu’on se conseille de mettre sur le compte d’une réalité généralement déformée d’une famille dont le pater – ce barbu nordique de Pilou Asbæk qui ressemble à Ewan McGregor – est parti belligérer.

Mais le fait est que le film s’y prend mal : subjectivement déplaisant (c’est exprès, on est d’accord), il est objectivement forcé dans des scènes intimes trop naturelles pour être vraies, littéralement corrompues par la recherche d’une vérité, sans compter des doutes que j’émettrais sur le confort du tournage pour certains acteurs enfants. Admettons que ça ne soit pas mon problème, voire que ça soit un témoin de qualité.

Quand on comprend, sur le tard, que tout cela n’est que le prétexte à introduire un jugement mixte dans le scénario (comprendre : un jugement civilo-militaire pour déterminer la responsabilité de McGregor dans la mort de 11 civils), on ne regarde pas nécessairement en arrière avec un air de s’excuser, mais on sent que le film se réservait pour être bon dans cette partie-là, une partie qui prend le mot de ”guerre” & le déplace d’un sujet sur l’autre : la guerre d’Afghanistan commanditée par plus grand que soi devient une guerre intestine où l’on se bat contre la justice pour son espoir égoïste, puis une guerre intérieure quand plus personne ne peut servir de cible à ses états d’âme & que la culpabilité (justifiée ou non) prend le dessus.

Il faut au moins connaître Krigen pour ces différentes parties & pouvoir juger l’une avec l’autre. Un peu sobre aussi bien du côté guerrier que judiciaire, il reste relativement impressionnant sur les deux aspects en plus que du côté familial.

Si je tranche en sa défaveur, c’est parce que, pour moi, il a renié l’ensemble de son combat en une phrase : quand le fils du soldat inculpé demande à son père si c’est vrai qu’il a tué des enfants. Guerre, famille, justice, réalisme : tout est trahi parce que le montage dispense le père de répondre. Trop sobre encore, A War passe à côté d’une guerre bien plus étrange dont elle aurait pu faire le nœud de son histoire.


6
6

Dimanche : La Gueule de l’Autre

(Pierre Tchernia, 1979)

« Hors-thématique »*

On a du mal à se défaire de l’idée que ce n’est pas Poiret qui réalise La Gueule de l’Autre. Quand on les connaît, lui & Serrault, & qu’on voit au générique ”un film de Jean Poiret réalisé par Pierre Tchernia”, ce n’est pas juste l’archaïsme dans la façon dont est crédité le scénariste qui nous frappe : on a l’impression que c’est lui partout & que Tchernia est juste là pour assurer la cohésion.

”Quoi sa gueule ? Qu’est-ce qu’elle a sa gueule ?”

D’ailleurs, Poiret joue son rôle de coach en communication discret comme un réalisateur-acteur l’aurait fait, mais ce n’est pas lui, ”l’Autre”. Serrault se joue deux fois : deux cousins, l’un grand politique (Perrin), l’autre comédien minable (Brossard), qui contiennent toute la dichotomie politique d’une époque où les face-à-faces télévisuels concurrençaient une publicité aussi invasive que porteuse.

Les deux cousins vont bien sûr échanger leurs rôles – on ne demande que ça au cinéma français, au point que la jonction est tenue pour acquise & n’est pas forcément très claire ; j’ai cru à l’ouverture d’une longue séance de rêve lorsque Poiret a entremis les deux parents dans le micmac politique du CIP (les Conservateurs Indépendants Progressistes, les fameux) & j’ai eu du mal à me trouver dans le décalage un peu léger qui ne sait pas s’il doit représenter ou décrier, rapporter ou parodier.

Une fois Brossard devenu Perrin, la question va se poser de qui joue qui. Faire de la politique ne paraît plus si dur, mais ce n’est pas une raison pour que le politique tombe de haut quand il atterrit dans une vie de prolétaire pourchassé. C’est la dualité indulgente de Tchernia qu’on a diluée après coup dans son éclectisme, celui-là même qui sépare un instant Serrault de sa voix nasale & qui fait du cœur du film un grand bazar touche-à-tout. Je le dis avec attachement, mais quelquefois l’histoire avance par à-coups, poussée au train par une affaire criminelle qui a raison de tenir sa place de fil rouge : c’est déjà tout juste si ce n’est pas de trop.

Les gags sont du coup proéminents. On aura notre content de scènes cultes, le duo a du brio, il y a une destination à tout & des variations très bien vues dans les domaines de la patrie & de l’actualité qui donnent au film sa paradoxale intemporalité bien ancrée dans son temps.

C’est une grande comédie qui évite de détacher l’humour d’une interprétation terre-à-terre, se libérant ainsi d’un usage qui n’arrivait pas à homogénéiser l’humour avec son contexte réel (quoiqu’on en ressent encore les effets dans quelques gueulements révélateurs dont il nous faut croire l’inaudibilité d’une pièce à l’autre pour les besoins narratifs). Tout le monde voit ce que Perrin-Brossard fait de travers & toute action à son petit rôle à jouer.

Peut-être l’œuvre doit-elle son défaut à ce trait en particulier, sa propension à tout compter pour vrai parmi les petites choses alors qu’elle évolue par la déformation de plus grandes. Si l’affection qu’elle nous évoque ne nous suffisait pas à la défendre, on pourrait encore la voir comme un contrepied à Les Gaspards, car La Gueule de l’Autre est plus drôle, moins exagéré, & mieux dosé.


* Les barèmes montrent le ressenti et l’appréciation critique. Entre guillemets est indiquée la thématique. Plus de détails ici.

2 réponses »

  1. Intéressant ce concept de « non-histoire » pour Elser, qui lorgne vers l’uchronie tout en restant entravé par l’infranchissable limite de la vérité historique. Vérité par ailleurs malmenée par la nature fictionnelle et romanesque du film. Belle chronique.

    Aimé par 1 personne

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