[Micronouvelle #11] Chthoodons

(1 338 mots) L’envie m’a pris d’écrire un truc lovecraftien. Je me suis fait peur tout seul avec. ç_ç La virilitude n’est pas présente.

Par fantaisie / expérience, j’ai aussi adopté les gimmicks de l’auteur : des descriptions répétitives, trop d’adjectifs et de synonymes et une certaine démesure de l’ambiance.

[CW] C’est très gore. Très. 😔

© Ywan Cwper ; illustration : It Reeks, par AntonKurbatov

Article soutenu par Yumemiruhito ! ❤


Rien ne saurait préparer à l’horreur brute. Elle n’est pas tant soudaine qu’elle transcende tout simplement l’entendement humain. L’esprit des êtres en-dessous du ciel n’est pas conçu pour être confronté à certaines choses. Je suis de ces esprits tourmentés au-delà de toute compréhension, violés par ce que l’Univers a vomi de plus ignominieux par-delà le cosmos, des entités sans autre lien avec nous que les éléments primordiaux dont ils se détachèrent aux premiers instants de l’existence. Je n’ai plus beaucoup de temps.

Il bruinait. La pluie timide humectait les éboulis de la colline de sa vapeur mystique, un cadre que, dans le plaisir d’être ensemble, mon frère et moi apprécions avec cette gratitude éprouvée pour les choses simples quand il semble qu’elles sont toutes à nous. J’étais perdue dans mes pensées pendant que lui, assis sur un rocher, grattait pensivement le sol du bout de sa semelle.

Nous laissions la mélancolie couler à travers nous, liés par le silence dans ce décor intime et privilégié, quand nous sentîmes que quelque chose venait de changer. Nos instincts s’agitèrent. Une gêne chtonienne, une angoisse sans fond se mit à rôder dans nos esprits. Nous n’avions pas besoin de parler pour la voir dans les yeux de l’autre.

Nous sentîmes le sol trembler. Nous voulions croire que le passage d’un avion venait de déranger, quelque part, un caillou qui tenait mal en place, quand un nouveau tressaillement fit distinctivement se mouvoir les graviers à nos pieds. Nous perçûmes également une onde sourde monter à travers nos os sans, cette fois, rien faire trembler que les tréfonds de nos âmes.

Mon frère se leva et entreprit de dégravir la pente donnant sur notre vallée. Je ressentis un malaise profond à l’idée de me trouver seule et lui emboîtai aussitôt le pas. Nous étions mûs par des sensations primaires, poussés par des impulsions oubliées depuis des milliers de générations et une douleur sépulcrale réveillée en nous comme le fantôme d’une peur oubliée.

Je ne sais plus si nous avons parlé. Je me rappelle de la première secousse assez forte pour nous déséquilibrer qui sembla monter du socle même de la montagne. Le ciel semblait s’être obscurci encore, mais peut-être ma mémoire me trompe-t-elle.

Le sol recelait quelque chose. Quelque chose d’énorme et de cruel dont il me semblait qu’on pouvait éprouver l’aura putride. Puis ce qui était senteur de l’esprit devint odeur véritable. Une odeur de déjections et de chair pourrissante, une pestilence d’un autre monde qui tomba avec une surnaturelle soudaineté.

Une nouvelle secousse, plus forte, nous frappa, et nous nous trouvâmes par terre. Mon frère saignait. Au moment précis où une goutte tombait de la peau ouverte de sa rotule sur le sol, le cri nous parvint. Un grincement aigu, rauque et insensé qui envahit le ciel et, l’espace de quelques secondes qui changèrent le monde pour toute éternité, le fit sien.

Nous n’avions plus rien d’humain nous-mêmes : si la panique ne nous clouait pas là, gisant sur le sol tremblant, nous nous serions entretués pour échapper aux abominations sourdrant sous nos crânes, vrillant nos pensées, tordant notre raison d’être. Nous étions fous, sans quoi je n’aurais pas gardé l’once de raison qui me fit voir ce que je vis et me permit d’écrire.

Je jure sur la vie éternelle de tous ceux qui me sont chers que ce que je dis est vrai et doit être remémoré. Je crois maintenant en cette vie, et je crains pour la mienne, car j’ai vu ce qui nous attend si on la bafoue. J’étais douée de tous mes sens quand des trous ouvrirent le sol çà et là d’où commença à s’écouler un liquide épais et grumeleux, verdâtre et bleuâtre et parfois noir qui se mit à ruisseler entre les rochers, emplissant l’air d’une puanteur si inimaginable qu’elle était presque pire que le hurlement.

Nous nous remîmes debout sans nous en rendre compte, mais le fluide jaillit partout, de plus en plus fort, comme sous l’effet de spasmes répugnants qui nous éclaboussèrent le visage. Puis tout se calma assez longtemps pour que nous doutions que tout cela fût bien réel. Le répit ne dura pas, car bientôt je devinai un mouvement près d’un des trous d’où s’écoulait encore un peu du liquide visqueux.

C’était un insecte, à peine plus gros que les insectes qui nous sont familiers, mais sa seule vue me donnait envie de m’arracher la peau du visage. Ni ses formes ni ses mouvements n’étaient de ce monde. Trop agiles, trop gracieux, témoignant d’une curiosité malsaine au-delà de tout et d’un appétit insatiable. D’autres de ces êtres suivirent et occupèrent bientôt les balafres humides sur le sol, les remplissant de leur pullulement nauséabond. Un crissement – celui de leurs carapaces frottant les unes contre les autres – montait à mesure qu’ils se concentraient là, puis de chaque trou se mit à sortir une masse de ces monstruosités.

Elles furent sur mon frère en un instant, et je reconnus dans les hurlements qu’il poussa le même sentiment d’aberration dépassant l’imagination humaine que j’avais ressenti moi-même un instant plus tôt. Des créatures lui entrèrent dans la bouche, les oreilles et les narines et commencèrent de déformer son corps de l’intérieur tandis que sa voix s’étranglait sur celles qui forçaient le passage de sa gorge.

Je vis d’autres bêtes sortir du sol, surtout de longs vers jaunes avec des anneaux suitants pour seuls organes externes, qui se jettèrent sur le corps pris de spasmes de mon frère et perforèrent la chair de son ventre pour s’y glisser et disparaître. Il criait encore, et il cria jusqu’à ce que sa peau explose et éjecte son sang de toutes parts dans une gerbe qui, dans ma déraison, me fit penser à une rose.

Une seconde plus tôt, mon frère était vivant. Maintenant son cri éteint et ses organes répandus déjà dévorés par des monstres infects de plus en plus divers, je pris conscience de ma solitude. Rien de ce que je connaissais n’existait plus autour de moi. Le soleil même semblait investi d’un pouvoir sombre, émanant la négation d’idéaux encore ignorés par le genre humain.

Alors j’ai couru jusqu’à la maison et c’est là que j’écris. Je suis seule et je n’ai plus beaucoup de temps. La pluie est passée, les nuages se sont écartés et le soleil brillera encore une heure avant de se coucher, mais sa lumière est blafarde et cynique. Je ne pense pas qu’un nouveau jour se lèvera.

Je n’ai aucun souvenir de ma fuite. La mémoire ne m’est revenue en partie que lorsque je me suis trouvée assise à la table de la cuisine, éperdue et tremblante, souillée par mes propres fluides mêlés à ceux des êtres venus de la montagne. C’est une douleur près du poignet qui m’a remise dans le moment présent et, y portant le regard, j’avais vu ma chair se soulever tandis qu’un de ces insectes déchiraient les veines à l’intérieur de mon bras, déchiquetant l’intérieur, trop profondément pour que je pusse le retirer.

Cette lettre me survivra, et si elle survit aussi à l’horreur, je veux qu’on le sache : tout a commencé ici. Je sais que d’autres Choses arrivent que je n’ai pas vues, celles qui hurlent et font vibrer la terre. Mon frère est mort sous mes yeux, j’ignore comment je me suis enfuie et j’ai écrit ceci pour me distraire de la douleur, mais maintenant mon bras entier me lance et c’est à peine si je parviens à garder connaissance, il me dévore, il est à l’intérieur de moi, je le sens qui descend mon flanc vers ma cuisse et découvre les parties tendres plus à l’intérieur. J’entends le sang qui goutte de ma chaise, s’exilant de mon corps par des endroits qu’il m’est insupportable d’imaginer mis en pièces.

Les bruits augmentent dehors, des cris, des hurlements si forts qu’ils font trembler les murs, et ce grouillement, toujours lui, qui monte, et les grincements du sol qui se déchire sur leur passage et des planches qu’ils dévorent, ils sont à l’intérieur, ils sont là, ils couvrent les murs, tout craque ils me sentent montent sur moi sont en moi je

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