Micronouvelle [#10] : Idéaux à la demande

(2 064 mots) J’ai écrit deux nouvelles sous la neige qui priva l’est du Massif Central d’électricité le 14 novembre : une sombre et l’autre lumineuse (aucune métaphore volontaire ici). Voici la lumineuse. Vous pouvez lire l’autre ici.

Article soutenu par Yumemiruhito et 1 tipeur anonyme ! ❤ ❤

 

Difficile d’illustrer un monde qui se veut le contrepied des fantasmes habituels sur le futur ! J’ai fini par jeter mon dévolu sur Dreamer, d’Aenami, parce que l’image capture parfaitement l’idée que j’avais d’une cité poétique et rêveuse, mais vous auriez raison de trouver qu’elle ne correspond pas à ce que je décris !


N’en avez-vous pas assez que l’art, de nos jours, ne sache plus rien offrir que de morbides et pâles prédictions sur un futur vaseux ? Il semble en effet que l’avenir n’a jamais été plus incertain qu’à notre époque, mais sans compter que je suis sceptique quant à nos facultés à imaginer ce que nos ancêtres eux-mêmes prévoyaient pour nous, je suis partisan de l’idée selon laquelle des temps si pessimistes devraient voir fleurir dans leurs jardins créatifs des couleurs et des parfums plus variés que jamais plutôt que de se complaire dans une futurologie nihiliste comme il semble maintenant être l’usage de le faire.

On dit que s’inquiéter, c’est souffrir deux fois. Si toute l’humanité s’inquiétait actuellement, on souffrirait quinze milliards de fois pour des choses qui n’arriveront peut-être jamais. N’est-ce pas là un gâchis monumental ? Nous sommes d’accord. Alors venez : moi, je vous emmène dans un monde d’optimisme sans piège, un paradis sans conditions, sans ”oui mais”. Dans mon univers, on vit bien, sans peur du futur ni inconscience.

Comment imaginez-vous le Paradis ? Un nuage, une nature isolée ? Voyons, usons d’un peu d’imagination et créons-en un de rien.

Je vois des formes lisses comme des collines toutes en douceur, grises et artificielles, mais pas tristes : si l’on y regarde de plus près, on voit qu’elles sont modelées en motifs toujours dissemblables paraissant guider les mouvements de la foule. Des quartiers, sans doute. Les édifices sont eux aussi ornés de dessins divers, des ballets de lignes tracées sans une once de répétition. Les arabesques décorant ainsi tous les aspects de l’architecture donnent l’impression que ces constructions immenses ont été bâties toutes à la fois comme si ses concepteurs savaient qu’elles dureraient toujours.

Finissons la vue d’ensemble : ces ”collines” occupent un territoire gigantesque mais irrégulier. Par endroits, les reliefs s’accentuent jusqu’à former des tours reliées du sommet au sol par une courbe paisible et parfaite. La pente ainsi façonnée par les bâtiments eux-mêmes peut être pratiquée à pied, ce dont on ne se prive pas.

Des espaces multicolores sont découpés dans ces formes variées recouvrant le paysage, évitant qu’il soit monotone. Ici, un parc le tâche de vert ; là, une forme orangée dont les contours sont si élaborés qu’on en sourit en se demandant à quoi cela sert, laisse à penser par la foule immobile qui s’y masse qu’il s’agit d’un lieu de réunion.

De tels découpages, tous différents les uns des autres, ajoutent partout à la grâce des reliefs, produisant une impression d’harmonie totale et de beauté sans contraintes qui rend heureux rien qu’à les voir. On croirait que les architectes n’ont pas eu à composer avec les notions d’économie, de logique ou de gain d’espace. Je ris en voyant à quel point certains endroits semblent peu pratiques, mais je n’ai pas le cœur à me moquer : je ressens une douce folie qui sonne si juste à mon âme que, tout en luttant avec le sentiment – assez enivrant somme toute – que tout cela ne sert à rien, je me demande pourquoi on ne fait pas ainsi chez nous. Une autre chose me gêne, mais pour le moment, je ne sais dire quoi, et mes réflexions sont interrompues quand mon regard est attiré vers le haut.

Dominant ce que j’aurais appelé une ville si elle avait le moindre point commun avec ce que je connaissais des cités, un ciel d’une profondeur extraordinaire, à la fois absolument vide et plein à craquer. Je n’y vois aucun avion, ni aucun objet artificiel. Entre les nuages épars, il est bleu, mais aussi noir, violet, vert et parsemé de points brillants et scintillants innombrables, il est… la Voie Lactée. Oui, c’est notre galaxie qui barre de son grand trait la voûte céleste, avec une richesse que je ne lui avais vue jusqu’alors que sur les meilleures photographies dont mes semblables étaient capables. Cependant, cette Voie Lactée-ci est réelle, et en taille réelle, comme si on l’avait affichée là, sur cet écran immense qu’est le ciel, pour remplacer le fond bleu et noir piqueté de quelques astres que je connaissais.

Avec la vision de ces milliards d’étoiles, de planètes et d’autres corps qui tous s’offrent nus à mon regard dans leur plus absolue beauté, me vient aussi une certitude : personne n’a placé cette image ici. Elle est vraie, et c’est moi qui la perçois pour ce qu’elle est. Il n’est pas question d’artifice : je comprends que mes sens, pour une raison que j’ignore toutefois, sont soudain capables d’appréhender la perfection. Oui ! Voilà pourquoi j’avais l’impression confuse de ”tout” entendre, de ”tout” voir et de ”tout” sentir, mais pas sous la forme du fond sensoriel diffus et gênant que vous vous imaginez sûrement. Comment vous dire que je suis le synesthète accompli ? Je sens chaque chose, mais aussi leur ensemble. Je ne crois pas entendre le monde entier, mais des centaines de rumeurs, de bruits et de sons plus ou moins harmonieux qui tous individuellement deviennent des notes que je peux séparer et apprécier comme un grand musicien goûte chaque instrument d’une symphonie, ou bien assembler pour les apprécier dans la globalité de ce produit aléatoire et volatil qui est aussi perpétuel chef-d’œuvre.

Mes yeux reviennent au ciel, perturbés. En effet, il fait jour ; pourtant, le fond du ciel est sombre. Un cercle me semble monter à travers l’azur, mais… Ce pourrait-ce ? Est-ce notre étoile ? C’est un disque jaune mais terne un peu plus grand qu’elle ne doit l’être. Je pense que c’est une sphère de Dyson. Par un miracle que nos scientifiques n’avaient pas anticipé dans leurs scénarios les plus follement optimistes, le Soleil est pris dans une cage à peine opaque, un peu plus grande que lui, et délivre toute sa lumière vers une ville pleine de vie qu’il alimente d’une énergie infinie.

Cette vie, justement, à quoi est-elle occupée ? Après un dernier coup d’œil dans le lointain pour me remettre à l’esprit que ma vision constitue une fraction infime de la planète, je m’approche d’une de ces grandes tours en forme de dômes pointus, près de l’espace orangé que j’ai remarqué plus tôt. Soudain, je suis frappé par la raison à cette gêne que je ressentais plus tôt, et je prends conscience de la quantité d’idées reçues que le monde d’où je viens est en train de fabriquer sur son propre destin : la ville est entièrement dépourvue de machines. Il n’y a ni voitures, ni trains, ni transport en commun de quelque sorte que ce soit. Je ne vois aucun robot et rien d’automatisé.

Si j’avais été en train de créer ce monde en esprit, j’aurais eu l’impression d’avoir atteint une impasse, un cul-de-sac créatif inextricable. Et puis je comprends. En fait, l’explication est si simple qu’elle vous choquera peut-être. Les gens ont le temps. Ils vont où ils doivent aller sans se presser, et je devine que nombre d’entre eux improvisent même leurs journées en fonction de leurs envies. Difficile de dire toutefois ce qu’ils comptent faire, car leurs vêtements ni leur expression ne sont distinctifs. La plupart des passants arborent un style décontracté qu’on pourrait, j’imagine, qualifier de futuriste, mais il y a de tout et je ne saurais reconnaître d’éventuels touristes d’hommes d’affaires. Une petite partie de la population s’est habillée en styles hétéroclites, pour la plupart méconnaissables mais de toute évidence inspirés d’époques passées.

Tant de couleurs et une variété sans fin. Rien ne passe pour provocateur à mes yeux pourtant innocents en ce lieu, mais je sais que vous vous imaginez déjà que la décadence règne sous les apparences idéales de la cité. Je vous assure que rien ne le donne à croire.

Est-ce que je vais trop vite ? Ce monde est si grisant que je veux vous le faire vivre tous azimuths, tel qu’il s’impose à moi, mais comment vous l’expliquer sans revenir sur ce miracle : l’absence de la technocratie qui a envahi notre science-fiction jusqu’à nous aveugler. La majorité des gens vont à pied ; seuls un quart, peut-être un tiers, sont sur roues : skates et rollers de tous types, flottant légèrement au-dessus du sol, sillonnent la foule. Leurs usagers gravissent sans peine les collines et atteignent de bonnes vitesses sans effort apparent.

Impossible de distinguer une hiérarchie dans cette masse en mouvement. Quand deux personnes se rencontrent, les échanges sont amènes et enjoués. Je sens que votre esprit conditionné cherche déjà malgré vous une justification cynique à cela. Mais c’est ma faute de généraliser : tous ne sont pas joyeux, alors ne croyez pas que je vous ai amené dans un monde où les gens sont heureux dans l’ignorance, sous l’œil d’un Big Brother. Si vous en voulez la preuve, écoutez les discussions qu’on tient dans le parc orange tout à côté. On y parle philosophie et connaissances, on échange les siennes, on discute, on apprend à connaître autrui sans gêne.

Je n’arrive pas à déterminer la place du travail. Tout le monde paraît à la fois occupé et serein comme si chacun vaquait à ses propres affaires et que cela suffise à faire partie d’un tout. Je doute que la sphère de Dyson ait pu éliminer à elle seule tout ce qui tient de près ou de loin à l’économie et à la politique. Cette fois, c’est bien mon esprit qui est trop borné, trop fermé pour comprendre autre chose que le monde qui m’est familier comme à vous, incapable de comprendre à quoi s’occupent les gens ou de trouver du sens à leurs déplacements s’ils n’ont pas de but prévu, à leur choix d’entrer dans tel bâtiment ou tel autre.

À bien y réfléchir, je pense que chacun donne ce qu’il veut quand il le veut. Chacun est maître de ses désirs et de ses besoins, de son individualité, de ses passions et de ses relations. Ne me demandez pas comment cela peut fonctionner. Je suis, comme vous, l’enfant involontairement pragmatique d’une civilisation qui a multiplié les fiascos politiques. Comme vous, j’ai grandi dans la confusion de l’anarchie et de l’anarchisme, ainsi que dans l’idée d’une société impossible à guider pendant très longtemps dans la même direction sans abuser d’elle et qu’elle se soulève. Je suis, comme vous, étranger dans cet univers qui semble tissé dans la trame d’un poème, conçu par des rêveurs, pas le moins du monde adapté aux problèmes qui nous tiennent pour le moment à cœur. Ce monde est une utopie mais elle est si éloignée de nos besoins pratiques que nous ne savons où nous y attacher.

Ne me demandez pas pourquoi le monde que je vous dépeins repose et reposera toujours sur un point d’équilibre inatteignable. Ne me demandez pas comment il est possible de vivre sans manques, sans frustrations, sans impondérables. Je suis convaincu d’ailleurs que ce monde a son propre lot de défauts ; simplement, il a acquis avec son succès la légitimité de se sentir un et complet, alors on y vit ses malheurs dans une abnégation qui n’est pas fermée, une résignation sans sacrifices, une compréhension si vaste qu’elle embrasse tout ce que, encore des générations après vous-même, il restera de doutes quant à la réalité d’une vie sans besoins ni malaise.

C’est dans ces limites que nous pouvons saisir le monde que nous venons d’entrevoir ensemble. Il nous faudra de la patience, et à nos enfants, et à nos petits-enfants, pour commencer de l’envisager, et je ne sais combien de temps encore pour ne serait-ce qu’avoir l’ombre d’une première foi en lui.

Je m’éloigne une dernière fois pour essayer de deviner, quelques instants encore, ce que la ville me cache, et tout ce qui est au-delà d’elle. Si je voyais d’autres lieux, ils m’apparaîtraient seulement comme d’autres décors à une fantaisie qui me restera inaccessible, un changement de scène où se tiendraient des activités que j’aurais inévitablement du mal à ne pas trouver ennuyeuses, fermées, sans buts, pour la bonne raison que l’humanité a toujours eu tellement d’objectifs que nous ne pouvons concevoir d’arriver quelque part un jour. Et si vous non plus vous n’y arrivez pas, posez-vous la question : que serons-nous quand nous les aurons atteints ? D’autres surgiront-ils forcément ?

La civilisation que nous contemplons est le parachèvement de ce qu’on a eu la naïveté de considérer comme idéaux et trop peu le courage de croire : il n’y a rien d’idéaliste à voir si loin dans l’avenir que tout rend sceptique. Cet avenir, c’est le vôtre. Cette civilisation, c’est vous.

4 commentaires

  1. Très sympathique ! Je te rejoins sur beaucoup de choses, en particulier sur l’absence de machines (mon côté luddite, sans doute), le fait de redécouvrir un ciel enchanteur ou une belle forêt pour ce qu’elle est (ça me rappelle le «désenchantement du monde» de Mircéa Éliade), la nécessité d’avoir un équilibre. Et surtout d’avoir le temps.

    Le temps… Un truc qui m’a frappé dans l’Histoire (et plus tu remontes, plus tu es présent), c’est l’importance du rythme, de tous ces métronomes qui calibraient la vie humaine en la réglant comme du papier à musique. Rythmes de la vie (rites de passage à l’âge adulte, mariages, etc), rythmes de la vie en société (les multiples fêtes organisées sous n’importe quel prétexte, souvent en lien avec la Nature), rythme du temps de travail et des repas, et même rythme dans la vie spirituelle puisque quasiment tous les chemins initiatiques, du tantra en passant par les mystères grecs, étaient faits d’étapes.

    C’est quelque chose que nous avons largement perdu. D’un côté, je me dis que ce n’est pas un mal, que ces gens devaient être englués dans une sorte de routine, et que ces belles horloges sociétales devaient plus agir comme une hypnose collective, voire un lavage de cerveau. Sans doute est-ce vrai. Mais sans doute avaient-ils aussi un rythme, un cadre et des repères que l’Homo modernicus de la sous-espèce «métro-boulot-dodo», embranchement des stresso-ronchoïdes et ordre des névroticoïdés, n’a plus du tout…

    Je ne sais pas comment ça se traduit du point de vue biologique ou psychologique, mais il est indéniable que toute forme de rythme aide à entrer dans une autre dimension. C’est essentiel. Ceux qui se sont déjà absorbés dans une musique sauront de quoi je parle.

    Aimé par 1 personne

      1. Oui, oui, tkt pas, mais moi de toutes façons, tout me donne matière à radotages !

        Mais c’est certainement ta micronouvelle qui donne le plus de grain à moudre au lecteur !

        Aimé par 1 personne

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