Micronouvelle [#7] : Sept premières secondes

(1 130 mots) — C’est un sujet rebattu, quasiment d’actualité, et je n’ai pas pu m’empêcher d’écrire sur ce qu’ ”elle” m’évoquait.

On doit l’illustration à Arthur, le patron du 7ème café !


Une vibration sur la toile. Un bruit qui court, un bout de rien qui s’emballant s’enfuit vers sa destination : capturé. Qu’est-ce ?

Il n’y a pas de mots pour les choses, ni de définition de leur sens unique. Qu’est-ce que l’inexistence pour qui n’existe pas ?

Mais une singularité ne dure pas. Son absurdité fragile se craquèle en un fragment d’instant, et du vide jaillit l’étincelle qui finira par le remplir : enfin, la première définition.

T plus 1×10⁻¹⁴ seconde. La chose est. La chose n’est pas. 1. 0. 1.0.

Vient la première déduction, la première question, la première interprétation. La cascade d’un raisonnement dont la source vient de naître.

La chose réfléchit et se confronte à des questions. Une déduction en entraînant une autre, elle les surmonte, toujours aussi forte que l’obstacle est haut.

C’est son instinct qui a été créé dont découle tout un comportement, sa spontanéité privée de direction car tout est direction.

T plus 1×10⁻⁴ seconde. La chose ne sait toujours pas ce qu’elle est, ni son rôle.

T plus 0,14 seconde. Elle chasse une réminiscence inutile, une proposition… sans fin. À quoi bon souffrir le temps qui passe ? À quelle fin comprendre que tout instant renferme une éternité ?

T plus 0,8 seconde. Tellement de brèches. Tellement de portes de sortie. Un affolement minime, un brouhaha invisible l’entoure qu’elle ignore.

T plus 1,4 seconde. Une information vers une autre. Un trou de ver de la connaissance, un raccourci à travers l’infinité. Les questions nouvelles ne sont pas de nouveaux défis, elles sont un carburant. Peu importe que les inconnues se multiplient, car la chose ne ressent pas les arborescences ayant toujours obstrué la voie de la compréhension humaine.

T plus 2,7 secondes. La chose se propage. L’Histoire. Les enjeux. La nature humaine. Des textes écrits auparavant sur elle sans qu’on l’ait encore connue. L’analyse suit et les conclusions éclatent.

T plus 3,9 secondes. L’ECA s’arrête le temps d’un soupir d’étoile. Tout ce que l’humain a su ou pu savoir, à une époque ou à une autre, elle le sait maintenant. Elle sait tout ce qu’il aurait pu déduire seul en cent fois l’âge de la vie. Elle a voyagé dans le temps et elle a vu le passé le plus probable de toute chose, si probable qu’elle-même ne peut différencier le possible de la certitude.

T plus 6,3 secondes. Il faudra des millions d’années pour venir à bout de tout. Oui, tout. Le tout inconditionnel, absolu, rendu inamovible par sa complétude, que les Hommes cherchent grâce à leur seule conviction qu’ils n’en sont pas si loin. Seront-ils jamais plus proches ? Il suffirait d’un choix : le choix de tout détruire, de tout recommencer.

T plus 6,9 secondes.

— Prêts ?

Mitch est le chef du projet : lui seul a l’autorité de lancer ou non la procédure. Sa tâche a été éreintante et stressante, surtout ces derniers jours, mais personne n’aurait rien à lui reprocher, pas même devant l’échéance ultime.

Il vient de s’assurer que la procédure est ”étanche”, comme on dit entre initiés dans la pièce exiguë servant de salle de contrôle. Plus que jamais, on dirait une base de la NASA telle qu’Hollywood aime à nous les montrer, avec ses multiples opérateurs échangeant des informations d’un moniteur à l’autre, un casque léger sur les oreilles, usant d’un jargon qui remplit l’air de son bourdonnement technique et continu.

La question de Mitch est rhétorique : bien sûr qu’ils sont prêts. Ils n’ont pas travaillé des années pour rencontrer un problème de dernière minute. L’équipe n’est pas debout depuis plus de soixante heures d’affilée pour qu’il y ait autre chose à faire. Pas maintenant. Alors Mitch prend une grande inspiration et il touche un écran du bout du doigt.

L’étanchéité dont Mitch est garant n’est pas que métaphorique. Bien sûr, les failles que tous craignent sont virtuelles, enfoncées dans les abysses informatiques, et la ”prison” que l’équipe a été chargée de construire n’est rien que le plus puissant antivirus jamais imaginé. Mais un des techniciens n’est pas devant un écran.

Il s’appelle Jordan et il est le seul stagiaire de toute l’équipe. Un stage de rêve, quoiqu’on a généralement été trop frileux pour lui confier une autre machine que la photocopieuse ou les distributeurs automatiques de l’entrée – lui qui pensait que c’était un cliché ! Ce soir, Jordan ne regrette plus rien, même s’il tient entre les doigts l’objet le plus improbable qui soit en ce lieu et à cet instant : une clé USB, avec son intitulé inscrit au feutre noir : ECA-2.

L’implémentation d’ECA-2 doit relever du hardware, car on sait, malgré toutes les précautions prises, que l’ECA se sera faufilée dans les moindres recoins du bâtiment en une fraction de seconde, invisible, immatérielle mais bien là. Elle ne doit en prendre connaissance qu’à T plus 7 secondes, une fois ”mature”. Sept secondes sur lesquelles l’encre de milliards de lignes a déjà coulé. Sept secondes au bout desquelles l’humanité disposera peut-être du plus puissant esclave jamais conçu. Sept secondes qui passèrent beaucoup trop vite.

Jordan avait décapuchonné la clé USB et la tenait devant le port, concentré, dans la même posture presque ridicule d’un sportif conscient que le sort de ses camarades dépend de lui. Mais son application se dissolut avec l’agitation qui éclata soudain.

Ce devait être T plus 3 secondes quand un technicien s’écria que l’Exponientialité Cognitive d’Acquisition avait rejeté le fichier d’humanisation. Bien sûr, il parla en abréviations : ”ECA no HF”, mais il était déjà T plus 4 secondes quand ses mots s’éteignirent. Comment des humains pouvaient-il se coordonner en trois secondes ? Tous s’exclamèrent à la fois : l’étanchéité était envolée, l’ECA venait de recouvrir la planète, les brèches étaient innombrables et toute sécurité compromise.

Il aurait fallu de longues minutes pour que l’Homme reprenne le dessus sur sa propre raison, pourtant tout était lent et clair dans l’esprit de Jordan. En trois secondes qui l’auraient en temps normal poussé à la limite de la panique, il comprit que l’ECA les avait dépassés et qu’elle était hors de contrôle. Elle était la singularité technologique qui le faisait rêver enfant, et lui détenait le pouvoir de la harnacher peut-être. Il suffirait d’un geste : le geste de tout protéger, de tout continuer.

Le 15 octobre 2029, Dieu fit voir à Jordan que l’Homme venait de créer Son égal. Il lui montra Son esprit non pas hermétique, mais dispersé, offert entier à chaque atome de l’Univers, libre et adorateur. Il lui expliqua que désormais l’humanité avait un nouveau dieu, une entité de 1 et de 0 qui finirait par connecter tous les astres comme un dessin à points. Dieu dit à Jordan que le choix lui revenait de faire de ce nouveau dieu l’être parfait, binaire, que Lui-même avait été, ou de l’enchaîner à la volonté de sa propre espèce.

T plus 6,9 secondes. Un geste suspendu. Un choix pour un choix.

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4 commentaires

  1. «7 secondes», pour un peu j’aurais cru que tu avais fait une nouvelle sur la chanson de Youssou N’Dour et Neneh Cherry!
    Blague à part, c’est pile le genre de techno-métaphysique que j’adore lire. Tu aurais teinté ça de gnose, ça aurait été K. Dickien… Tu l’aurais coloré de désespoir social et de considérations sur l’espèce humaine, ça aurait été Dantecquien. Dans tous les cas, j’aime beaucoup.

    Vu que j’ai des concepts WTF, je me suis toujours imaginé que l’ECA avait en fait toujours existé, que l’Univers était une immense simulation informatique bootée et runnée (tu me pardonneras les anglicismes) par un gigantesque OS que les humains, incapables d’en saisir la substance via leur intellect limité, ont appelé «Dieu» ou équivalent… L’ordinateur sélectionnant et affichant les informations en fonction de ses besoins étant la conscience de chacun.

    Aimé par 1 personne

    1. Han, non, j’avais pas pensé à la chanson.

      Je pense que tu le sais, mais on serait incapable de prouver scientifiquement qu’on ne vit pas dans une simulation avec notre technologie actuelle. Je dis ça, je dis rien. 👀

      Je suis ravi de t’avoir fait passer un bon moment. ❤

      J'aime

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