Critiques cinéma : Cœurs inconnus, Taxi Driver, Rush Hour, Un Turco napoletano, La vie est un chantier, Tant qu’on a la santé

Dans les cinébdos, je compile mes critiques sur les films vus dans la semaine. 📚 🎥


Sommaire
Cœurs inconnus (Edoardo Ponti, 2002)
Taxi Driver (Martin Scorsese, 1976)
Rush Hour (Brett Ratner, 1998)
Un Turco napoletano (Mario Mattoli, 1953)
La vie est un chantier (Wolfgang Becker, 1997)
Tant qu’on a la santé (Pierre Étaix, 1966)

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Image d’en-tête : Taxi Driver ; films 225 à 230 de 2019

4,25
6

Lundi : Cœurs inconnus

(Edoardo Ponti, 2002)

« Thématique : Gérard Depardieu »*

Depardieu jardinier qui papote avec Loren sur le banc d’un parc américain, ça donne le ton des étrangers qui se rencontrent chez Ponti, avec un fort corollaire de sur mesure. En fait, c’est même du vrac, & tout ce qui compte dans la mise en scène n’y est pas : le jeu est presque mauvais & les informations clés font si peu corps avec le scénario que les personnages doivent les évoquer à haute voix bien que seul le spectateur ne soit pas au courant.

Sophia Loren et Pete Postlethwaite dans Cœurs ennemis

Il y a des pans entiers de l’histoire qui se révèlent être des fausses pistes, ce qu’on aura du mal à considérer comme voulu compte tenu du reste. Mais on s’y fait, surtout quand on remarque l’utilité des fausses pistes. Le film reste mal fait, mais on cesse de se sentir lésé par le désordre. D’une psychologie d’abord absente émergent des personnalités minimalistes mais tissant bellement un scénario en étoile ; les non-évènements lâchés comme par mégarde sèment la graine d’une nostalgie qui croît peu à peu à l’égard des personnages. Puis Ponti nous l’assène, la symbiose des cœurs, la fleur qui serait magistrale si autre chose que les trois actrices principales en valait la peine.

Sans qu’on s’en rende compte, Ponti a pris le regard en arrière – geste damné s’il en est, avec tous les regrets que l’art occidental y attache – & en a fait la clé d’un film qui ne compte qu’avec sa fin. Je suis extrêmement partagé quant à approuver les situations abracadabrantes & ficelles faciles par lesquelles on doit passer auparavant : étaient-elles purement médiocres & dispensables, ou partie de l’alchimie ? Je reste dans mon doute, agréable nuage au-dessus d’une interprétation impossible.


7,25
6,5

Mardi : Taxi Driver

(Martin Scorsese, 1976)

« Thématique : Jodie Foster »*

Il y a des films, & puis il y a des scénarios. Taxi Driver est de ces derniers, projection d’un scénariste victime d’isolement dont la réalisation du film se trouva être le remède. Si l’on sait que c’est lors d’une crise d’écriture que l’auteur l’a écrit avec un pistolet chargé à ses côtés, on ne s’étonne plus de trouver tant de vie dans la crasse & la racaille new-yorkaise, normalement brossée dans le sens du poil quand on n’a pas affaire à Pulp Woman ou Pretty Fiction, & cela donne une raison d’être à des phrases gonflées à bloc dans un environnement qui n’y est pas propice.

Robert de Niro dans le film Taxi Driver
Non, je ne fais pas de tarifs réduits pour la police.

De Niro s’enfonce dans la jungle de la Grosse Pomme d’où, comme il le dit, sort toute une faune la nuit. Le taxi est l’excuse parfaite pour reposer la caméra tout en la laissant capturer les créatures & le paysage à son passage. Un regard insistant, pas politique malgré le candidat qui se présente aux présidentielles en toile de fond, dont le jour & la nuit qui clignotent sont les clins : Travis Bickle conduit peut-être un taxi mais il a sa propre conscience & sa manière de l’imposer sans le vouloir, dans sa solitude à la Limitless qui finit par être un plus gros moteur à son existence qu’il n’en a besoin pour ses courses.

Remuer le terreau cinégénique urbain, cela ne consiste pas qu’à soulever des mottes de gros mots & en prendre de la (mauvaise) graine. Sédentarisé depuis son road movie Alice n’est plus ici qui starrait aussi Keitel & Foster, Scorsese l’avait déjà compris. Quand les yeux humides du taxi driver finissent par se faire les loupes sur son pétage de plombs, il n’y a qu’un problème : il manque le trigger, le déclencheur. Paul Schrader était-il plongé trop loin dans l’écriture thérapeutique pour s’en soucier ?

Son personnage, d’abord cynique & survivaliste comme un autre taxi driver (lui aussi vétéran) qu’on trouvera plus tard chez Besson, devient sociopathe. Très bien. Son isolation a le mérite de s’exprimer. Mais elle a ce côté naïf qui lui fait perdre le sens des proportions & de la convenance alors même qu’il s’autoconscientise dans la volonté de sortir du cercle autodestructeur.

Il louche toujours sur les clients plus ou moins recommandables monopolisant sa banquette arrière, mais il ne change pas d’une manière que ce que l’on voit pourrait expliquer. Héros malgré lui, terroriste, âme charitable, driver qui ne drive plus beaucoup, De Niro finit par incarner l’inconstance, & ça fait beaucoup d’agitation pour un taciturne.

Scorsese prend beaucoup d’élan & recharge aisément la batterie des quotes célèbres avec ce concentré de bouches de métro vaporisantes. Ses weirdos sont croustillants & son safari truffé de photos acerbes, constamment dans l’autoréférence, de sorte qu’un changement de séquence ne fait pas perdre la piste tracée par De Niro. Alors le film s’envole un peu haut & j’ai perçu la réception comme mauvaise, mais Taxi Driver n’en reste pas moins, à y regarder de plus près, l’histoire fascinante d’un anonyme, dont la vie n’a d’intérêt que prise de loin. Pourtant, on se sent à tout instant proche de lui.


6,5
6,75

Mercredi : Rush Hour

(Brett Ratner, 1998)

« Hors-thématique »*

Je connais mal Jackie Chan, rendu frileux par son sempiternel doublage en anglais. Je ne le connaissais que pour L’Équipée du Canonball et je ne m’attendais pas à le retrouver dans un style pareillement drôle et presque autodérisoire. En plus, il parle son propre anglais, un effort auquel le bêtisier rend hommage tout en nous rendant jaloux de l’équipe de tournage qui a pu se marrer plus que nous à maintes occasions. Pourtant, les premières inflexions de Chris Tucker soulèvent déjà des commissures.

Comme si cela ne suffisait pas de transformer des enfants en bombes, Rush Hour carbure au racisme, riant de tous les amalgames possibles et du N-word affectueux. Jackie Chan et Chris Tucker forment un duo qui se complète d’une façon jamais vue auparavant : à la fois des ”compères” qu’on verrait bien dans un remake américain de film français, et les forces policières à l’américaine où n’importe qui peut devenir n’importe qui d’autre.

Chris Tucker et Jackie Chan dans Rush Hour
Je sais que t’as pas payé ton billet ! Décidément, avec le gars du dessus, tu fais la paire.

Comme par hasard, ce sont les personnages qui ne répondent pas à ce principe qui accrochent le moins : hélas, le méchant est d’une simplicité bondesque, et Tom Wilkinson, dans son rôle de vieux loup policier, est carrément rasoir à côté de l’énergie du duo. Il faudrait arriver à oublier que c’est un film de bons et de brutes pour ne garder que le côté Columbo marié au tonus d’une ère Michael Jackson qui arrive à la fin de sa période débridée.

Jackie Chan apporte l’assurance de combats chorégraphiés, ici intégrés dans des cascades à risques, et Retner touche du doigt les arcanes du film culte en apportant le même paradigme à l’histoire. Les dialogues sont comme dansés, souvent improvisés par Tucker, et il suffisait de ne laisser aucun répit au concept pour qu’il soit bien homogène. Au fond, Rush Hour se trouve à peine un titre (de noblesse) car il bénéficie d’un tas d’idées antérieures. Retner les a juste concentrées. Il ne faut pas attendre du bon jeu ou autre chose que du relationnel en carton, mais l’humeur et l’humour se suffisent.


4
4

Jeudi : Un Turco napoletano

(Mario Mattoli, 1953)

« Thématique : langue italienne »*

Il y a tellement de mots dans ce film que je n’ai pas eu une seconde pour penser aux miens. Mais c’est peut-être pour le mieux. Mattoli est né il y a deux siècles et son Turc napolitain est un all-in dans le genre de la farce ”à la française”. Qu’est-ce que ça aurait été s’ils avaient autant parlé que des Italiens ! Le débit est hallucinant et perpétuel, un Pô entier de dialogues dont la vraie valeur n’est atteignable que par un italophone, et de toute manière c’est trop : très difficile à suivre, l’épaisse couche de répliques masque l’absence de continuité. Tout repose sur Totò, moulin à paroles et à gestes de son état, dont le libertinage inconséquent conduit un amusement trop régulier pour être pleinement artistique. Malgré son originalité latente et l’humour qu’on arrive à grapiller à travers la barrière, le film est fait sur mesure et tout était trop évidemment prévu d’avance.

Totò dans Un Turco Napoletano
Il est content.


4
5,75

Vendredi : La vie est un chantier

(Wolfgang Becker, 1997)

« Thématique : langue allemande »*

Becker n’a pas mis que la vie en chantier, mais aussi sa carrière. On trouve dans son œuvre le papier peint recouvrant les murs, entre autres stigmates d’une société dont c’est un autre mur qui est tombé peu avant. Un autre exemple : le SIDA. Le virus crée le doute, pourtant personne n’en manque, & surtout pas Jan Nebel, personnage bien nommé, car il est embrumé d’un Jürgen Vogel sans envol.

La présence de Christiane Paul, heureusement, cristallise le couple & lui donne une place de contremaître dans le chantier que Becker aurait voulu métaphorique mais qui se résume à un agglomérat d’inactifs que peu d’affection relie entre eux. Le rockeur désabusé de Ricky Tomlinson parle allemand mais il a au moins les antécédents qui lui donnent sa raison d’être. Chez ses collègues, c’est de néant qu’est fait le passé, pourtant il y avait un sacré brin d’histoire à exploiter dans l’Allemagne unifiée.

Jürgen Vogel et Christiane Paul dans La vie est un chantier
↑ Le couple.

Entre une fillette bougonne & des femmes volages enfermées dans des personnalités qu’on a résumées à leurs dialogues, il n’y a vraiment rien qui soit précurseur du grand coup porté par Becker avec Au revoir Lénine quelques années plus tard, si ce n’est la cohésion de la société derrière des individus esquissés. En plus de bien filmer, il sait relier le signifié à un paquet de contexte joliment implicite, & cela fait tourner ses caméras presqu’aussi bien que les intermèdes musicaux incarnés par les affects successifs.

Le film aurait pu être une romance complète, avec son lot de relationnel pas mal ficelé & de bagage familial à porter. Malheureusement, de ce côté-là, l’histoire semble aussi désespérée que dans l’ère fassbinderienne. Il faudra compter sur les atouts visuels & discrètement actuels dans la reconstitution par Becker d’un pays qu’il sait manipuler pour ne pas avoir à bouder son plaisir.


 


10
7,5

Dimanche : Tant qu’on a la santé

(Pierre Étaix, 1966)

« Thématique : Pierre Étaix »*

Étaix a toujours été un homme de courts métrages. On le découvre avec le visionnage de Tant qu’on a la santé, 77 minutes d’une compilation de quatre sketchs, car on repense à ses créations précédentes & l’on se rappelle des coupures trop brutales, de la sensation d’empilement qui use l’humour trop loin & donne l’impression qu’il étire ses sujets.

Lui, il ne l’a plus. La santé.

Avec le court métrage, il laisse exploser la quintessence de son génie comique, abandonnant son clown de scène & réalisant des situations où tout devient procédé. L’invisible & la surprise deviennent les funambulistes sur le fil de scénarios qui devaient être de vrais modes d’emploi afin que tout s’actionnât correctement & en séquence.

Toujours un peu muet, il réclame toute notre attention, car son humour peut aussi bien être surréaliste & étendu que ponctuel & adroit, une prestidigitation cinématographique magistrale qui nous rappelle au bon souvenir de fous rires continus qu’on croyait perdus avec notre innocence de spectateur trop averti. L’artiste se réclame de Méliès & de Chaplin. Avec son complice Jean-Claude Carrière, il se place définitivement dans leur lignée au point qu’il est difficile de croire qu’il soit encore si peu connu.


* Les barèmes montrent le ressenti et l’appréciation critique. Entre guillemets est indiquée la thématique. Plus de détails ici.

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4 commentaires

  1. Il y a deux déclencheurs, pour moi, dans «Taxi Driver», et le film est très cohérent quand on comprend les choix psychologiques du personnage principal.

    Le premier est le rejet par Betsy, qui laisse Travis à son errance, sa vie sans but dans la nuit new-yorkaise gangrenée par le vice et la corruption. Pire que ça, il s’aperçoit qu’il est lui-même souillé (il l’a emmenée voir un film porno). Il hait tant ces racailles car au fond, à son petit niveau, il a sa part d’immoralité. C’est le moment où il décide de se purifier symboliquement, il va faire du sport, acheter des flingues, en essayant de détruire ce monde de politiciens élitiste, inaccessible, qui est une sorte de représentation de Betsy (à laquelle il n’a pas pu accéder non plus), d’où la tentative d’assassinat ratée sur Palantine.

    Néanmoins, il n’est toujours pas purifié moralement et humainement. C’est là qu’intervient le second déclencheur: Jodie Foster, euh pardon, Iris. Exit la colombe faussement blanche qui supportait le futur président, il a maintenant un véritable être fragile à protéger, pas si pur que ça, mais vraiment nécessiteux. Il trouve alors ce sens qu’il n’avait jamais eu. Plutôt que de péter les plombs en devenant un monstre, absorbé par le nihilisme, il va péter les plombs en étant un vrai justicier pour sortir une vraie gamine de la rue, et là, contrairement à Palantine, Travis réussit à flinguer le mac et le mafioso. Il n’y a donc en fait aucune contradiction entre sa conscientisation et son aspect jusqu’au-boutiste. La catharsis, il fallait qu’il l’a fasse.

    Tout l’enjeu portait donc sur la fin, non les moyens.

    Aimé par 2 personnes

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