Quelle est la langue la plus ancienne ?

Courte étude sur la façon de calculer l’âge d’une langue comme le français.

Sommaire

  1. Méthode 1 : se référer à l’Histoire (ou ”de l’âge du français”)
  2. Méthode 2 : se référer à l’ancêtre commun
  3. Méthode 3 : reconstruire ce qu’on peut
  4. Méthode 4 : l’âge du mot ”français”
  5. Méthode 5 : la langue est-elle archaïque ?
  6. Conclusion
  7. Sources

Un ami m’a récemment demandé quelle langue était la plus ancienne entre le français, l’italien & le corse, et je lui ai répondu assez vite fait. Mais il m’a inspiré pour détailler le sujet, alors voici toutes les explications qui vont avec la réponse.


Méthode 1 : se référer à l’Histoire (ou ”de l’âge du français”)

Essayons-nous à calculer l’âge du français. Le français existait déjà l’année dernière, ça, j’en suis sûr. Il existait au XIVème siècle (moyen français), et même au IXème siècle (début de la période de l’ancien français). Le français aurait donc au moins douze siècles. Mais arrêtons-nous là et posons-nous une question : qu’est-ce qui sépare ces périodes au juste ?

Il ne faut pas perdre de vue que la transformation d’une langue est un processus lent, vaste, hétérogène et inconscient. Elle passe par la métamorphose progressive de ses différentes particularités qui vont généralement entraîner des dialectes et une forme considérée comme ”standard”. De notre point de vue, il est difficile d’imaginer que les différences séparant le français d’aujourd’hui de celui de nos grands-pères puissent conduire, à force, à transformer radicalement la langue. Pourtant, c’est bien ce qui se produit.

→ voir aussi mon article sur l’évolution phonétique des langues.

En réalité, jamais une langue ne ”devient” une autre langue. Le français n’est pas devenu ce qu’il est en 1990, ni en 1635, ni en 1539, pas plus qu’il ne deviendra le haut-valyrien en 2150. Tous les changements qu’on pratique artificiellement sur la langue sont insignifiants par rapport au brassage qu’effectue l’ensemble des locuteurs à chaque seconde qui passe. Mais aussi nombreux et influents soient-ils, leurs effets sont invisibles en direct – en synchronie.

L’évolution d’une langue se place en diachronie, c’est-à-dire en prenant en considération l’échelle temporelle. L’observation de mutations si lentes se mesure sur de grandes échelles, un peu à la manière de l’échelle géologique, sauf qu’on comptera en siècles plutôt qu’en millions d’années. Et avec tellement de recul, on peut se permettre de placer des bornes. Par contre, elles seront arbitraires.

Faute de pouvoir déterminer une borne arbitraire, on se référera plutôt à une période : par exemple, le changement de l’ancien français en moyen français est notamment marqué par le règne de Philippe le Bel dont le gouvernement utilise de plus en plus le ”françois” pour les édits à une époque où la distinction entre langue d’oc et langue d’oïl est la plus marquée ¹.

Le français est, au même titre que les autres langues romanes, un dialecte du latin qui a divergé des autres, éparpillés sur le territoire de l’empire romain. Le français, pas plus que l’italien, l’espagnol, le roumain, le sarde, le corse & tant d’autres, n’a jamais cessé d’être le latin.

Une langue, c’est comme une espèce en biologie : elle ne naît pas. Elle diverge des autres jusqu’à être assez différente pour être désignée, rétrospectivement, par un nom différent et purement conventionnel. Cela s’applique bien entendu à n’importe quelle langue humaine dans le monde.

Le IXème siècle sert de point de départ à ce que l’on considère aujourd’hui comme l’histoire de la langue française, et cela pour deux raisons principales.

1. Sous Charlemagne, on commence de parler de ”latin de France”, de ”latin d’Espagne” & de ”latin d’Italie”, et à prendre conscience que des interprètes sont nécessaires pour comprendre celui qui se parle derrière les montagnes.

Serments de Strasbourg
Serments de Strasbourg.

2. L’an 842 nous offre les Serments de Strasbourg, retranscrits dans un document qui est communément considéré comme le premier document en langue française, mais aussi allemande, car Charles le Chauve et Louis le Germanique y signent une alliance contre leur frère Lothaire, et les deux alliés parlaient respectivement un ancêtre du français et un ancêtre de l’allemand, langues dans lesquelles les serments sont rédigés ².

Toutefois, ces évènements ne sont que le fondement d’une convention linguistique et ne servent pas vraiment de mesure de ”l’âge de la langue”. Encore une fois, le français ne s’est pas transformé subitement entre 841 et 843 juste à cause des Serments de Strasbourg.

Méthode 2 : se référer à l’ancêtre commun

Avant l’ancien français, on estime que le français était subjectivement trop différent de ce qu’on considère comme le français aujourd’hui, alors on parle de ”langue romane rustique” (ou proto-roman), ancêtre commun notamment du portugais, de l’espagnol, du français & de l’italien ³.

Ce caractère d’ ”ancêtre commun” permet parfois de situer ”l’âge d’une langue” avec une relative précision, car on ne s’astreint pas au placement d’une borne exacte.

La transformation du latin vulgaire (c’est-à-dire tardif) en ”roman” s’est en fait étalée au moins sur un siècle et demi, entre le VIIIème et le IXème siècle ³. Mais là encore, les limites de cette période sont pure convention linguistique.

Le portugais a été décrété ”langue distincte du castillan” vers 1290, ce qui peut être considéré comme l’époque à laquelle le portugais et l’espagnol ont cessé d’avoir un ”ancêtre commun” ⁴, quoique les découvertes des plus anciens textes peuvent faire remonter le portugais vers l’an 800, comme beaucoup des langues romanes principales (sauf le roumain dont on n’a aucune trace dans les écrits médiévaux, ce qui ne veut pas dire qu’il n’existait pas !).

→ Évidemment, j’exclus du raisonnement les langues construites (artificielles) comme l’espéranto, qui sont dénuées d’ancêtre communs et sont effectivement apparu d’un coup !

Méthode 3 : reconstruire ce qu’on peut

Peut-on mesurer l’âge de la langue malgré le manque de précision des méthodes précédentes ? Vous êtes peut-être un peu découragé, car je viens de démontrer que toutes les langues dérivées du latin ont le même âge. Mais cela ne nous dit pas l’âge du latin ! Peut-on aller plus loin ?

Inscription de Duenos
Inscription de Duenos.

La convention fait remonter le latin au plus loin au VIIème siècle avant J.-C., datation la plus optimistement lointaine de l’inscription de Duenos. Mais vous ne vous y laisserez pas prendre à deux fois et vous aurez compris que le latin n’a pas plus donné naissance au français qu’il n’est ”né” lui-même.

Si on remonte plus loin encore, tout devient flou. On arrive à un point où l’ancêtre du latin était aussi l’ancêtre des langues germaniques ; de nouveau, le principe de l’ ”ancêtre commun” peut nous permettre de dater grossièrement la distinction entre les langues germaniques et les langues romanes, peut-être au Xème siècle avant J.-C.

Il est hypothétiquement possible de faire remonter le proto-germanique jusqu’à l’orée de l’âge du bronze danois, vers -1 800. Toutefois, il y a trop de spéculation en jeu pour favoriser une hypothèse sur une autre.

Plus loin, il y a le proto-indo-européen, qui est quant à lui daté au plus tard vers -2 500, au plus tôt vers -4 500. On est à peu près certain que le PIE existait vers -3 500 car c’est la datation des plus anciens chariots, objets désignés par des mots qu’on arrive facilement à connecter d’une langue indo-européenne à une autre ⁵. Une théorie controversée (voire rejetée, de ce que j’en ai lu) le fait remonter à la propagation de l’agriculture depuis l’Anatolie au 9ème millénaire avant notre ère ⁵, ce qui constitue la limite très haute dans cette datation.

→ À noter que quelque part dans cet intervalle, le proto-indo-européen et le proto-ouralique (ancêtre du finnois, de l’estonien & du hongrois notamment) ont pu trouver leur propre ancêtre commun, mais c’est trop lointain pour être démontré dans l’état actuel de nos connaissances.

Ici, les flottements sont grands, mais je trouve que -3 500 est une bonne date : c’est la dernière marche sur laquelle l’archéologie arrive à pousser les connaissances linguistiques, et peut-être qu’à cette époque, les futurs peuples finnophones comprenaient les locuteurs de l’ancêtre du français, simplement car les deux ne s’étaient pas encore départagés.

Notre questionnement sur l’âge du français commence à perdre totalement son sens, car il rejoint celui sur l’âge de la langue parlée tout court. Ça, c’est une autre histoire, mais on n’en a surtout pas la moindre notion, car la langue parlée… a tendance à mal se conserver sur du papier ou de la pierre. Mais peut-être nous reste-t-il des solutions alternatives !

Méthode 4 : l’âge du mot ”français”

Et bien oui : plutôt que de parler de l’âge de la langue, pourquoi ne pas s’intéresser à l’âge du mot qui la désigne ? L’étymologie n’est pas non plus absolument précise, mais la première attestation qu’on connaît d’un mot est factuelle.

Le premier nom du français date du règne de Charlemagne, sous laquelle on la désignait du nom de ”lingua gallica”, ”langue de Gaule”, à ne pas confondre avec la langue gauloise qui n’a rien à voir. À mesure que la Gaule (Gallia) a été désignée du nom du peuple qui y résidait (Francia, rapport aux Francs), la langue française, alors bien distincte, a été appelée de son nom actuel (attesté vers 1100 sous la forme ”franceis”, hérité du latin médiéval ”franciscus”, attesté au VIIème siècle, qui était l’adjectif se rapportant à la France) ⁶.

→ Au cours de son histoire, le mot ”gaulois” (”gualeis” attesté en 1155) a d’abord désigné le gallois (langue celtique du pays de Galles) ou un Gallois, puis en 1285 (”walois”) la langue d’oïl, c’est-à-dire l’ancêtre du français actuel. Aujourd’hui, le gaulois (langue celtique morte, anciennement parlée sur le territoire français) ou un Gaulois, c’est encore autre chose ⁷.

Il n’est donc pas faux de dire que la langue française remonte à la fin du Xème siècle, à condition de préciser qu’on se réfère strictement au mot par lequel la langue est désignée, seulement à l’étymologie et non à la linguistique historique. Le mot dérivait d’ailleurs d’un autre mot qui avait un autre sens, et ainsi de suite… Bref : il n’est pas ”né” non plus subitement.

Méthode 5 : la langue est-elle archaïque ?

Au lieu de se poser la question de l’ ”âge” de la langue, qui est incalculable comme on l’a vu, pourquoi ne pas y substituer un concept un peu différent ? L’ ”archaïcité”, par exemple. Je veux dire par là son degré de conservatisme.

Les langues n’évoluent pas toujours à la même vitesse. Le français a été remarquablement progressiste au Moyen Âge, car il a été influencé par les peuples Francs notamment, ce qui a conduit à ses sonorités actuelles qui le rendent quasiment inintelligible pour un italophone ou un hispanophone, alors que l’espagnol et l’italien restent assez compréhensibles pour un francophone. L’écrit demeure le reflet des similarités entre ces langues.

Le français n’évolue plus très vite depuis la Renaissance, mais l’influence de la technologie et du monde anglophone aujourd’hui pourrait conduire à de nouvelles transformations rapides dans le lexique et la syntaxe de la langue.

Au final, le français est très peu conservatiste, ce qui peut évoquer une langue ”jeune”, parce que beaucoup brassée, donc renouvelée. Même chose pour l’anglais, qui est la plus progressiste des langues germaniques. À l’inverse, l’italien et l’islandais sont parmi les langues les plus conservatistes dans leurs familles respectives.

→ voir aussi mon article sur l’accent tonique en français qui parle beaucoup de conservatisme linguistique naturel.

Conclusion

Voilà ce que j’ai répondu à mon ami après lui avoir résumé ce que j’ai détaillé ici : se demander quelle langue est la plus ancienne entre l’italien, le corse & le français, c’est sans objet tout comme n’importe quelle problématique de cet ordre. Mais on peut facilement déterminer que l’italien est conservatiste tandis que le français est progressiste, ce en quoi l’on peut considérer l’italien comme ”ancien” parce qu’archaïque. La langue romane la plus archaïque est un dialecte du sicilien, et le corse se situe dans le même continuum relatif de conservatisme.

→ Attentions aux idées préconçues ! Il n’y a aucun rapport entre l’âge d’une langue (qui n’a scientifiquement aucun sens) et son conservatisme, alors n’allez pas déduire que le sicilien est vieux parce qu’il a peu bougé !

Une langue archaïque, c’est donc aussi une langue qui reste intelligible longtemps. Les islandophones peuvent lire le vieux norrois qui date d’un millénaire, ce qu’un francophone serait bien en peine de faire avec l’ancien français. Un hellénophone peut comprendre de grandes parties du grec ancien qui remonte à l’Antiquité. D’ailleurs, on parle de ”grec” dans les deux cas.

Mais rappelons-nous d’une chose : les noms sont arbitraires. On parle de chinois pour la langue contemporaine ainsi que pour le chinois archaïque remontant au XIIIème siècle avant J.-C., pourtant un sinophone serait incapable de le lire ou de le comprendre à l’oral. On parle aussi de latin pour une période qui s’étend sur près de 14 siècles, et il serait absurde de dire que c’était la même langue au début et à la fin de cet intervalle.

Une langue ne ”naît” pas, alors elle n’a d’âge que celui qu’on veut bien lui donner.

Sources

  1. Le moyen français: Une période sombre, Jacques Leclerc, 26 juillet 2017
  2. Les origines de la langue française, Julie Piérard, 8 mars 2017
  3. La période gallo-romane, la langue romane rustique, Jacques Leclerc, 26 juillet 2017
  4. At what point did Portuguese and Spanish become distinctly separate languages?, Dämon Apodaka, 20 juillet 2012
  5. The place and time of Proto-Indo-European: Another round, Mark Liberman, 24 août 2012
  6. français, Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales
  7. gaulois, Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales

Plus généralement, l’ouvrage Romance Languages: A Historical Introduction de Ty Alkire et Carol Rosen (Cambridge University Press, 2010)

Crédits illustrations vectorielles : vectorpouch & freepik, via FreePik

6 commentaires

  1. Ha oui, le PIE c’est « controversé et même rejeté », notamment en Inde où les théories des invasions indo-européennes ont été utilisées à des fins politiques (justifier la domination coloniale anglais), sans compter que la version de cette invasion jadis présentée par les indologues occidentaux du XIXème (notamment celle, très contestable, qui consiste à interpréter les affrontements mythologiques des Védas comme un combat entre une « race » dravidienne et une « race » aryenne) n’a pas grand-chose à voir avec la réalité bien plus complexe, du coup on a un peu tendance à jeter le bébé avec l’eau du bain… et à se lancer dans des théories contraires, tout autant teintées d’idéologie politique. :/

    La seule chose dont on est sûrs, c’est que vers -5000/-6000, un peuple de nomades pastoraux, mais également d’agriculteurs, vivant dans les steppes du Sud de l’actuelle Russie, a migré un peu partout, notamment en Europe, au Proche-Orient et dans les plateaux iraniens. Ils se sont mélangés avec les populations majoritaires où ils arrivaient, et les contacts ne furent pas (toujours) violents.

    Rappelons que le fameux PIE n’est attesté par rien, c’est une recréation savante. On ne sait même pas qui le parlait, où exactement, et sur quelle période. C’est juste le meilleur candidat pour expliquer la parenté évidente entre les langues indo-européennes, ainsi que certaines similitudes culturelles – voir les études de sociologie (société tripartite) et de mythologie comparée réalisées par Dumézil et ses suivants, qui elles aussi sont contestées… Non pas que Dumézil ait dit des carabistouilles (il était bien trop pointu pour ça), mais il s’agit d’interprétations à partir de maigres éléments, et comme c’est trop souvent le cas avec la haute Antiquité, nous n’aurons sans doute jamais de réponses définitives.

    Aimé par 1 personne

    1. Attention, je n’ai pas dit que le PIE était rejeté. D’ailleurs tu m’apprends qu’il peut être controversé, car pour moi c’était assuré, avec tous les gants que le mot ”proto” doit nous faire enfiler.

      J'aime

      1. À mon sens, tant qu’il n’y a aucune preuve concrète, même si une chose est logique ou bien très probable, on ne peut pas l’affirmer. Une quasi-certitude n’est pas encore une certitude à proprement parler^^
        Le PIE c’est la théorie qui va bien quoi, c’est un peu comme l’énergie noire en astrophysique, purement hypothétique mais qui va fichtrement bien pour expliquer l’expansion de l’Univers (pardon pour cette comparaison cosmique)

        Sans compter que les chercheurs sont loooin d’être d’accord sur la nature du fameux PIE (je ne t’apprends sans doute rien)… Ils se cassent encore la nénette pour savoir combien y’avait de phonèmes au total, combien il y avait de consonnes aspirées ou de déclinaisons et à quoi ces déclinaisons ressemblaient, y’a aussi pas mal de mots reconstruits qui paraissent liés par le sens (sans doute des dérivés) mais là encore aucune certitude, bref c’est le bordel :p

        Aimé par 1 personne

      2. J’entends. Je trouve ça utile de chercher à reconstruire le PIE mais c’est dommage que ça donne lieu à des tensions parce que… on s’en fout tellement puisqu’il y aura forcément des doutes.

        La comparaison avec l’énergie noire me va parfaitement, t’inquiète ! 😀

        J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s