[AVIS LECTURE #12] : Le Signal (Maxime Chattam, 2018)

Mon analyse critique & mon avis sur le roman Le Signal de Maxime Chattam (2018).


Un roman d’inspirations

Mais entre inspiration & imitation, il y a un monde (parallèle, sans doute). Compte tenu de mon affection pour le style de King & du succès que Le Signal a déjà connu, ma critique ne l’en excusera pas, aussi vais-je déblayer d’entrée de jeu cet état d’âme qui m’encombre.

King aussi a imité Lovecraft en son temps, & il le faisait bien. Chez Chattam, je note au moins deux fautes : d’une part, il s’éparpille au début, nous réclamant de patienter 60 pages avant d’établir les premières connexions (King fait quant à lui usage de moins de 10 de ces pages servant de lanceur & qu’on oublie ensuite), & plus de 400 avant que l’on se rende compte qu’il ne rentrera jamais dans le vif du sujet, que la tension est étalée chez lui sans faire partie d’un crescendo.

On prend conscience, en tout cas, qu’il faut s’accrocher à l’histoire par ses propres moyens, ce qui n’est pas très dur compte tenu de la diversité des personnages & des descriptions. Ce ne sont même pas des fautes à proprement parler, puisqu’il suffit de connaître un peu l’auteur pour les contourner, mais c’est le tort de nous faire attendre la même chose que chez ses inspirations.

Par contre, au microscope, on s’aperçoit que les cliffhangers chapitraux sont vraiment forcés. Les introductions en trompe-l’œil de nombreux chapitres (nous faisant croire à une scène d’horreur qui s’avère ensuite normale) peuvent aussi friser le ridicule.

Je joue normalement la critique par comparaison quand elle s’impose à moi à l’avantage de l’auteur. Ici, ce n’est pas le cas mais c’est lui qui me l’a imposée. Ceci étant, je ne vais pas aller plus loin dans ce sens car ce serait très hypocrite au vu du 8/10 que j’accorde au livre. Chattam est, à l’instar de King cette fois, un vrai maître dans la construction d’une ambiance.


Quand la construction & le contexte sont rois

Le Signal est le genre de lecture qui peut m’absorber autant qu’un film parce que l’équilibre entre les descriptions & l’action est parfait, conduisant incroyablement bien des mouvements imaginés au détail près, sur la base de liens solides entre beaucoup de personnages. Je n’ose pas imaginer la taille du plan d’écriture.

En parlant de plan, il y a aussi celui de la ville de Mahingan Falls où se déroule l’histoire. J’aime les plans. C’est peut-être 0,5% du temps de travail passé sur le roman mais ça joue un tel rôle que c’est impossible à ignorer.

La richesse du plan est d’ailleurs dans la continuité du procédé d’éparpillement pour lequel Chattam a opté & qui se révèle fructueux à la longue quand les personnages écument les nombreux lieux – même si on a l’impression qu’il faut absolument tout visiter & que seuls des milliers d’autres pages satisferaient notre goût de la visite (ou bien une série télévisée façon Under The Dome).

On se retrouve clairement avec le syndrome doux-amer du ”je veux en lire plus”, emporté par une passion quasiment touristique pour la bourgade dont chaque élément est expliqué aussi bien historiquement qu’administrativement ou géographiquement.

Le roman Le Signal ouvert sur la page du plan de la ville de Mahingan Falls.
Cette main n’appartient à personne de ma connaissance.

Un roman français déguisé en histoire américaine

Plongé dans l’américanisation incroyable du style de Chattam – issue de son expérience personnelle aux USA –, on a du mal à décrocher de ses mouvements élaborés avec une main de dessinateur (on voit d’ailleurs plus haut que, malgré ce qu’il en dit, il se débrouille bien) & on a encore plus de mal à se dire qu’il est bien français.

Dommage, on aurait pu arguer que certains passages surexplicatifs ou carrément bizarres pouvaient être de la responsabilité du traducteur, des phrases comme « Owen sortait de ses réserves naturelles » (celui-là m’a bien fait rire) ou « le doute était peu probable ».

J’ai honte de le dire mais j’ai vraiment cru que c’était traduit de l’américain pendant un moment. C’est nul de ma part mais c’est aussi signe que Chattam avait le talent de produire ce qu’un américanophile consomme, & ce genre d’altruisme n’est pas donné à tout le monde, même à un voyageur comme lui.


Stagner pour mieux planer

Je le disais plus haut & j’ai envie d’en avertir celui qui me lirait pour décider de lire Le Signal ou non : il ne faut pas attendre de montée en puissance. Je me suis déçu tout seul en attendant cela, tandis que Chattam dispatche les symptômes d’un ”roman d’horreur” non pas à la manière d’un film, mais plutôt d’épisodes d’une série, justement.

Deux ou trois chapitres pris ensemble font comme un épisode avec sa propre dose de décorum, de connexions & de catharsis. Le livre entier constitue une saison, ou plutôt deux : l’été & l’automne, dans cette annonce d’une descente mélancolique vers des jours plus frais que j’ai eu la chance de lire en adéquation avec le climat réel puisqu’il m’a occupé en août, juste un an après le point final mis par l’auteur à son roman.

Peut-être que Chattam a été débordé par la quantité de matériau mis en œuvre, & il est en effet difficile de se dire que ça ne peut pas être trop pour un seul homme ; dans une descente aux égoûts où l’on s’attend à voir un clown jaillir de derrière un recoin, le climax horrifique, bien qu’excellent & jaillissant d’une part de mystère bien dosée dans des monstres moins exotiques qu’on pourrait les attendre, ne dépasse pas du reste du texte comme le Mont Wendy de la chaîne de collines entourant Mahingan Falls.

L’officier de police – gentil, efficace & désillusionné… comme chez King, donc le fan en moi est indulgent – est à peine crédible dans sa manière de faillir à congédier un groupe d’ados munis de pistolets à eau convertis en lance-flammes, dont il va finir par faire usage dans une réconciliation des générations qui touche bien à l’empathie & à la liquéfaction totale produite par l’horreur, mais sans éviter de déclencher en nous l’alarme au n’importe quoi.


Les dernières pages

Je pense que ce malaise de pré-fin est typique d’œuvres tellement réussies tout du long que l’auteur comme le lecteur manipulent la conclusion avec trop de précautions, terrifiés à l’idée que ça ”ne soit pas à la hauteur”. Et ça ne l’est pas. Mais de la même manière que les personnages s’enfoncent dans les tréfonds de Mahingan Falls pour découvrir ce qui s’y trame de surnaturel, je crois que ce passage dans une relative faiblesse littéraire était nécessaire pour qu’on puisse apprécier la conclusion. C’était simplement la partie caillouteuse de la route qui mène au divertissement & à la délectation d’une lecture imprégnée de complétude.

[Spoilers] La fin répond aux standards d’un King pré-années 2000. Pas de quartier dans ceux de la bourgade. Si la mort n’est pas naturelle, la manière dont elle frappe l’est bien, elle. Chattam ne se contente pas d’être un auteur d’horreur descriptif, car l’horreur, ce n’est pas que des boyaux qui pendent en-dehors des ventres, même s’il s’amusera beaucoup avec.

[Spoilers] Ce qui est impressionnant chez Chattam, plus que la fin en elle-même (qui est somme toute extrêmement facile), c’est la boucherie qu’il va faire des liens d’affection construits sur 650 pages. Les 50 dernières vont êtres marquées du sceau de l’injustice & du trauma, passant par des descriptions d’états de choc qui ne s’essoufflent jamais & par la mort de personnages qu’Hollywood s’empresserait de sauver. Ça me rappelle Cujo de King, qui finit d’une manière atroce que le film (Lewis Teague, 1983) édulcore (c’est un euphémisme pour ”transforme la fin en happy end”).


Conclusion

Ne cachant pas qu’il s’inspire de King, Chattam s’enferme plus ou moins dans une impasse, tels ses personnages qui habitent au fond de Shiloh Place. Il ne s’en sort qu’à la force d’une vie qui fourmille, avec une foule de lieux & masse de gens.

C’est un bon matériau de série télé, dont Le Signal semble adopter le format par moments, ainsi que la propension à créer des personnages qu’on aimerait bien revoir mais ne font que passer. Il y a plein d’espoirs déçus qui se réconcilient dans une montée en puissance très tardive mais dont la boucherie émotionnelle est à la hauteur des descriptions & des longues mises en contexte. On finit par savoir tant de choses de la ville qu’on croit y vivre.

Je crois néanmoins que des déceptions mineures sont les symptômes d’un roman qui nous comble. En ça, pas de doute : Le Signal est une lecture qui se situe dans la lignée légitime du meilleur du roman d’horreur.

Crédit image : Maquette PSD créée par freepik – fr.freepik.com

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