Cinébdo – 2019, N° 36 (Aime ton père, Tom Sawyer, Vercingétorix : La Légende du druide roi, Théorème, Portrait au crépuscule, Et au milieu coule une rivière)

Dans les cinébdos, je compile mes critiques sur les films vus dans la semaine. 📚 🎥

Sommaire
Aime ton père (Jacob Berger, 2002)
Tom Sawyer (Don Taylor, 1973)
Vercingétorix : La Légende du druide roi (Jacques Dorfmann, 2001)
Théorème (Pier Paolo Pasolini, 1968)
Portrait au crépuscule (Angelina Nikonova, 2011)
Et au milieu coule une rivière (Robert Redford, 1992)


Image d’en-tête : Et au milieu coule une rivière ; films 200 à 205 de 2019

2
1,5

Lundi : Aime ton père

(Jacob Berger, 2002)

« Thématique : Gérard Depardieu »*

Un Nobel de littérature champêtre & un ex-junkie : un père & un fils séparés par des années de colère, partagés entre le choix d’enterrer les non-dits ou de les exorciser. Jacob Berger a joué sur le vrai tableau familial des Depardieu pour constituer son film, bien conscient de l’authenticité de Gérard & Guillaume. Ils n’ont pas besoin de jouer leur lien de parenté pour la caméra, & l’œuvre se transforme en une bizarre leçon de vie pour l’un comme pour l’autre.

Gérard Depardieu et Guillaume Depardieu dans Aime Ton Père

Fragile, Gégé ? Y’a du message, là.

Authenticité & responsabilité, c’est assumé : les Deuxpardieu ”jouent d’eux-mêmes”. Mais c’est aussi de quoi rendre l’œuvre assez malsaine, puisqu’elle est comme remplie d’une intimité orageuse qui ne nous regarde pas & qu’elle se déverse dans l’histoire avec trop de sérieux pour signifier autre chose, si ce n’est pour Sylvie Testud qui s’acharne magnifiquement à jouer le contrepoids.

Il y a un goût de littérature de gare derrière ces deux visages peints d’animosité contemplant leurs regrets quand ils ne s’échangent pas un regard noir. Leur attrait pour le scandale – qui passe par les dérangements autoroutiers ou les invectives publiques – est mis en scène quasiment sans préparation, en témoignent les personnes ne faisant pas partie du tournage qui se retournent sur les acteurs. C’est une petite bulle de colère toujours très mal cadrée qui ne fonctionne dédidément nulle part, reproduisant une gravelosité people qu’on a déjà suffisamment de mal à fuir en-dehors des écrans.

Il semble que rien ne doit venir toucher aux deux stars, liées à d’autres éléments du scénario seulement lorsque cela offre le potentiel de se passer mal. Puisant dans des souvenirs d’enfance plus vaseux encore que son déroulé, Aime ton père cherche à produire le frisson du désordre psychologique tenant de la frustration, parce qu’on est censés réagir à des surhommes qui sous-vivent. En fait de ça, j’ai plutôt eu l’impression de voir la reconstruction judiciaire d’un article de tabloïd.


5,25
2,5

Mardi : Tom Sawyer

(Don Taylor, 1973)

« Thématique : Jodie Foster »*

Le Reader’s Digest qui veut faire des films family friendly, c’est quelque chose ! Pas sûr que ce fût ”digeste” pour les jeunes à l’époque de subir 100 minutes des compositions de John Williams rythmant les quatre cents coups de Tom Sawyer. C’est un film ringard aujourd’hui, mais il n’y était pas prédestiné : le Mississippi a toujours fasciné & d’autres vieux films avec des bateaux à roues à aubes ont survécu aux décennies sans que l’œil du spectateur dût se coller aux arabesques ouvragées des colonnettes de son pont en se disant : ”fichtre, c’est vieux”.

Jodie Foster & Johnny Whitaker dans Tom Sawyer (1973)

Jodie Foster est là.

La réussite du film ne tient certainement pas aux deux gamins qu’on fait jouer (bien) & chanter (mal) ni à l’ambiance (lourde) pauvrement centrée autour d’un crime ne faisant même pas figure de fil rouge. Il faut le voir pour Celeste Holm, qui transforme comme par magie toute sa maisonnée en décor enfin foisonnant de vie. Sévère & douce à la façon de ces femmes formidables qui font de si beaux personnages dans des films de longue haleine, elle arrive à montrer toutes ses valeurs même dans les contradictions d’un scénario un peu comprimé.

Ce gain d’espace respire d’ailleurs le chapitre sous pression ; le livre de Mark Twain est coupé jusqu’à n’avoir plus que les scènes signifiantes & c’est au spectateur de se ”presser” pour être certain qu’il glane tout le frisson parmi les agissements du garnement. On a envie de trouver des passages inspirés autres que les cascades (que Johnny Whitaker pratique lui-même avec une aise à faire pâlir un responsable de la sécurité infantile aujourd’hui), mais c’est difficile quand l’espoir qu’on a de voir jaillir quelque prouesse est gâché par un 4 Juillet mièvre à pleurer où toute une ville part en vadrouille comme une foule de Rabbi Jacob sous gaz hilarant.

J’espère ne pas avoir à visionner de ”film family friendly du Reader’s Digest” avant quelque temps. Si au moins la licence littéraire dépassait des quelques lignes les plus pertinentes (avec peut-être la marge nécessaire pour composer des paroles dignes d’une oreille profane), on oublierait facilement le temps passé depuis le tournage.


2
2

Mercredi : Vercingétorix : La Légende du druide roi 

(Jacques Dorfmann, 2001)

« Thématique : Max Von Sydow »*

Faire du glorieux, du péplum, il ne suffit pas de le vouloir. S’assurer Christopher Lambertix & Max Von Sydowic, multilingues accomplis, ne guarantissait pas en tout cas que le tournage franco-anglais pût résulter en une grandiose épopée à la gauloise. Il est, en fait, aussi ridicule de réclamer que les personnages s’exclamassent dans leurs idiomes d’époque que de faire ce doublage affreux des interprètes anglophones. On parle de barrière de la langue, mais ce n’est plus une barrière à ce niveau, c’est une fortification.

Christophe Lambert dans "Vercingétorix : La Légende du druide roi"

C’est vraiment la prison ce tournage.

Fomentant des complots & des plans militaires dont on n’est témoin d’aucun des liens connectant les ordres aux actions, Dorfmann compte sur des dialogues plus que médiocres délivrés avec une fausse verve par les quelques acteurs dont la voix a survécu à la médiocrité. La Guerre des Gaules est sans panache où se déroulent des évènements importants les uns après les autres. On pourrait défendre cette énumération au titre du résumé historique, mais peine perdue : notre culture générale tout comme le générique nous indiquent que la réalité a été abondamment déformée.

Car au-delà d’un César qui a si peu de charisme que je l’ai d’abord pris pour un sous-fifre, & des grands personnages qui se rencontrent à la bonne franquette entre le bottage des fesses d’un druide & une des beuveries (rares scènes supportables parce que difficiles à mal jouer), Vercingétorix est un festival du stéréotype, agglomérat joyeux de légendes inassumées qu’on a collées ensemble au son du ”nos ancêtres les Gaulois”. J’avais fait le pari avec moi-même qu’on entendrait ”le ciel va nous tomber sur la tête” avant le milieu du film : j’ai gagné.

L’œuvre mûrit un peu avec l’avancée de l’histoire, qui se précise autour d’une ”bataille finale” (divertissement cheap, bonsoir) bonifiée par ses décors & la solennité générée on ne sait trop comment, compte tenu notamment de la musique qui est souvent mal à-propos & qui transcende la notion d’anachronisme.

Mauvaise légendification (mystification ?), vulgarisation ratée, film épique arrogant, Vergincé… Cervingé… Le film est aussi ennuyeux que son sous-titre est dur à lire.


5
2

Jeudi : Théorème

(Pier Paolo Pasolini, 1968)

« Thématique : langue italienne »*

Appeler son film Théorème, est-ce que c’est un moyen de se protéger contre les démonstrations critiques ? Pasolini n’en a sûrement pas besoin, ayant déjà obtenu à Laura Betti le prix de la meilleure actrice au Festival de Venise. Festival à l’occasion duquel le film a même reçu temporairement un prix de l’Office International du Film Catholique, avant qu’il ne soit révoqué suite à l’avis du pape & que Pasolini soit inculpé pour obscénité.

Terence Stamp dans "Teorema"

Terence Stamp lit donc l’italien.

Comme quoi le film partage partout & de toutes manières. Pourtant tout est séparé à l’image : les couples, mais aussi les scènes pieuses des gros plans sur les entrejambes, focus dénotant une sensualité exprimée envers rien, comme un désert du désir aussi mis en images par un VNI (volcan non identifié) qui semble servir de décor comme de châtiment aux tourments de l’âme & du corps – ce qui serait compréhensible si le film n’était pas lui-même un châtiment pour le spectateur.

Aussi obsédé (& je ne veux pas dire obsessionnel) qu’il peut être exagérément dévot, Théorème est une ode imagée à l’art brut qui semble avoir fait des auditions dans la galerie de Francis Bacon. Il trouve sa note juste dans la catatonie qui l’envahit peu à peu, faisant ressortir le dimorphisme de ses personnages sans besoin de mots ou d’inexpression – enfin.

À la réflexion, le film manque d’absolu, comme miné de l’intérieur par un besoin de se faire bien entendre qui ne fait pas partie, par exemple, de l’état d’esprit du personnage du peintre absolu dont les confusions deviennent des fontaines de créativité. On n’a pas besoin de s’ennuyer dans l’art brut, il peut être absurde & noir sans circonvoluer ni se perdre entre des Don Juan apathiques & des passions qui s’enchaînent plutôt que de se déchaîner.


7
2,25

Vendredi : Portrait au crépuscule

(Angelina Nikonova, 2011)

« Thématique : langue russe »*

Le cinéma russe s’exorcise, on n’a pas fini de s’en rendre compte. Toujours il cherche l’envers de ses causes malheureuses, mais la profondeur du miroir ne dépend pas toujours de la taille des maux. Ici, son portrait est pris au crépuscule avec un appareil qui conserve la mémoire de son ancien propriétaire, et il va servir au au passage à préserver le souvenir d’une de ces amours sordides entretenues entre les murs insalubres d’immeubles graffités.

Olga Dykhovichnaya in Portret v sumerkakh (2011)

Olga Dykhovichnaya a aussi le don pour paraître entre deux âges dans le rôle de Martina.

Marina, personnage principal, est assistante sociale, la profession la plus ironique dans la préfiguration par Nikonova d’un Rostov-sur-le-Don fait de monstres créant d’autres monstres, de générations monotones d’alcooliques, de violeurs, de violents & de malheureux. Cette déséspérante machine infernale d’un peuple à l’agonie se purge par l’irrespect & une bureaucratie encastrée dans des impasses kafkaïennes.

Les films, eux, demeurent, & les photographies aussi, figeant le quotidien dans une image presque normale. Pour mériter de faire sa photographie, encore faut-il que Marina mérite d’être violée. Car elle est là la véritable horreur : pour les policiers miliciens qui portent l’uniforme pour s’élever d’une mer de monstres, c’est presque une faveur & une porte d’entrée vers l’autosatisfaction de sentir qu’on est tous pareils. Mieux vaut ça que la taule, marmonnent-ils en jetant un billet cynique sur le lieu de leur crime, prix au rabais de leur conscience tranquille.

Victime de la prostitution sans y avoir jamais pris part, Marina se transforme, comme si elle souffrait moins depuis qu’elle était empêtrée dans une réflexion sociétale presque philosophique devenue passionnante sans préavis. Finie l’assistante sociale : d’abord le reniement, puis la colère, puis la résignation. Les stades d’un état terminal de la pensée au cours duquel elle va commencer par s’assister elle-même & aimer son prochain. L’aimer même s’il a appris la haine & qu’il rejette le mot sans pouvoir s’expliquer, ni rien expliquer.

Pourtant il y a des mots & une douce action dans les recoins du film, un filet d’affection qui se fraye un chemin dans les sources du mimétisme générationnel, difficile à comprendre car l’on conçoit mal qu’un film russe puisse ne pas traiter de destruction mutuelle. Chaque film russe, aussi déprimant soit-il, offre sa propre échappatoire à ses vicissitudes, plus ou moins facile à emprunter. Chez Nikonova, elle a la poésie d’une photo prise au moment où la lumière est la moins propice. Elle aussi a filmé des actes sanguins, sanguinolents & injustes sous le pire jour de ses concitoyens & de son pays. Pourtant elle en a fait naître une lueur.


 


6,25
6

Dimanche : Et au milieu coule une rivière 

(Robert Redford, 1992)

« Hors-thématique »*

Redford derrière la caméra & pas devant, c’est assez rare pour qu’on se demande d’où vient au juste la veine américaine de ces films country qui ne sont pas des westerns. Sous la baguette d’Edward Zwick, Brad Pitt ferait deux ans plus tard un autre film mettant en scène des frères du Montana – trois, cette fois-là, le ”niveau au-dessus” de Legends of the Fall. Mais il ne faut pas jeter la pierre de la comparaison trop vite à la rivière de Redford, qui ne m’a rien demandé & qui arrive, sans Hopkins (oups, je comparai derechef) à construire son univers narratif.

La photo aurait pu mieux rendre hommage aux magnifiques paysages du Nord-Ouest, je trouve, mais il a d’autres atouts pour nous impliquer, à savoir s’impliquer lui-même. Tiré d’un roman semi-autobiographique de Norman Maclean (rôle tenu par Craig Sheffer aux côtés de Pitt), le film a bénéficié de consultants en matière de pêche à la mouche au point que c’en était presque ridicule, car ce n’était pas l’objet. Force est toutefois de constater que tout le monde y trouve son compte, surtout les acteurs secondaires qui se tiennent là comme des ombres en arrière-plan des souvenirs. Une place pas forcément juste, mais qui sonne juste, de quoi rythmer la vie des Maclean depuis l’enfance de Norman (interprétée par un tout jeune Gordon-Levitt) jusqu’à son grand âge.

Qu’importe qu’il y ait ”trop d’arbres”, comme un éditeur le reprochait au vrai Maclean avant qu’il ne réussît à se faire publier, quand les pièces d’une ode familiale sont disposées avec la poésie d’une authenticité mûrie. Cette même réflexion existe dans les idées qui transparaissent derrière chaque scène & qui nous font dire que Redford a vraiment cherché à donner vie aux décors, une vie d’antan qui respire la nostalgie aussi sûrement que le cours de la rivière est inflexible.

En-dehors de tout cela, ce sont sans doute les personnages qui convainquent moins. Un père poli (…par les années passées par l’auteur à se le remémorer ?), Pitt à l’aise dans ses mimiques mais fainéant dans l’envol & Sheffer presque aussi ”dull” que son rôle, tout ça n’est pas pour s’inscrire dans le caractère durement épopéique du tout. Il faudra plutôt se reposer sur le naturel, notamment féminin, qui émerge pour une fois des costumes & des coiffures vintage plutôt que d’y enfermer les reproductions des gens.

Emily Lloyd in A River Runs Through It (1992)

Ce naturel féminin là.

Redford s’y voyait déjà, alors peut-être a-t-il négligé l’enfance, mais son far-western romanesque est loin de revenir bredouille de la pêche aux images.


* Les barèmes montrent le ressenti et l’appréciation critique. Entre guillemets est indiquée la thématique. Plus de détails ici.

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2 réponses

  1. Ah ouais ! Je savais que Christopher Lambert traînait quelques casseroles, mais je ne connaissais pas ce «Vercingétorix» :p J’ai envie de le mettre de côté pour une soirée nanarde, car je dois bien avouer que Lambert dans «Highlander» fait partie de mes péchés mignons… Enfin, «Highlander» a le mérite d’avoir une ambiance propre, une certaine originalité, et d’être globalement divertissant. Si cette épopée gauloise au rabais n’est qu’un empilage de clichés rasoir sans aucune fantaisie, je ferais aussi bien de passer mon chemin

    Aimé par 1 personne

    • « Cette épopée gauloise au rabais n’est qu’un empilage de clichés rasoir sans aucune fantaisie. » Yep, t’as tout compris.

      Je n’ai jamais osé voir les suites de Highlander, elles sont tellement infamous. 😐

      J'aime

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