Micronouvelle [#6] : Mina

Quelquefois, les histoires montent à la surface de l’esprit comme des bulles de gaz et il n’y a rien à faire pour empêcher le geyser. J’ai compris en début d’après-midi que j’allais être trempé de mots et je n’ai pas pu me décoller de mon premier jet entre 16:11 et 16:57. Une demi-heure de retouches plus tard, Mina était née. Et j’espère que vous aimerez la découvrir !

(1 394 mots)

Crédit illustration : A city called wreckage, par Tryingtofly

Merci à Arthour pour la relectoure !


Mon histoire n’est pas jolie. Je m’en excuse, je ne l’ai pas choisie. Si votre sensibilité est ennemie du sordide, du glauque, de mentalités asservies à un capitalisme crasseux et d’émotions qu’on plie à une loi de la survie n’ayant plus rien de naturel, je vous en prie, passez votre chemin. Si toutefois ce genre d’aventures sombres vous attire, restez. Vous serez peut-être récompensé d’avoir supporté un peu de ma vie le temps d’une lecture.

Je m’appelle Céréan et je suis un Créateur. C’est joli, non ? Pas autant que vous le croyez. C’est une abréviation de ”Procréateur”, le mot qui désignait ma profession à son apparition. Les décennies ont passé sans emporter avec elle le besoin de nous avoir, nous, les prostitués pratiques. Le monde était si renfermé sur lui-même qu’il est devenu sale. Il n’y a pas d’autre mot, pourtant il est si faible. Depuis des décennies, nous entassons les ordures et nous nous y repaissons comme le troupeau de morts-de-faim que nous sommes. L’argent coule à flot mais si vite qu’on n’a pas le temps de s’en servir pour se sortir de la misère. On survit plus vite, c’est tout.

Au milieu des immondices, la survie trouve sa sœur ennemie : la maladie. Ou plutôt les maladies. Des centaines de types de germes que le sol souillé par des millions de systèmes digestifs retient et nourrit. Nous n’avons pas de médecine. La seule raison à ce que je connaisse le mot ”médecine”, c’est que nous demeurons une société muée par l’argent, avec son lot de babioles, comme les comics. Du haut du XXIème siècle, vous croyiez y imaginer le pire destin possible à l’humanité, mais vous étiez bien loin de la réalité. De ma réalité.

Nous n’avons plus d’autre choix pour survivre que de le faire aussi vite que nous vivons. Alors il faut procréer. Se reproduire comme des lapins. Perpétuer l’espèce.

L’espérance de vie est de vingt-deux ans. J’en ai vingt-cinq. J’ai échappé aux bubons, aux tumeurs, aux fièvres, aux horreurs qui vous rongent aussi bien de l’intérieur que de l’extérieur, mais elles laissent des traces. Je suis usé pour la profession. Mon visage noirci, mes crevasses, mon corps tailladé de cicatrices, tout cela fait peur. On a cette superstition atavique nous dictant que les maladies se transmettent par les gènes ; si c’était vrai, nous ne serions déjà plus là, mais le business s’en ressent.

Je baisserais mes prix si le Code antimonopole l’autorisait. Quinze nouveaux euros pour une insémination directe. Soixante pour un élixir de vie masculin frais et déjà tout prêt, quarante si la cliente assiste. Ah, c’est sûr, les Créateurs ne boudent pas leur plaisir. Certains illégaux en font même profiter les riches homosexuels pour quelques centaines de N€. Mais le Code est formel : notre clientèle doit être exclusivement composée de femmes. Des héroïnes.

Le gouvernement offre un pactole de 20 000 N€ pour chaque enfant qui naît. Une récompense pour laquelle un homme torturerait, tuerait, massacrerait. Mais une femme hésite. Elle a encore l’instinct des choses normales dans notre monde cassé ; elle ressent encore le besoin non pas de se reproduire, mais de produire un être humain dans des conditions qui lui soient favorables. De l’éduquer, de le soigner, de l’offrir à un monde plein de promesses et de lumière, pas cette cité purulente dont même les riches ne peuvent se sortir.

J’ai commencé mon métier pour l’argent, dès que j’en ai été capable, comme tout le monde. Aujourd’hui, je vois que mes clientes sont des êtres brisés allant à l’encontre de tous leurs instincts, se torturant elles-mêmes, dans le seul but de survivre. Elles veulent être engrossées dans leur propre intérêt, avec l’espoir risible que 20 000 N€ leur garantissent quelques mois de confort dans leur maigre existence. De toute manière, il ne fait pas bon d’être une extinctionniste : si une femme garde le ventre plat trop longtemps, elle est forcée. Si ça n’arrange rien, elle s’engagera un jour dans une ruelle et n’en ressortira plus. Mieux vaut s’acheter les soins d’un Créateur, dont le professionnalisme garantit au moins un travail propre, que d’attendre d’être violée.

Certaines se font accoucher avant le terme pour empocher la récompense plus vite, et très souvent l’enfant est tué dès l’attestation de procréation obtenue – s’il n’est pas mort-né ou déjà perdu dans une fausse couche, ce qui est fréquent car la gestation est affectée des mêmes fléaux que le monde des vivants. Mais ce n’est pas grave : autant recommencer tout de suite, c’est du temps gagné et ça fait marcher le commerce. Les extinctionnistes ne proposent pas un suicide de l’espèce, juste d’accélérer les choses. Mais ça, il faut de l’âge pour le comprendre.

J’ignore combien d’enfants j’ai engendrés. Des centaines ? Quelle importance. Ce qui me hante, c’est toutes ces vies que j’ai dirigées droit dans la mort avant même qu’elles connaissent le monde. Combien d’enfants arpentent aujourd’hui la ville grâce à moi ? Combien font bon usage de leurs quelques années à piétiner la saleté ? Combien atteindront mon âge en servant une meilleure cause ?

Vous vous demandez peut-être ce qui nous pousse à rester vivants. Peut-être raisonnez-vous avec vos propres repères confortables, nous jugeant, vous autorisant à être surpris de notre ténacité à faire persister cette négation de vie. Mais nous ne connaissons rien d’autre.

Dans une sorte d’ultime élan, la nature a décidé de nous aider. La fertilité n’a jamais été aussi haute depuis que la cité existe, de quoi contrecarrer la mortalité infantile et maternelle. De quoi surtout faire tourner la machine à sous infernale. Nos clientes viennent une, deux, trois fois maximum, puis on les voit sur la place du marché ou au travail, exhibant la rotondité de leur corps comme un bouclier. Être enceinte confère une protection relative contre le viol, et vous obtient le respect des rares personnes qui ont conservé un tant soit peu d’éthique.

Non, on n’a jamais d’habituées. Sauf Mina.

Mina vient au moins une fois par semaine depuis plusieurs mois, et à chaque fois me tend 15 N€ avec un sourire tendre. Je lui ai demandé pourquoi elle ne prenait pas les forfaits plus chers puisqu’elle semblait en avoir les moyens. Elle a haussé les épaules. Pourquoi toujours moi et pas un autre, alors ? Elle a seulement souri.

Je ne crois pas qu’elle vienne pour que je fasse pousser 20 000 N€ dans ses entrailles. Je ne sais même pas si elle peut. Je me suis dit qu’elle venait me voir pour s’assurer qu’on ne la prenne pas pour une extinctionniste – il est bien vu de se rendre chez le Créateur quand on a son âge et ses formes –, mais je n’y crois pas.

Ses yeux me parlent. Derrière ce qui les voile, ce qu’elle a contemplé toute sa vie, il y a une étincelle que je ne reconnais pas. Une espèce de gaîté, ou de soulagement, se dégage d’elle quand elle est entre mes bras. Mais le plus étrange, c’est que je ressens moi aussi quelque chose qui m’élève au-dessus de la crasse et de la pestilence. Quelque chose que je ne comprends pas, auquel je ne crois plus dès qu’elle tire derrière elle le rideau qui me sert de porte.

Quand elle n’est pas là, c’est vague, presque gênant. Quelque chose s’agite dans mon esprit quand je pense à elle, mais c’est avalé par le quotidien, la nécessité. Parfois, quand je m’endors, ce quelque chose prend la place et je ne me demande plus quel sursis l’existence m’accordera encore. Je me perds alors en imagination dans les traits de son visage, j’enfonce ma main dans ses cheveux, et les réminiscences de ces quelques minutes passées avec elle deviennent étrangement excitantes.

Les dernières fois, nous avons fait durer. ”Nous”… D’ordinaire, c’est à moi de faire au plus vite. Quand est-ce que cette dualité s’est glissée dans mon quotidien ? Depuis quand m’inquiétais-je pour quelqu’un d’autre ?

La dernière fois, elle m’a embrassé. Ça m’a surpris, presque choqué, pourtant je goûte encore en souvenir à ses lèvres et j’ai de plus en plus envie de l’avoir près de moi tout le temps. Vivre ensemble, comme dans les vieilles histoires, qu’est-ce que ça peut avoir de si mal ? Partir l’un dans l’esprit de l’autre parce qu’on ne peut aller nulle part.

Avec Mina, j’ai le sentiment de faire ce qui est juste. D’être juste. Après toutes ces générations, tout n’est peut-être pas perdu dans la noirceur.

© Ywan Cwper, 2019

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2 réponses

  1. Je trouve intéressante cette vision dystopique des rapports humains; les restes de l’humanité se reproduisant comme des lapins par ultime réflexe de survie, pour surmonter les maladies qui désormais les assaillent… On est presque aux antipodes d’ Huxley, où le sexe est totalement détaché de la fonction procréatrice, mais un point commun dans les deux: le sexe est une coquille vide dépourvue d’amour ou même d’affection.

    Finalement, je trouve que produire en masse des monceaux de chair, ou alors ne plus vouloir d’enfants pour condamner sa propre espèce et ainsi «sauver la planète» (on commence à entendre ce genre de discours…) procèdent tous les deux d’un même nihilisme sous-jacent, bien retranscrit ici, et qui dit nihil dit «quête de sens».

    Avec l’espoir, même dans une telle non-société, de trouver l’amour, pour le coup c’est un optimisme que je partage.

    Aimé par 1 personne

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