[Avis lecture #11] Le Monde de Sophie (Jostein Gaarder, 1991)

Le Monde de Sophie (Sofies Verden) est un roman norvégien de Jostein Gaarder publié en 1991 qui se donne pour vocation de transmettre les bases de la philosophie.


Le livre est présenté comme un « roman philosophique » et c’est mon premier pas dans le genre. On m’en excusera, je pense : je cherche encore le rayon de ma médiathèque dont ce serait l’intitulé. Ce que l’éditeur entend par là, c’est deux choses distinctes – pour autant que je puisse en juger : une narration-ception, et l’implication directe des personnages dans la philosophie. Le style se situe entre le roman et l’essai en cela que son fil narratif nous fait découvrir, en même temps qu’à Sophie, l’histoire de la philosophie.

Sophie est une adolescente norvégienne qui se met à recevoir des cours de philosophie d’un certain Alberto Knox. Le but de cette relation initialement épistolaire est évidemment d’en transmettre directement le contenu au lecteur que nous sommes. On va devenir cette Sophie parce qu’on va acquérir le même savoir qu’elle. On va se sentir lié à son étymologie : Sophie, du grec sophia, la sagesse. On va devenir « philosophie » dans les deux sens du terme : on va devenir philosophe en même temps que l’ami de Sophie.


Voilà pour la structure. C’est alléchant. Ça serait même prometteur si l’auteur avait la moindre idée de ce qu’est une fille de quinze ans. Il la place dans un contexte de formation et elle comprend qu’elle a beaucoup à apprendre, mais les vrais caractères de son adolescence sont réduits à son amie Jorunn avec laquelle elle échange quelques secrets, et les réactions impolies qu’elle jette sporadiquement à sa mère et à Alberto. On croirait que l’auteur est gêné de son personnage.

Pire que ça, Sophie est tour à tour trop niaise et trop lucide devant l’enseignement de son professeur improvisé de philosophie. Elle est l’instrument de l’écrivain motivant les transitions. Elle est didascalique et didactique, elle à qui l’enseignement est supposé s’adresser ; elle donne la réplique comme pour désennuyer le lecteur qui verrait dans Le Monde de Sophie un essai vulgarisé ; elle est l’euphémisme de sa propre existence et c’est une erreur qui met à mal la vocation du livre de nous faire réfléchir, car même si certains procédés semblent effectivement relever de la réflexion philosophique (après tout, l’écrivain est professeur de philosophie et il sait ce qu’il fait), ils sont souvent, en même temps, de grossiers faux pas littéraires.

On va devoir partir d’un non-environnement (les mouvements d’un lieu à l’autre sont édulcorés et l’environnement plus aseptisé que s’il avait été passé à la javel), mais le but est d’avancer. Après tout, critiquer l’aspect littéraire de Sofies Verden, c’est une moitié de raisonnement. Une grosse moitié, mais il y a aussi le côté philosophique et l’expérience rigolote de comprendre où Gaarder veut en venir.


Nous allons découvrir les racines de la pensée occidentale, depuis les présocratiques, l’impressionnante conception visionnaire de l’atome par Démocrite, puis le grand SPA (c’est le moyen mnémotechnique que j’ai trouvé pour me souvenir de l’ordre d’apparition à l’écran de Socrate, Platon et Aristote). À chaque cours que Sophie reçoit, c’est un portrait qui est dépeint ou une vision qui est détaillée. C’est occidentalo-centré mais ce n’est pas grave, on ne peut pas parler de tout. Et clairement, c’est la meilleure partie du livre.

Gaarder a du mal à faire varier son style d’un personnage à l’autre (comme je l’ai dit, il recourt abondamment au cliché pour représenter ce qu’il serait pertinent d’appeler « l’âge de raison » de Sophie), mais tant qu’on n’est pas familiarisé avec ses tournures de phrase, l’éloquence cultivée d’Alberto (dont on arrive à admirer l’irréaliste culture et la mémoire chtonienne malgré soi), nous guide sur de bons rails. C’est vraiment un plaisir de se cultiver pendant ce premier quart où les cours sont attendus avec une impatience qu’on a vraiment en commun, pour le moment, avec Sophie.

Malheureusement, il faudra attendre le dernier quart pour ressentir de nouveau un sentiment critique positif, avec le retour (voire l’arrivée pure et simple) d’une créativité un peu moins inhibée en matière de décorum distordu.


J’ai un peu digressé : entre ces deux quarts, ces deux extrêmes, il y a l’avancée. Après le grand SPA, le christiannisme entre en Grèce et la Grèce sort de chez elle pour visiter le monde et semer la graine du « raisonnement ». Là, Gaarder multiplie des mutations scénaristiques plus fades les unes que les autres, mais on peut encore se raccrocher aux cours pendant plus de la moitié de l’ouvrage tout en s’onirisant de l’évolution de la pensée rationnelle au fil des âges.

En fait, sans le vouloir, l’auteur a créé à partir de l’histoire de la philosophie une chronologie parallèle qui est, finalement, beaucoup plus captivante que l’histoire de base.

On a toujours envie que Sophie réagisse avec autre chose que des « je comprends » employés sans inspiration par myriades afin de casser les longs paragraphes, mais au moins acquiert-on de réelles bases en philosophie. Quand je parle de bases, je parle de niveau 0. On voit trop clairement à cette poupée de cire appelée Sophie que Gaarder destinait son ouvrage à un public adolescent, et que la fadeur de caractère de Sophie est la concession stylistique qui sert d’appât pour ses jeunes et distraits lecteurs.

Un autre aveu de la superficialité philosophique de l’ouvrage, c’est l’imbrication d’un concept dans l’autre. Chaque vision est présentée comme bonne avant d’être remplacée par une autre qui bénéficie du même traitement, et ainsi de suite. Sophie le remarque, d’ailleurs. Mais puisque c’est exprès, quel intérêt ? Rendre curieux ? On n’est guère amené, en tout cas, à réfléchir, et l’on reste coincé dans la non-application par Gaarder d’une citation de Goethe qu’il rapporte lui-même :

Qui ne sait pas tirer les leçons de 3 000 ans, vit au jour le jour.

Conclusion

  • Le genre qualifié de « roman philosophique » pourrait bien être une invention bancale cherchant illusoirement à concilier roman et essai, vrai savoir et vulgarisation.
  • Le Monde de Sophie est une calamité littéraire parce qu’il s’efforce de savoir parler à des adolescents en faisant semblant de ne pas les représenter vraiment.
  • Le livre est une bonne initiation à la philosophie pour les archi-nuls, pas au-delà.
  • Aristote a dit quelque chose que Gaarder n’a apparemment jamais lu ou qu’il a volontairement ignoré :

    « Un livre est bon si l’auteur dit tout ce qu’il faut, rien que ce qu’il faut, et comme il faut. »

5 commentaires

  1. Ah je vois que nous partageons le même avis^^ une fois passée la curiosité des premières pages, «Le Monde de Sophie» est un pétard mouillé peu crédible (par le caractère même de la Sophie en question) où la structure scénaristique et les exigences littéraires sont allègrement snobées au profit d’un contenu philosophique maigrelet tant il est généraliste et résumé… Au final, c’est pauvre comme roman, et insuffisant comme initiation à la philosophie. À mon sens, lire quelques pages Wikipédia bien vulgarisées se révélera bien mieux (bon ok, Wikipédia n’existait pas quand le roman est sorti… Mais y’avait déjà les «Que sais-je ?» !)

    Le roman philosophique existe; au-delà des célèbres exemples comme «L’Alchimiste» de Coelho, je crois que du récit philosophique, on en a dès les premières épopées de l’humanité, de celle de Gilgamesh à l’Odyssée en passant par le Mahâbhârata. Des héros imparfaits, confrontés aux grands questionnements anthropologiques (le sens du devoir, l’illusion, l’amour, et surtout le plus grand: la mort), qui apprennent à se parfaire et à triompher des obstacles. La meilleure preuve qu’il s’agit de philosophie ? Ils ne sont pas les mêmes à la fin qu’au début, contrairement à Sophie, si ma mémoire est bonne…

    Une philo ancrée dans le réel (i.e dans l’histoire, quand on parle littérature), qui façonne les hommes, qui est autant un être, un agir et un vivre qu’un simple «penser». Personnellement, j’y trouve mille fois plus de lumières que dans un énoncé de stances lapidaires mal couvertes par une histoire-prétexte…

    Aimé par 2 personnes

  2. merci pour cette analyse; Le monde de Sophie a fait partie de ces lectures imposées au collège, je n’en ai pas gardé un grand souvenir. Il faut dire qu’à cette époque, je détestais lire. Pourtant, j’ai très vite aimé la philosophie. Pas convaincue, donc, moi non plus.

    Aimé par 1 personne

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