[Cinémavis #49] Master and Commander : De l’autre côté du monde (Peter Weir, 2003)

Weir, washed out après Le Cercle des Poètes Disparus, puis refait avec Le Truman Show dont la fausse mer offrait une si belle rédemption, avait peut-être pour destin d’être washed up derechef sur les côtes d’une scénarisation océane, en 2003, avec cette œuvre aussi mal titrée que belle : Master and Commander : De l’autre côté du monde.


Aussi mouvementée la filmographie de Weir soit-elle, on peut quasiment prédire la présence de sa patte immuable consistant, presque sans le faire exprès, à mettre l’empathie où il ne faut pas. Cela lui permet de sauver les personnages importants d’une fin attendue et de se recentrer sur les émotions qui comptent. Même si l’idée semble avoir du roulis au début.

Il a beau tourner sur l’eau, on l’attend au virage quand il fait passer rapidement la pilule de neuf morts au combat sous le tapis, puis balance la musique épique sur la mort injuste d’un seul autre. Mais il nous prend dans son filet quand Bettany précise, à peine débarassé de son scalpel, de son crayon et de son violon (trois instruments dont il joue aussi bien que de son fabuleux personnage de naturaliste combattant, comme le qualifie Max Pirkis), que les morts au combat sont les plus acceptables. C’est peu, mais c’est précisé, et tout est si dense qu’on fera mieux que s’en contenter, vous allez voir.

C’est la même chose quand Crowe et Bettany saisissent leurs archets pour nier à tout crin que l’eau les circonscrit. On pourrait croire que c’est l’insert qui sert à exhiber un talent d’interprétation secondaire afin de justifier les salaires (tralalère), mais les passages violonés n’ont pas pour seul but d’étoffer l’histoire puisque, à l’instar de toutes les petites bonnes idées qu’on pourrait se contenter de faire figurer une seule fois, elles reviennent le moment venu.

La remise en cause qui caractérise ces deux points n’est pas surnaturelle, elle n’a d’ailleurs l’air de rien, mais elle évite bien des petits naufrages. Par contre, elle pousse à une insouciance qui frise le ridicule par moments. Le combat est impressionnant d’immersivité, mais on ne peut pas en dire autant de la tension qu’il génère. Les hommes sont presque détendus face au bateau-démon qui les menace, le capitaine sourit, bref : rien ne fait monter la mayonnaise. Cette décoloration de la syntaxe (peu de musique, peu d’attachement aux personnages) rend l’amorce longue et faible.

Il y a par contre une surprise, plus grande encore que celle qu’on exprime en s’exclamant « oh, regardez, c’est Pipin du Seigneur des Anneaux ! », et c’est la quantité de documentation. Avec les deux consultants historiques permanents et Crowe armé à la fois d’un maître d’armes et d’un coach de prononciation, on a une vague mesure de la quantité phénoménale d’informations déversée sur le navire. Le résultat est au rendez-vous, même si le jargon est assez assommant, avec une hiérarchie qui pète encore plus le feu que dans Star Trek et des marins qu’on sent vraiment compétents (au lieu de ressentir les illusions compétentes que les marins sont compétents).

Étrangement, Peter Weir était le seul avec un ciré jaune.

Ce réalisme est si épatant qu’il va jusqu’à confondre le spectateur sans le faire exprès. En effet, j’ai frôlé la bourde car j’allais me plaindre du Gavroche, parmi la troupe d’Enfants Perdus lâchés inconsciemment dans une prétendue belle aventure, qui hérite du rôle de capitaine. Je n’ai appris qu’ensuite que c’était possible, même si j’ai un grief légitime à porter contre la compétence de ce gamin de dix ans qui dirige une troupe de marins en plein combat. Je suis déçu parce que c’était mon prétexte pour dire que c’était un procédé de la lourdeur d’une ancre qui fait de Crowe et de Sparrow deux drôles d’oiseaux. Bref, le film est si bon qu’il faut une sacrée culture pour en faire une critique juste.

Le contraste de documentation sera d’autant plus marquant si l’on a bien en mémoire le premier Pirates des Caraïbes : les deux sont d’excellents films maritimes et historiques, mais de façons tellement différentes que cela ne m’étonnerait pas si deux écoles les opposaient comme l’Angleterre aux Français. Je dois toutefois donner plus de crédit à Weir pour sa maîtrise tous azimuths des cordages et des superstitions dans l’instabilité testostéronée d’une prison de bois flottante. C’est lui, le capitaine. Quoique certains de ses sondages en eaux troubles sont parfois trop courts pour avoir le temps d’être rapatriés sur le Radeau de la Méduse du spectateur à la dérive.

Weir est le premier réalisateur à avoir posé les pieds de ses caméras hollywoodiennes sur les îles Galápagos. De voir Bettany s’extasier devant un cormoran aptère et chercher la petite bête, voilà qui prend tout son sens quand on est habité, même a posteriori, par l’idée que l’exploration pionnière est l’objet à la fois de son tournage et de son histoire.


Master and Commander a failli avoir une suite, ce qui aurait donné quelque sens à ce titre moche et mochement sous-titré. Mais c’est mieux qu’il soit un standalone. Ça nous laisse toute la saveur du sel marin et tease la nouvelle rencontre de Crowe et Bettany dans A Beautiful Mind, preuve s’il en fallait que le duo est exceptionnel et que, diantre, que je les aime.

5 commentaires

  1. Comme tu en causes bien, je ferai bref.
    Je peux parfois être du genre chipoter mais tout de même, la petite bête, tu la cherches parfois à des endroits incongrus : le décompte macabre ma foi relève du nécessaire pour la dramaturgie dans un film qui s’assume en tant que récit romanesque, dans la pure tradition Stevenson, dans lequel s’injectent les ressources documentaires pour donner une épaisseur de vraisemblance. Il en va de même pour le jeune lord blondinet ou les moments douloureux qui voient les braves partir les premiers. Bref, j’y vois moi du positif.
    Quant à cette histoire de cercles, elle est intéressante dans le cinéma de Weir puisqu’il s’est toujours échiné à en franchir les limites. Il y a ici le cercle des officiers puis celui des marins. Mais dans un plan on s’aperçoit bien vite que les deux ne se superposent pas, ils communiquent sur un même plan (c’est le cas de le dire). Ils s’elargissent donc, aux limites du navire anglais d’abord, sans jamais empiéter sur l’ennemi jusqu’à ce que les deux se joignent et fusionnent (je n’en dis pas plus pour ne pas mecontenter ceux qui ne l’auraient pas vu).
    J’ai été plus long que prévu (prévisible c’était…).

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  2. Bon… C’est un peu de notoriété publique que je suis une fan hardcore de Russell Crowe, j’ai même écrit un article rien que sur lui dans le blog en forme de lettre… Mais ce film je n’y arrive pas, je l’ai vu il y a des années et j’avais lutté pour ne pas m’endormir, il faudrait peut etre que je le réessaie… J’adore : »l’exploration pionnière est l’objet à la fois de son tournage et de son histoire. », vraiment super article avec des infos incroyables que je garderai en tête, MERCI.

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