Cinébdo – 2019, N° 27 (Le Prix du Désir, Soul Kitchen, Lilja 4-ever, Légendes d’automne)

Les cinébdos sont des compilations de mes critiques sur les films vus dans la semaine.

Sommaire
Le Prix du Désir (Roberto Andò, 2004)
Soul Kitchen (Fatih Akın, 2009)
Lilja 4-ever (Lukas Moodysson, 2003)
Légendes d’automne (Edward Zwick, 1994)


Image d’en-tête : Légendes d’automne ; films 154 à 157 de 2019

 

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Jeudi : Le Prix du Désir

(Roberto Andò, 2004)

« Thématique : langue italienne »*

J’ai vu une chronique de ce film titrée ”original and involving”. Deux mots qui pourraient difficilement être plus opposés à ma conception de la création de Roberto Andò. « Il alla », nous dit son nom, comme une aposiopèse symbolisant son œuvre et sa recherche sempiternelle de la prochaine pièce du puzzle, comme un thriller qui oublie de reprendre son souffle ou une romance dont la scénarisation prend chair.

— Je crois qu’il y a une caméra qui nous observe.
— Souris, au cas où !

Chair qui s’échange dans un jeu lubrique et intéressé dont l’objectif est tenu trop longtemps secret pour éviter qu’on ne se perde dans ses scènes d’amour si plat et cru qu’on croirait une nature morte. Morte comme l’expression d’un Auteuil aussi amorphe que si l’on avait ajouté un F au début de son nom. Les peines sont invisibles dans l’œil de ces acteurs diglottes dont le travail semble avoir été d’accompagner l’intrigue dans sa chasse ennuyeuse d’un sens malsain. Immémorable. Comme ma critique.


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Vendredi : Soul Kitchen

(Fatih Akın, 2009)

« Thématique : langue allemande »*

Akın, toujours gardien tragicomique des âmes malgré sa popularité grandissante. Des âmes, de la soul donc. Il a toujours fait de la « soul cinématographique » et ce n’était qu’une question de temps avant qu’il ne décroche le pompon musical de ses tours de manège.

Et puis alors paf, je mets de la javel au lieu du vinaigre ! Ah, quand j’y repense !

Son procédé est toujours le même : un expatrié, un Grec en l’occurrence, qui va préparer et servir ses salades lui-même puisqu’Adam Bousdoukos joue le jeu et met la main à la pâte scénaristique. « Adam », c’est « homme » en turc, et il est celui de la situation. Les métaphores culinaires sont là pour rappeler le thème, réchauffé de Solino (2002), autre preuve qu’Akın reste fidèle à lui-même.

Touillant le conflictuel comme s’il n’existait pas de menu épicé qui ne le soit trop, le réalisateur prouve une fois de plus que l’on peut concilier le feel bad avec le feel bad usant de juste le zeste de z’humour qu’il faut pour se prendre au sérieux mais pas la tête. Pourtant, c’est une manière de totalement s’ouvrir sur le raccourci des résolutions. Chaque partie dramatique est traitée sans être traitée, passée à la moulinette de la figure de style d’une façon récurrente qui est loin d’être orthodoxe.

Alors qu’importe le côté grec, et autemps pour Akın dont la Turquie de cœur ressurgit au moment où l’on s’y attend le moins dans les mains d’un praticien tortionnaire dont les méthodes vont être le doigt surréaliste qui règle le leitmotiv lombalgique affectant Bousdoukos – doigt trouvé aussi de façon très tranchée dans une audace orgiaque qui diversifie encore les types de sourires soulevés par Soul Kitchen. Une niche de crédibilité pour le chef de garde Birol Ünel.

Cette cuisine de l’âme est une éviscération cathartique, un désentripaillement émotionnel, une purée de bras cassés qui est remise au vain mari qu’est ce boyfriend oublieux, cet échoué, poêle à la main, qui joue l’impertinent en terre étrangère, tandis que son frère, poil sur la main, amène ce condiment de conflictuel-réconciliatoire à la Bleibtreu – il y a du tartinesque, pardon, du tarantinesque dans l’air, et ce n’est peut-être pas un hasard si l’acteur a annulé un rôle avec Quentin pour starrer chez Fatih. Il ne devrait rien en regretter.


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Samedi : Lilja 4-ever 

(Lukas Moodysson, 2003)

« Thématique : langue russe »*

Le désemparement de l’ex-URSS : une affliction que même les réalisateurs suédois vont chercher. La jeunesse abandonnée, hypnotisée par des USA qu’elle jalouse et méprise à la fois et qui la font graver ”Lilya 4-ever” en deux alphabets comme pour oublier que c’est de l’autre côté du monde et qu’on n’a guère mieux à faire que de comparer sa date de naissance à celle de stars.

Le film est trop triste pour que je puisse faire une blague dessus, alors exceptionnellement, je vais utiliser l’image pour illustrer ce que je viens de dire. Ouais, j’aime bien briser créer la surprise.

Le dénuement est beau dans notre œil, porté par des drames simples qui mettent ses personnages en orbite des rassemblements au cœur froid de la cité slave. Le groupe devient l’endroit où la misère intellectuelle et les déchirements sont noyés. On remixe Alphaville au goût des beatboxes pour se bricoler une identité et l’on est facilement crédible à dire qu’ « on est un mec bien » parce que c’est si beau, si simple, et un tel espoir.

Seulement voilà : c’est tellement de simplicité que cela en devient de la platitude. Des scènes fortes et violentes volent en éclats sous le coup d’une phrase qui doit servir de liant mais n’invente rien. Il n’y a pas de renouvellement dans l’envol des idées, et l’échappatoire est si terre-à-terre que tout ne pouvait que mal finir.

En tant que cinéphile, on ne peut s’empêcher non plus de ressentir tout l’enrobage autour de la dénonciation du proxénétisme impliquant des mineures. Le fait est brut, mais par égard pour la discipline, on fait semblant de n’y arriver qu’après moult détournements sans pourtant savoir créer de mystère.

Cette notion crée un mouvement quasiment ostentatoire de la « marche à suivre » dans un voyeurisme tranchant qui n’a aucun secret et où les procédés narratifs passent à l’as. C’est une œuvre réalisée dans une douleur contrainte qui crée de la douleur dans le seul but de mettre le spectateur mal à l’aise.

Aussi réussie que soit la dénonciation mêlée à la création, elle se trompe de sortie et nous fait regretter de ne pas s’être plus arrêtée sur des symboles tels qu’une photo qu’on adore, qu’on déchire, qu’on répare et qu’on brûle. Car cette étude du « définitif », exploré aussi par l’évocation brute et sans rédemption du suicide, était un moteur philosophique et littéraire génial. Moodysson avait fait mieux avec Fucking Åmål.


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Dimanche : Légendes d’automne

(Edward Zwick, 1994)

« Hors-thématique »*

Je dois m’attaquer à un Oscar de la meilleure photographie pour dire que Légendes d’automne est par endroits aussi mauvais que la traduction de son titre : ce n’était pas de la ”fall” automnale mais de la chute biblique qu’il s’agissait.

Heyo, on n’apparaît jamais comme ça à l’écran mais ça fait une jolie photo.

Remarquons que le regard torve jeté sur des nuages des Plaines toujours semblables dans leurs contrastes épars fait effectivement penser à l’étude saisonnière, et par conséquent épisodique, de ces paysages sur lesquels reposent tant de choses. Chacune des ces nuées écharpées peut à tout moment s’étaler dans le ciel et devenir orage. Pour la plus grande joie du créateur.

Décalé dans le langage, emprunté dans les mouvements, emberlificoté dans les sourires passe-partout de Julia Ormond, cadré au plus offrant, Legends of the Fall semble compenser le peu de matière dont il est tiré – une nouvelle – en fourrant de la télévisualité de ci de là pour se donner de l’épaisseur et absorber les senteurs nostalgiques les plus tenaces des centaines de westerns l’ayant précédé. Et il faut dire qu’on a l’olfactif bien imaginairement titillé à force de côtoyer les accessoires. Le visionnage a ce mérite de bien mûrir en esprit.

Abondamment guidé par la voix off qui essaye de faire sortir de terre des émotions sans envergure, le film brasse les hauts et les bas de la vie de trois frères en n’amenant guère plus d’un mouvement ; un bruit de pas ne signifiera pas pour les personnages que quelqu’un approche, et l’on se servira des personnages secondaires non comme d’apports ponctuels mais, sous forme d’inserts, comme moyen de ralentir une scène qu’on ne veut pas poignante trop vite. Une chose à la fois ? Ça ne marche pas vraiment comme ça.

Les cascades trouvent difficilement une place qui ne fasse pas dire : « et bien, ils tenaient à montrer qu’ils maîtrisaient les chutes de cheval ». L’honneur est sauf grâce à la dimension du scénario, sur l’échelle modeste d’une vie épique, qui finit immanquablement par convaincre de sa force. En cela, un merci va à Hopkins, toujours si ferme à l’écran qu’il semble impossible qu’on pût lui « donner » un rôle. L’émulsion finit par envahir l’univers malgré la disposition ultra-classique du bon, de la brute et du truand surjouant le gymkhana fraternel.


* Les barèmes montrent le ressenti et l’appréciation critique. Entre guillemets est indiquée la thématique. Plus de détails ici.

3 commentaires

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