Patois, dialecte, langue minoritaire : quelles différences ?

Quelle est la différence entre une langue, une langue minoritaire, un dialecte et un patois ?

J’avais soulevé la question dans mon article sur la divergence des langues, et je crois que le sujet mérite bien un résumé.


L’origine

Au niveau 1, et de manière évidente, il y a la langue : le français. Au grand malheur des langues régionales, le français est assez bien homogénéisé en pratique : toute la France a le français comme première langue ou presque. Mais il n’en a pas toujours été comme ça. Et qu’est-ce qu’une langue au juste ?

Le français est issu du francien, la langue médiévale parisienne, qui faisait partie d’un continuum de centaines de langues dérivées du latin sur le territoire français*. Avant l’ordonnance de Villers-Cotterêt en 1539 et la création de l’Académie en 1635 (deux évènements primordiaux dans la standardisation du français), chaque région avait sa langue locale, largement intercompréhensible avec les langues apparentées des régions voisines, et de moins en moins intercompréhensibles à mesure qu’on s’en éloignait géographiquement.

* Sauf le basque, le breton et les dialectes franciques, flamands alémaniques.

Avec l’homogénéisation de la langue, le français a remplacé les langues locales. Il est devenu prestigieux et normalisé, tandis que les langues locales sont devenues des langues minoritaires, sans prestige ni normes. Ce sont ces langues minoritaires qu’on appelle aujourd’hui « dialectes » par abus de langage : le français était aussi une langue minoritaire tant qu’il n’était parlé qu’à Paris, et sa propagation n’a tenu qu’au prestige de la capitale, où il était parlé. Il serait juste, en revanche, de dire que toutes les langues minoritaires françaises sont des dialectes du latin*, car elles en sont des variantes qui ont évolué en parallèle les unes des autres jusqu’à se distinguer totalement de la langue antique.

* Sauf… le basque, le breton et les dialectes franciques, flamands et alémaniques.

La situation linguistique est ensuite devenue la même qu’en Italie ou en Espagne aujourd’hui : chapeauté par un français de plus en plus « standard », le pays a gardé ses langues minoritaires. S’ensuivit un début de divergence : le français a localement conservé ou acquis une prononciation différente (un accent) et un ensemble de vocabulaire et d’expressions régionaux. Des dialectes sont nés, au vrai sens du terme, mais du français cette fois-ci.

Ce début de divergence est causé par la dispersion géographique de la langue, comme celui qui a fragmenté le latin jadis (sauf qu’il sera difficile de fragmenter les grandes langues du monde à l’époque contemporaine au point de créer de toutes nouvelles langues, car les échanges entre les dialectes sont aujourd’hui quasiment partout et constants ; nous sommes dans une ère d’appauvrissement de la diversité linguistique).

La langue

Il est faux de penser que la langue n’existe qu’à l’échelle nationale. Le mot « langue » est au contraire un terme très générique désignant n’importe quel langage signé, oral ou écrit qui permet la communication entre différentes personnes. Le français est une langue au même titre que l’occitan, le patois local, une langue minoritaire d’Inde (bodo, manipuri, dogri…) ou le dothraki de Game of Thrones. Ce n’est pas le moins du monde un terme précis.

Le dialecte

Un dialecte est une variante d’une langue. Toutes les frontières délimitant la nature d’un dialecte sont floues : la divergence minimale nécessaire pour qu’une langue soit scindée en différents dialectes est arbitraire, tout comme la différence entre un dialecte et une langue peut l’être.

Par exemple, jusqu’au VIIIème siècle, les ancêtres de l’espagnol, du français et de l’italien étaient des dialectes du latin ; ce n’est que sous Charlemagne qu’on a pris conscience de leur manque d’intercompréhensibilité et qu’on a commencé de les considérer comme des langues à part les unes des autres ; on s’est mis à parler de « latin de Gaule » pour le français par exemple.

La frontière géographique entre différents dialectes est également arbitraire ; les dialectes forment ce qu’on appelle un continuum, un glissement géographique progressif d’un dialecte vers un autre, si bien que le point d’arrivée ne ressemblera en rien au point de départ, même si les frontières linguistiques successives sont minimes.

Cette question d’arbitrarité rend la notion de dialecte difficile à aborder, ce qui explique sans doute pourquoi il est si facilement appliqué aux langues minoritaires par erreur.

La langue minoritaire

Une langue minoritaire n’est pas une variante d’une langue comme le serait un dialecte. En France, ce sont souvent des variantes du latin (les frontières nationales ont leur influence sur les aires de répartition des langues) qui ont évolué en parallèle du français mais n’ont pas eu la chance d’être ointes du prestige parisien qui en a fait la langue nationale.

Quand elles dérivent du latin, ce sont des langues assez proches du français, ce qui aide aussi à se forger l’idée selon laquelle elles sont des « dialectes », ce qui est faux. C’est d’ailleurs pour cela que le gallo, l’auvergnat et le breton sont des langues minoritaires de France, même si cette dernière n’a rien à voir avec le français ni le latin.

Les langues minoritaires sont des langues en puissances, mais la différence entre elles et la langue officielle et/ou nationale est purement géopolitique et jamais linguistique. Le fait que les langues minoritaires sont peu normées est une conséquence de leur peu de reconnaissance et non pas une cause.

Le patois

Le mot « patois » a en quelque sorte été créé pour pallier le flou des termes précédents, mais il a créé un flou pire encore. C’est un mot générique qui couvre les dialectes et les langues minoritaires, souvent péjorativement.

En ce qui me concerne, j’ai grandi à la campagne et j’ai appris le mot « patois » dans le sens du « dialecte villageois » de la génération de mes grands-parents, c’est-à-dire du très petit dialecte ou « parler ».

Il peut aussi qualifier le mélange de français et de dialecte qui a constitué la transition entre la France dialectophone et la France francophone relativement homogène (transition qui s’est effectuée du XVIIIème au début du XXème siècle). J’utilise aujourd’hui le mot « patois » pour qualifier le vocabulaire dialectal du français (c’est-à-dire les mots français qui ne sont compris que localement et qui sont hérités de la langue minoritaire de l’endroit) puisque les parlers sont quasiment éteints dans ma région comme dans tant d’autres.

Le terme a aussi une acception linguistique, mais elle ne fait pas l’objet d’un consensus. Pour la linguiste Henriette Walter, un patois est une langue. C’est une vision qui simplifie beaucoup les choses, mais d’autres linguistes l’utilisent comme un synonyme du « parler » tandis que d’autres lui préfèrent des termes moins connotés.

La situation en France

Concrètement, voici la situation en France :

  • il y a la langue officielle et nationale, le français, qui est dérivé du francien, la langue issue du latin qui était parlée à Paris et qui faisait partie du continuum français de dialectes latins ;
  • il y a des langues minoritaires, souvent dérivées du latin (qui sont, dans ce cas, des dialectes du latin ayant évolué en parallèle du francien et qui sont restés très proches de lui), sauf dans le cas du breton (langue celtique), du francique, de l’alsacien, du flamand (langues germaniques) et du basque (isolat) ;
  • il y a des dialectes du français, qui sont le résultat de la fragmentation du français en raison de son éparpillement géographique (tout comme le latin s’est fragmenté, jadis, sous la forme des langues romanes).

La situation française est relativement homogène si on la compare à celle de l’Italie où les langues minoritaires côtoient encore énormément l’italien. La situation espagnole est moins hétéroclite, mais les langues minoritaires sont très prégnantes, au point qu’elles… ne sont pas minoritaires. Le catalan tient par exemple une place majeure, de même que les autres « langues minoritaires », aidées en cela par l’administration du pays en Communautés autonomes.

Les langues minoritaires de France. ⓒ CC BY-SA 3.0 Hellotheworld

Sources

Pas de sources ? C’est que je tire mes infos de mes connaissances personnelles. Néanmoins, comme d’habitude, je ne saurais trop conseiller la lecture de Romance Languages: A Historical Introduction ou les essais d’Henriette Walter.

Si vous avez des questions ou si vous pensez que j’ai oublié quelque chose ou fait une erreur, laissez donc un commentaire !

7 commentaires

  1. Eh bien je ne peux qu’approuver ce petit exposé, qui a le mérite de questionner encore une fois la différence «langue/dialecte». Si la différence linguistique entre langue bretonne/basque/occitane etc et langue française est claire, c’est plus ténu pour les différents parlers hérités de la langue d’oïl pour lesquels l’intercompréhensibilité avec le français standard ainsi que les similarités syntaxiques ou grammaticales sont quand même très importantes. Ce qui résoudrait le souci, ce serait de considérer les parlers hérités de la langue d’oïl comme un continuum de dialectes, avec des variations plus ou moins intercompréhensibles, dont une version (le français standard) aurait été érigée en langue officielle pour servir de langue-toit aux autres, toit bien appuyé qui a été jusqu’à écraser ses frères et soeurs et d’autres langues… Pas facile vu notre amour du centralisme.

    Pour ma part, j’ai une affection particulière pour le mot «patois». Je pense que nous avons un pouvoir sur les mots. Un mot péjoratif n’est pas condamné à le rester. Césaire en est un bel exemple: avec la «négritude», il a transformé un concept synonyme d’arriération et de primitivité («nègre») en fierté et en marque identitaire revendiquant les cultures noires. On peut faire la même chose avec n’importe quel mot: soyons fiers des patois, montrons qu’ils ont leur charme, leur beauté. Ceux qui les veulent péjoratifs n’ont du pouvoir que tant que nous acceptons leur jugement.

    Aimé par 1 personne

    1. Merci Sidd !

      « Ceux qui les veulent péjoratifs n’ont du pouvoir que tant que nous acceptons leur jugement. » J’adore, et c’est si vrai.

      Effectivement, la notion de continuum règle tout, mais va expliquer ça à un troupeau convaincu qu’un dialecte peut primer sur un autre.

      Tu utilises le mot « patois » dans quel sens, toi ? Les parlers sont-ils aussi moribonds en Bourgogne qu’ailleurs ?

      J'aime

      1. Pour moi un patois c’est un groupe de parlers villageois qui sont globalement intercompréhensibles dans une aire donnée, par exemple pour moi le patois de l’Ouche et du Morvan (les deux sont très proches) c’est différent du patois bressan, même si les deux se rangent dans les dialectes bourguignons

        Concernant la situation, bah ce sera bientôt totalement mort… Je considère être chanceux d’en connaître quelques dizaines de mots. À part des mots qui sont passés dans la version bourguignonne du français standard courant comme «naillé/tripé/gaugé» (tout mouillé), «beugner» (heurter, taper), «dégnaper» (mettre en pièces) et quelques autres, y’a plus que deux trois anciens qui parlent ça. Donc, comme vers chez toi je suppose non ? Certains patois ont été mis à l’écrit, comme le patois Charolais-Brionnais, qui a la chance d’avoir plusieurs sites et une rubrique au journal local, malheureusement j’ai bien peur que ce soit des soins palliatifs: on va prolonger la vie des malades, mais pas les sauver… :/

        Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s