Langues

Patois, dialecte, langue minoritaire : quelles différences ?

Quelle est la différence entre une langue, une langue minoritaire, un dialecte et un patois ?


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L’histoire

Du latin aux langues romanes

Pour comprendre la conception qu’on a de la langue en France, il faut faire un peu d’Histoire et remonter à une époque où l’on y parlait latin. On n’y a jamais parlé « que » latin, mais la domination romaine de l’Antiquité a quand même donné une grande place à cette langue. De manière schématique, « toute l’Europe parlait latin ».

Or une langue évolue sans arrêt. Selon l’endroit où on la parle, des mutations plus ou moins aléatoires et les aléas de l’Histoire conduisent à sa fragmentation en différentes variantes. Avec le temps, ces variantes s’éloignent les unes des autres, conduisant à l’émergence de dialectes. C’est ce qu’il s’est passé en Europe : sous Charlemagne déjà, on commençait de parler de « latin de Gaule » et de « latin d’Espagne » par exemple : des dialectes eux-mêmes divisés en une multitude de plus petits dialectes. L’un d’eux était le francien, la langue médiévale parisienne.

Résumé sur la situation : le francien faisait partie d’un continuum de centaines de langues dérivées du latin sur le territoire français*. Chaque région avait donc sa langue locale, largement intercompréhensible avec les langues apparentées des régions voisines, et de moins en moins intercompréhensibles à mesure qu’on s’en éloignait géographiquement.

D’une France dialectophone à une France uniforme

Puis la Renaissance est arrivée, apportant avec elle une vague de nouvelles valeurs, telles que le sentiment national ou le besoin de rayonner aux yeux des autres états. La langue devient un des instruments du prestige de la nation, alors on commence d’agir dessus. C’est l’époque de l’ordonnance de Villers-Cotterêt (1539) et de la création de l’Académie en 1635, deux évènements primordiaux dans la standardisation du français. Paris étant la ville du pouvoir, c’est la langue qu’on y parle (le francien, donc) qui va servir de base à l’homogénéisation de la langue. C’est ce francien, bientôt prestigieux et normalisé, qui va supplanter les langues locales, sans prestige ni normes, dans tout le territoire français.

Schéma de la dialectalisation

Le français « standard » actuel dérive du francien. Au cours des siècles suivants, les autres dialectes ont été stigmatisés, toujours dans le but d’uniformiser l’usage d’une langue prestigieuse. C’est à force que l’éducation nous dise que les langues minoritaires sont du « mauvais français » qu’on est venus à voir en elles des dialectes du français. Mais si vous avez bien suivi, vous aurez compris que toutes les langues minoritaires françaises sont des dialectes du latin*.

* Sauf le basque, le breton et les dialectes franciques, flamands et alémaniques.

Schéma de la dialectalisation

La situation linguistique est ensuite devenue à peu près la même qu’en Italie ou en Espagne aujourd’hui : la langue nationale, « standard », s’est superposée aux langues minoritaires. Cependant le français aussi s’est dialectalisé : en contact avec les langues minoritaires, il a localement conservé ou acquis une prononciation différente (un accent) et un ensemble de vocabulaire et d’expressions régionaux. Des dialectes du français sont nés, au vrai sens du terme.

→ Voyez aussi mon article Quelle est (vraiment) la meilleure langue ?

La langue

Il est faux de penser que la langue n’existe qu’à l’échelle nationale. Le mot « langue » est au contraire un terme très générique désignant n’importe quel langage signé, oral ou écrit qui permet la communication entre différentes personnes, et ce à n’importe quelle échelle. Le français est une langue au même titre que l’occitan, le patois local, une langue minoritaire ou le dothraki de Game of Thrones. Ce n’est pas un terme qui recouvre une réalité précise.

Le dialecte

Un dialecte est une variante d’une langue qui est suffisamment distincte de toutes ses autres variantes pour être « à part », mais pas assez pour être considérée comme une langue indépendante. La divergence nécessaire pour qu’on dise d’une langue qu’elle est scindée en différents dialectes est arbitraire, tout comme la différence entre un dialecte et une langue peut l’être.

Par exemple, jusqu’au VIIIe siècle, on voyait encore les ancêtres de l’espagnol, du français et de l’italien comme des dialectes du latin ; ce n’est que sous Charlemagne qu’on a pris conscience de leur manque d’intercompréhensibilité et qu’on a commencé de les considérer comme des langues à part les unes des autres.

La frontière géographique entre différents dialectes est également arbitraire ; les dialectes forment ce qu’on appelle un continuum, un glissement géographique progressif d’un dialecte vers un autre, si bien que le point d’arrivée ne ressemblera en rien au point de départ, même si on ne franchit aucune frontière linguistique « dure ».

Cette question d’arbitrarité rend la notion de dialecte difficile à aborder, ce qui explique sans doute pourquoi il est si facilement appliqué aux langues minoritaires par erreur.

La langue minoritaire

Une langue minoritaire n’est pas une variante d’une langue comme le serait un dialecte. En France, ce sont souvent des variantes du latin (les frontières nationales ont leur influence sur les aires de répartition des langues) qui ont évolué en parallèle du français mais n’ont pas bénéficié du prestige parisien qui en a fait la langue nationale.

Quand elles dérivent du latin, ce sont des langues assez proches du français. Schématiquement, ce sont ses proches cousines, ce qui aide aussi à se forger l’idée selon laquelle elles sont des « dialectes », ce qui est faux. Il ne faut d’ailleurs pas oublier que certaines langues minoritaires de France n’ont pas le latin pour ancêtre (basque, breton, alsacien…).

Les langues minoritaires sont des langues en puissances, mais la différence entre elles et la langue officielle et/ou nationale est purement géopolitique et jamais linguistique. Le fait que les langues minoritaires sont peu normées est une conséquence de leur peu de reconnaissance, et non pas une cause.

Le patois

Le mot « patois » est un sous-produit de l’époque où l’on imposa le français au détriment des langues minoritaires. C’est un mot générique qui couvre les dialectes et les langues minoritaires, souvent péjorativement.

En ce qui me concerne, j’ai grandi à la campagne et j’ai appris le mot « patois » dans le sens du « dialecte villageois » de la génération de mes grands-parents. Dans cette acception, il veut dire « très petit dialecte » ou « parler ».

Il peut aussi qualifier le mélange de français et de dialecte qui a constitué la transition entre la France dialectophone et la France francophone relativement homogène (transition qui s’est effectuée du XVIIIème au début du XXème siècle). J’utilise aujourd’hui le mot « patois » pour qualifier le vocabulaire dialectal du français (c’est-à-dire les mots français qui ne sont compris que localement et qui sont hérités de la langue minoritaire de l’endroit) puisque les parlers sont quasiment éteints dans ma région comme dans tant d’autres.

Linguistiquement, ça ne veut pas dire grand chose de parler de « patois ». On peut avantageusement remplacer le terme par « langue minoritaire », « dialecte » ou même juste « langue ».

La situation en France

Concrètement, voici la situation en France :

  • il y a la langue officielle et nationale, le français, qui est dérivé du francien, la langue issue du latin qui était parlée à Paris et qui faisait partie du continuum français de dialectes latins ;
  • il y a des langues minoritaires, souvent dérivées du latin (qui sont, dans ce cas, des dialectes du latin ayant évolué en parallèle du francien et qui sont restés très proches de lui), sauf dans le cas du breton (langue celtique), du francique, de l’alsacien, du flamand (langues germaniques) et du basque (isolat) ;
  • enfin, il y a des dialectes du français, qui sont le résultat de la fragmentation du français en raison de son éparpillement géographique, et du contact avec les langues minoritaires (tout comme le latin s’est fragmenté, jadis, sous la forme des langues romanes).

La situation française est relativement homogène si on la compare à celle de l’Italie où les langues minoritaires côtoient encore énormément l’italien. La situation espagnole est moins hétéroclite, les langues locales (comme le catalan) étant parfois encore aussi parlés que l’espagnol. Elles sont aidées en cela par l’administration du pays en Communautés autonomes.

Les langues minoritaires de France. ⓒ CC BY-SA 3.0 Hellotheworld
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Siddhartha Burgundiae

Eh bien je ne peux qu’approuver ce petit exposé, qui a le mérite de questionner encore une fois la différence «langue/dialecte». Si la différence linguistique entre langue bretonne/basque/occitane etc et langue française est claire, c’est plus ténu pour les différents parlers hérités de la langue d’oïl pour lesquels l’intercompréhensibilité avec le français standard ainsi que les similarités syntaxiques ou grammaticales sont quand même très importantes. Ce qui résoudrait le souci, ce serait de considérer les parlers hérités de la langue d’oïl comme un continuum de dialectes, avec des variations plus ou moins intercompréhensibles, dont une version (le français standard) aurait été érigée en langue officielle pour servir de langue-toit aux autres, toit bien appuyé qui a été jusqu’à écraser ses frères et soeurs et d’autres langues… Pas facile vu notre amour du centralisme.

Pour ma part, j’ai une affection particulière pour le mot «patois». Je pense que nous avons un pouvoir sur les mots. Un mot péjoratif n’est pas condamné à le rester. Césaire en est un bel exemple: avec la «négritude», il a transformé un concept synonyme d’arriération et de primitivité («nègre») en fierté et en marque identitaire revendiquant les cultures noires. On peut faire la même chose avec n’importe quel mot: soyons fiers des patois, montrons qu’ils ont leur charme, leur beauté. Ceux qui les veulent péjoratifs n’ont du pouvoir que tant que nous acceptons leur jugement.

Ywan Cooper

Merci Sidd !

« Ceux qui les veulent péjoratifs n’ont du pouvoir que tant que nous acceptons leur jugement. » J’adore, et c’est si vrai.

Effectivement, la notion de continuum règle tout, mais va expliquer ça à un troupeau convaincu qu’un dialecte peut primer sur un autre.

Tu utilises le mot « patois » dans quel sens, toi ? Les parlers sont-ils aussi moribonds en Bourgogne qu’ailleurs ?

Siddhartha Burgundiae

Pour moi un patois c’est un groupe de parlers villageois qui sont globalement intercompréhensibles dans une aire donnée, par exemple pour moi le patois de l’Ouche et du Morvan (les deux sont très proches) c’est différent du patois bressan, même si les deux se rangent dans les dialectes bourguignons

Concernant la situation, bah ce sera bientôt totalement mort… Je considère être chanceux d’en connaître quelques dizaines de mots. À part des mots qui sont passés dans la version bourguignonne du français standard courant comme «naillé/tripé/gaugé» (tout mouillé), «beugner» (heurter, taper), «dégnaper» (mettre en pièces) et quelques autres, y’a plus que deux trois anciens qui parlent ça. Donc, comme vers chez toi je suppose non ? Certains patois ont été mis à l’écrit, comme le patois Charolais-Brionnais, qui a la chance d’avoir plusieurs sites et une rubrique au journal local, malheureusement j’ai bien peur que ce soit des soins palliatifs: on va prolonger la vie des malades, mais pas les sauver… :/

Ywan Cooper

Yep, pareil chez moi. La revitalisation sur Internet se fait par des pages de texte écrites par des Poilus analphabètes sous Windows 95.

Maxie de la Couleur du jour

Merci ! très intéressant, j’ai appris plein de choses 🙂

Ywan Cwper

J’en suis ravi ! <3

[…] est glottophobe dans la façon qu’elle a de brimer les langues régionales (d’ailleurs indûment appelées dialectes). La situation est pire quand plusieurs langues considérées par le plus grand nombre comme bien […]

[…] → Voir aussi mon article Patois, dialecte, langue minoritaire : quelles différences ? […]

marabbeh

Je sais que vous vous centrez sur l’Europe mais la France par ses territoires d’outremer disposent aussi des créoles, qu’on peut aussi appeler des langues et qui ont l’intérêt d’être apparues relativement récemment par rapport au français, des langues amérindiennes, polynésiennes… Autre curiosité, un pidgin (taki-taki) qui se constitue sur le fleuve Maroni à la limite de la Guyane et du Suriname, entre des populations de langue créole guyanaise, bushinenghe, créole surinamienne, amérindienne. Juste un exemple de langue véhiculaire.