Cinébdo – 2019, N°22 (Les Cent et Une Nuits de Simon Cinéma, Les Enfants du Marais, Quelle heure est-il ?, Igla, Chaos)

J’ai un peu subi cet hebdo ; la réunion de Deneuve et De Niro est symbolique (au sens péjoratif) et la Nouvelle Vague kazakhe n’est pas vraiment mon délire. Heureusement, le chaos finit bien la semaine.

(Les cinébdos sont des compilations de mes critiques sur les films vus dans la semaine.)

Sommaire
Les Cent et Une Nuits de Simon Cinéma (Agnès Varda, 1995)
Les Enfants du Marais (Jean Becker, 1999)
Quelle heure est-il ? (Ettore Scola, 1990)
Igla (Rachid Nougmanov, 1988)
Chaos (Coline Serreau, 2001)


Image d’en-tête : Quelle heure est-il ? ; films 128 à 132 de 2019

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Lundi : Les Cent et Une Nuits de Simon Cinéma

(Agnès Varda, 1995)

« Thématique : Gérard Depardieu »*

Une absurde quantité de noms reconnaissables au générique est un de ces signes pan-cinématographiques annonciateurs d’une création qui ne peut pas rater. Et en termes de signes cinématographiques, Les cent et une nuits savent de quoi elles parlent : des frères Lumière à Robert de Niro, en passant par la capture presque voyeuse de Daniel Auteuil à Cannes et de Harrison Ford dont on a soutiré une poignée de main journalistique, c’est à se demander si Varda ne résume pas le cinéma à ces artéfacts, et aux stars.

Il est intimidant de pérorer son opinion sous une aussi grande liste de noms, mais heureusement, l’œuvre ne consiste pas qu’en un étalage de cinéphilie sans but : si seulement Piccoli tenait son rôle de malade imaginaire avec un peu plus de cœur et moins de monsieur-loyalisme, tous les éléments seraient réunis pour en faire une dissertation cultivée et harmonieuse sur le cinéma. Le reste est là : Julie Gayet en pilier de l’actrice « vraie », Mathieu Demy qui est la trace vivante du passage de son père que le film commémore, et Mastroianni qui est… ma foi, lui-même, tout ce monde tournoie dans un vent d’automne chargé de feuilles qui sont des figures de style, formant une expérimentation contemporaine à Last Action Hero (oui, mes références se répètent, qu’y peux-je ?) où la spontanéité dans l’étude filmique du cinéma fait aussi de ce dernier un acteur à part entière.

Tout fonctionne tant que Depardieu, Schygulla, Moreau et Belmondo ont un apport comique et qui cimente l’alternance jour-nuit dans une belle superposition de la vie « normale » d’impétrants cinéastes face à celle de baraque hantée où Piccoli accueille ses « 13 fantômes » (j’ignore pourquoi je me rappelle de ce navet). Mais ailleurs, c’est d’une consistance qui se délite, une tentative de fermer la malle à coups de fesse et d’emboîter deux pièces de puzzle en les taillant en carré.

Les sentiments liant le couple Demy-Gayet s’en vont, à peine soutenus par le mouchoir blanc agité par un énième parallèle de ce monsieur Cinéma qui lance ses piques au lit, mais sa démence n’a plus de socle et la malhonnêteté mal placée qui entoure doucement ses vieux os n’arrange rien. Peut-être bien que les promesses du générique se résumaient à faire apparaître un visage pour tous ces noms.


 


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Mercredi : Les Enfants du Marais

(Jean Becker, 1999)

« Hors-thématique »*

Peut-être pour se différencier d’un Berry ravageur en matière de champêtre, Becker fuit le blockbusterisme de son confrère, s’isolant dès le générique de début dans l’air frais et floral d’un marais rhône-alpin. Un contenant de choix pour un casting parfait où chacun a été choisi pour ce qu’il savait faire mais en imaginant quelles nouveautés les rôles pourraient représenter pour eux : Villeret gentil ivrogne, oui, mais aussi un grand cœur sous une petite tête ; Gamblin peu à sa place et moralisateur, oui, mais aussi plein de sentiment ; Dussolier en bourgeois-bohème des campagnes amputé de sa main verte, oui, mais aussi esprit ouvert et partageur.

Qui dit trio dit triangle, la forme minimale pour tendre un filet de sûreté dont Cantona a pu faire usage, coincé dans une histoire secondaire qui le met peu en valeur et ne lui laisse, à lui, pas une grande ouverture. Serrault, sage et grand-paternaliste, est lui aussi isolé, diantrement digne mais bizarrement engoncé dans un rôle qui, même pour l’histoire, est trop entre deux chaises pour être honnête.

Mais assez parlé des acteurs, car ce qui les remplit en fait autant : leurs yeux qui brillent de Magdane dans un personnage qui avait presque deux fois son âge réel, ou la simplicité – regrettée encore par les anciens qui hantent les bancs de moult « pays » – liant ces personnes dans l’honnêteté, une sorte de franc-parler pourtant délicat, voici ce qui est insufflé dans les marais, en plus d’une histoire magnifiée avec l’excuse d’être vue par les souvenirs d’une fillette. Ce regard mélancolique, doucement modéré par un vieillissement qui est accepté avec un naturel si simple encore que c’est une poésie de sentiment, voilà la brise qui souffle encore sur l’œuvre de Becker.


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Jeudi : Quelle heure est-il ?

(Ettore Scola, 1990)

« Thématique : langue italienne »*

Quelle heure est-il ?, un leitmotiv et un motif dans la journée linéaire et non digressante d’un Scola peu scolaire et toujours friand d’amener le ton juste d’un monde auquel personne ne pense. Rien de plus banal pourtant qu’une journée entre père et fils, entre langue italienne et dialecte napolitain, où le naturel est la meilleure arme contre le non-dit et le malaise.

À travers la fausse assurance du fils (Massimo Troisi est d’ailleurs meilleur que son compère, mieux dans l’air du temps) qui se fissure quand son père (Mastroianni, le compère en question) voit qu’il est surtout joyeux quand il lui tourne le dos, et la propre curiosité attentive mais encombrante du père, c’est un dialogue sans trous qui s’installe, rythmé par ses blancs comme une vraie musique et sur un fond qui n’hésite pas, en-dehors d’un Mastroianni parfois un peu trop vieux jeu et d’une mise dans le bain qui force un peu la main, créant une atmosphère sonore à la fois trop belle et sporadique pour être raccord.

Au gré de pérégrénitions impeccables et d’une marche si réelle qu’on en oublie les pas au profit des paroles qu’ils soutiennent, c’est un duo sobre, parfois austère, qui fait de rares percées dans le film de genre d’une manière vaguement fragilisante, car elles nous font croire que le film est long et qu’on peut espérer quelque montée en puissance, mais non : les piques lancées sur l’un par l’autre sont comme absorbées, et les sentiments ont leur mèche mouillée par la pluie qu’on ne voit jamais mais qui recouvre le sol de la ville.

C’est un peu ça, l’heure qu’il est : une pluie qu’on a ratée et dont le seul témoin de la chute demeure sous la forme d’un voile scintillant sur le plancher des choses simples.


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Vendredi : Igla 

(Rachid Nougmanov, 2018)

« Thématique : langue russe »*

En 1988, il était temps pour les Kazakhs de faire un film soviétique. Parfaitement situé dans la glasnost pour devenir un tournant cinématographique exotique mais majeur, il était obligé d’être cosmopolite : l’acteur Viktor Tsoï était avant tout rockeur ; issu de la diaspora coréenne, il était déjà parvenu à incarner la jeunesse dans un Flower Power tardif et nécessairement urbain avec son groupe Kino – cinéma, en russe. De là à la drogue, il n’y pas loin.

Et avec la drogue, plus rien de matériel ne sépare Moscou du Kazakhstan, maison de campagne de tout un mal-être apparu dans un refus de se poser où que ce soit : l’affichage récurrent de l’heure sur fond digital, c’est comme laisser juste hors de portée ce que la musique omniprésente signifierait si elle était libre, l’expression exacte d’une frustration qui peut enfin être dite. Les personnages enflent et désenflent comme le cœur gros des oppressés, comme un cri qui serait poussé pendant deux ans, jusqu’à l’éclatement.

Mais un cri effraie parce qu’il contient tous les sons, et il y a bien tous les sons de cloche dans Igla : d’Adriano Celentano à Shocking Blue, du désert à la ville, c’est juste un grand bazar très vide qui s’agite avec des tentatives d’abstraction. L’envie qu’il nous donne d’explorer les grands espaces de l’URSS et de l’âme s’estompe bien vite avec le culte de la violence, n’en déplaise à l’audace de dénoncer la morphine.


 


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Dimanche : Chaos 

(Coline Serreau, 2001)

« Hors-thématique »*

Le chaos : effectivement, on a envie de se dire que seul lui saurait construire une telle histoire, des embrouillaminis à la fois trop faibles et trop graves pour avoir été écrits par une scénariste. Le travail de Coline Serreau est brutal et il va vite. Trop vite souvent : ce qu’elle met en œuvre, elle ne laisse aucun répit pour l’apprécier.

Mais c’est aussi un travail méthodique issu de ce genre de scripts format King James dont peu de contenu, finalement, se retrouve à l’écran, sinon un fabuleux et long flashback narré sur un passé qui reboucle avec l’introduction – on avait à peine eu le temps de s’assoir. Entretemps, on a tout le temps de faire connaissance avec des personnages qui tous, sans exceptions, font plaisir à retrouver après un temps d’absence.

On ne s’en rend pas compte, mais sous trop de promptitude à glisser de slide en slide, Serreau brosse le tableau de la famille bourgeoise, de la famille arabe, de la jeunesse, de la prostitution, de l’hôpital et de l’amour. Autant de thèmes centraux qui étaient obligés de se presser comme des sardines dans leur boîte de cent-dix minutes. Vincent Lindon du côté bourgeois, Rachida Brakni du côté arabe, et Catherine Frot dans le compromis des deux, les trois colonnes d’Hercule de cette histoire multipartite qui passe du drame qu’on connaît bien au revanchisme jouissif sans que la convalescence ne dépare au milieu – contrairement à la musique de St Germain qui est laide au mieux, déplacée au pire.

Ce côté jouissif, on le retrouve dans la saveur douce-amère de tous les personnages, une réinterprétation artistique du principe selon lequel « tout n’est jamais tout blanc ou tout noir », un aspect où une bourgeoise va trouver l’énergie d’être forte par altruisme et une prostituée de se battre pour elle-même. Cet attachement qu’on a pour des c*****ds débouche toutefois sur un traitement extrêmement moral et feelgood qui n’était pas forcément bien venu.

Quoiqu’on puisse trouver ces petits défauts à l’expérience de Chaos, c’est une merveille de casting et une histoire soignée de bout en bout sur des thèmes durs qui sonnent bien, l’épanouissement d’un talent que je n’avais pas compris dans Trois Hommes et un couffin.


* Les barèmes montrent le ressenti et l’appréciation critique. Entre guillemets est indiquée la thématique. Plus de détails ici.

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