Cinébdo – 2019, N°19 (The Tree of Life ; The Visitor ; Rome, ville ouverte ; Keita! L’héritage du griot ; Le cinéma de papa)

Que des résultats positifs dans les cinq films de cette semaine ! On essaye de faire sept la prochaine fois. Cette fois-ci, je me suis perdu entre la redécouverte de Le Cinéma de papa et de The Visitor, l’expérimentation de The Tree of Life et la recherche du film culte italien et burkinabé.

Sommaire
The Tree of Life (Terrence Malick, 2011)
The Visitor (Tom McCarthy, 2008)
Rome, ville ouverte (Roberto Rossellini, 1945)
Keita! L’héritage du griot (Dani Kouyaté, 1996)
Le Cinéma de papa (Claude Berri, 1971)


Image d’en-tête : The Tree of Life ; films 109 à 113 de 2019

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Lundi : The Tree of Life

(Terrence Malick, 2011)

« Hors-thématique »*

The Tree of Life, un titre qui déjà fait figure de parallèle avec The Fountain et Noé ; trois films métaphysiques qui mettent un point d’honneur à disposer à leur guise de la science et de la religion dans une réconciliation par l’art. De ce mariage naissent de magnifiques images, rappelant 2001 mais avec la technologie d’Interstellar, qui n’ont malheureusement aucun réalisme : c’est du beau pour du beau, rien qu’on ne saurait jamais voir.

Dans cet état d’esprit qui cherche à mettre Dieu partout, l’image tout entière semble océane, une texture qui nous poursuit jusqu’à nous hanter de plaisir. Elle est dépouillée, poursuivant les designs modernes mieux que l’humilité éphémère d’un clip publicitaire. Les voix résonnent au loin pour nous donner l’impression tidale que les frontières entre tout ne sont que d’écume. On voyage intemporellement du début d’un traumatisme à sa fin. Le mysticisme est déboussolant, ce qui est un bien ; à l’inverse, il s’éternise, et il n’est jamais bon de faire durer un voyage sans direction.

Le tree est assez métaphorique, mais pas la life : elle est partout, trop partout. Le film devient si lifey qu’on se dit juste : « au fait, au fait ». Cette vie anonyme – car les noms sont si épars – est une grande expérience visuelle et auditive, mais son audace est tout ce qui reste de l’érosion de son visionnage ; elle ne m’a pas convaincu.


 


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Mercredi : The Visitor

(Tom McCarthy, 2008)

« Hors-thématique »*

Richard Jenkins est tout ce dont le film a besoin, pourtant il laisse de la place à ses collègues. C’est là que tient tout sa préciosité dans un film qui n’a même pas la fantaisie de montrer qu’il est sans artifices. Jenkins, c’est le vieux pas trop paumé, pas trop patibulaire, ennuyé mais pas collant, gentil et doux par petites touches. Il est fabuleux.

Tout repose sur la stature des quatre acteurs principaux, des kaléidoscopes humains qui ne se révèlent jamais sous le même angle dans cette histoire somme toute classique d’immigration à New York, cette variation de la Green Card. [spoiler] Il est presque facile de faire ressentir l’absence de l’immigré soudain emprisonné, cet homme dont notre attachement pour lui s’est construit sans crier gare ; c’est fait en le retirant simplement du jeu, mais quel manque ! C’est lui (ce manque, cette disparition de Haaz Sleiman qui prend vraiment au cœur) le grand atout de cette œuvre. [/spoiler] Et soudain l’on comprend toute la douce manipulation de The Visitor, ses gestes lents et mesurés qui nous ont guidé sur plusieurs exutoires : l’empathie, la musique, l’espace.

Un espace découpé dans New York comme s’il n’en était rien, mais pas d’un œil blasé ; une mise en scène ambiguë, semblable aux molles attentions du personnage de Jenkins, une mise en scène qui ne brille pas, mais… Une couleur mate ou brillante reste bien la même.

L’absence se ressent autrement lorsque le manque est plus négatif, qu’il n’est pas signe d’attachement mais de dépendance. Tandis que la fin approche, on regrette que rien ne mène nulle part. La musique est un regret. Les liens se tissent comme de faux nœuds vite défaits. L’absence n’éclot pas.

Voir The Visitor, c’est se tourner, dans la rue, sur la vie d’un homme qui semble fait sur mesure pour Jenkins. C’est profiter de la performance des interprètes et lever le sourcil sur un temps qui passe l’air de rien, sur une douceur de vivre dont on apprend à apprécier la fadeur à travers les facettes de l’Homme. C’est aussi, en définitive, se trouver avec des moignons d’éventualités insatisfaites.


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Jeudi : Rome, ville ouverte 

(Roberto Rossellini, 1945)

« Thématique : langue italienne »*

Rome, ville ouverte, oui, mais par la force des choses ou de l’art ? Bilingue malgré que les Allemands fussent partis de Rome si peu de temps auparavant que les studios Cinecittà étaient encore fermés, ce film démarré en documentaire est devenu le fleuron du néoréalisme, pierre angulaire produite par un commerçant (on trouvait les nantis où ils étaient) où l’eugénisme perle jusque dans la considération que les cris d’un Italien sont inférieurs à ceux que pousserait un soldat de la « race supérieure ».

Le film est redevenu documentaire malgré lui, se tenant si proche de la guerre qu’il a été tourné en plein démuniment, fort d’une censure encore trop abasourdie de souvenirs vivaces. Mais à trop souffrir de le réaliser, l’équipe n’a pas transmis tout son bagage à l’histoire, insensibilisée par le cumul de trop de douleurs et trop variées, où la torture n’est qu’un dyke sur les hauts plateau de la tourmente.

Faite de bric et de bouts de ficelles, l’œuvre de Rossellini est presque adorable dans ses plans bougés et son montage agité. Cela lui donne de la vie, car on a l’impression de la voir projetée comme au bon vieux temps… et ce sentiment durera tant que le film durera, car aucune nouvelle technologie ne lui retirera ces aspérités si authentiques.

Réalisé dans un contexte si rare que son tournage a été précipité, c’est un film raté incapable d’être mauvais ; patchwork de trop d’histoires vraies, pas cadré, mal monté (difficile lorsqu’il y a pénurie de pellicule)… Mais on serait bien en mal de le taxer d’opportunisme, et ce sont ces stigmates qui font de lui non seulement un film historique mais un film admirable, un magnifique fantasme de contrôler la guerre sur pellicule puisqu’on ne peut la contrôler en réalité… et que la documenter est si morbide.


 


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Samedi : Keïta ! L’héritage du griot

(Dani Kouyaté, 1996)

« Thématique : langues du monde »*

Ce titre un peu injonctif est parfait pour évoquer le ton professoral employé pour nous transmettre l’héritage du griot, ménestrel tropical de son état, passeur de savoir traditionnel dans le Burkina Faso qui se modernise.

Dans le format d’inspiration européenne, les inserts sur le sujet du monde occidental manquent souvent de justesse tant ils sont ostentatoires, et faussent un peu la donne. Heureusement, d’autres procédés sont géniaux : l’histoire dans l’histoire, tour à tour portée par la voix du griot puis par celle de son jeune auditeur quand elle n’est pas tout bonnement filmée, tissent un fil rouge fantastiquement efficace pour vraiment nous faire réaliser à quel point il est nécessaire de comprendre l’emboîtement de la France et de sa langue dans le Burkina Faso et ses langues.

Sachant prendre du recul tout comme faire preuve d’humour (les spaghettis ? Un repas de Blanc ; des « sapaktis » pour le griot venu de la savane), Kouyaté mitonne de pures merveilles de dialogues même s’il ne sait pas trop comment se sortir des civilités proprement, ni traduire un rythme jour/nuit dans le langage cinématographique africain encore laissé aux mains du financement d’outre-Méditerranée. La peinture sociale est tirée d’un amateurisme aussi bien peaufiné que le sens du paysage tapissant les scènes extra-urbaines.

On finit par vivre l’expérience d’une épopée entière, une légende africaine que notre cerveau peu habitué compare bêtement aux couleurs de Bollywood, pour la bonne raison qu’elles ont en commun l’aisance belle et exotique.


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Dimanche : Le Cinéma de papa

(Claude Berri, 1971)

« Hors-thématique »*

Le Cinéma de papa se termine en 1963, année de la mort du père de Claude Berri, Yves Robert. Hm, il y a un problème. Effectivement, Berri raconte son histoire et se joue lui-même, comme il l’évoque dans un « Cinéma de papa » utopique, un film dans le film qui n’a lieu nulle part en-dehors de l’imagination des personnages, mais Yves Robert ne passe pour son père que par son talent.

Ce sont ces bosquets récursifs qui cachent la forêt de son enfance, pour la reproduction de laquelle on a confiance que Berri est mieux placé que nul autre. Cette enfance plantée dans les premières décennies d’après-guerre comme celle d’un Drucker, l’établissement d’un nom orgueuilleux dans un monde modeste, le Polonais Berri qui brille de tous les feux de la fierté robertienne et de son beau bagou redondant, tout cela, c’est le cœur battant du cinéma de papa rendu impérissable.

À trop radoter, le personnage fait radoter le scénario. Mais disons que c’est le début de la récursivité. Chez Berri, les décors parlent, et leur évolution aussi. Avec toujours des mains bien occupées dont la voix remplit l’air aux alentours de la douce continuité guidant leur métamorphose, on assiste à la naissance anonyme d’un grand nom, dans les règles de l’art et l’art de s’en jouer.

Quoiqu’il faille suivre le rythme au gré des cartons intertitres par grands bonds, il n’y en aura pas de faux (bond) dans les interprétations régulées, modulées autour d’une trame qui est hélas le résultat trop humble de la compression d’une vie. Peut-être suffisait-il de faire un peu plus long.


* Les barèmes montrent le ressenti et l’appréciation critique. Entre guillemets est indiquée la thématique.  Plus de détails ici.

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