[Cinémavis #46] Sicario (Denis Villeneuve, 2015)

Ah, Villeneuve. Je remonte sa filmographie dans le temps et j’étais déjà surpris avec Prisoners de l’affirmation de sa griffe. Sicario apporte sa pièce au continuum.


Angles toujours neufs et diagonales à gogo : la base graphique villeneuvienne est là, et la plongée est rapide dans le monde du sicario. Nom qu’on verrait bien affublé d’un « HMS » au-devant, mais non : on parle des tueurs affiliés au démantèlement des cartels de drogue au Mexique. Sauf que c’est avec beaucoup plus de délicatesse que moi que le réalisateur québécois nous le fait… réaliser.

Le personnage principal est celui d’Emily Blunt, au visage renfrogné duquel Villeneuve confie d’un peu trop grosses responsabilités, car les rides de son front ont leur seuil de saturation (ses blocages sont un peu ceux qu’Amy Adams a perdus entre Big Eyes et Premier Contact). Mais elle fait le boulot, et quel boulot : agent du FBI.

Coupant et remettant le son avec la brutalité d’un cassage de portes ASMR, Villeneuve nous attache au choc banal et pourtant si fort qu’elle éprouve dans le cadre de sa profession, ainsi que ses collègues, et qui est le prix d’un passage à la télé ne signifiant quelque chose que pour les autres. En matière d’introduction esthétique, efficace et réflexiogène, ça se pose là.

Dans la poussière des déserts américano-mexicains rappelant Automata (Gabe Ibáñez, 2014), où les frontières ploient sous les crimes et le pouvoir, Villeneuve donne forme à sa frontière propre : la surprise n’est plus au niveau du spectateur, mais du personnage, qui se trouve confus de ce qui lui arrive. On nous confirme l’éloignement perpétuel de la majorité, une désertification émotionnelle dont l’accès semble si simple, tout à coup.

En ça, personne ne le dépasse, car il est le maître pour faire qu’il se passe des choses avec rien : il est le premier, je trouve, à cesser de considérer que des remplissages aussi inaptes que la phrase « je ne sais pas » ne peuvent pas être dépeints artistiquement. Donnant confiance à ses acteurs, déployant un zoom bien lent, il donne toute sa valeur à ce liant qui lui rend tellement service et qui donne leur tension si particulière à des scènes qui, chez un autre, serviraient de transitions.

C’est dans la continuité de ce principe qu’il construit la traversée de Juarez, admirable de stress retenu, belle sans tirer sur la ficelle du suspense. Ce sont des coups de feu qui sont tirés, et le compteur de morts s’affole. On voit ces corps s’abattre avec un ennui atavique, mais il y a autre chose. On croit quitter une scène de massacre avec un vague soupir de soulagement, mais en fait non : un exploit, de nouveau, a été accompli, et l’on réalise qu’un simple « fuck » éructé sous l’effet de la frustration correspond enfin à la peine que cela représente de causer la mort d’autrui (chez une personne normalement constituée).

Pourquoi cet accomplissement, et pourquoi est-il aussi discret ? La réponse est dans la question. Pendant toute la traversée de Juarez où le cortège policier de Chevrolet se met en place, ces plans larges où l’on a toujours quelque chose à suivre des yeux, Emily Blunt n’est que passagère ([spoiler] métaphore peut-être un peu grosse du rôle que son personnage va jouer [/spoiler]). C’est cette confidentialité de l’implication du personnage, accompagnée par la sensibilité du régisseur à ne pas trop remplir la mort d’émotion (car c’est la discrimination inverse), qui fait la force du juste milieu.

L’émotion, il préfère la cajoler par un fil rouge : l’exploration discrète et hispanophone de la famille criminelle, similaire à toute autre, faisant jouer au film le double jeu du crime et de l’ordre et amenant à l’accessoirisation d’un homme qui, pour Hollywood, serait juste un personnage secondaire sans existence préalable. Par contre, s’il cherchait à rapprocher les « gentils » et les « méchants » dans l’osmose joyeuse d’un autre juste milieu, le créateur n’a pas employé la méthode la plus subtile.

L’écriture de Taylor Sheridan et l’image du cinéaste se mêlent parfaitement. L’une est pensée avec l’autre, et j’ai l’impression que c’est une idée de laquelle on pourrait tirer tout un cours de cinéma. Comme si le scénariste de chargeait du gros œuvre et Villeneuve des figures de style, graphiques certes, mais pleinement conscientes de la place qu’elles tiennent et de la tâche qu’elles ont de faire glisser les scènes de la même manière qu’un personnage sortirait de l’une et entrerait dans l’autre.

Comme de juste, ce sont les plans plus larges qui blessent : la « mission finale » des policiers (déjà les termes heurtent) les rapproche d’un rôle beaucoup plus superficiel et digne d’un thriller. Leurs alentours se construisent comme une carte qu’on dessinerait, ce qui donne un effet sympathique mais rapidement jeu-vidéesque, dans lequel baigne la partie conclusive ([spoiler] jusqu’à la scène téléphonée où un pistolet se lève devant une cible résignée puis se rabaisse sans même se faire le reflet d’une impuissance mesurée [/spoiler]).

Avec toujours une réflexion maintenue dans le flou philosophique de l’arrière-plan, on nous rappelle que le « romançage » ne signifie pas que tout ce que l’on voit à l’écran ne se produit jamais. On a une pensée pour la vie de ces gens, pour le travail de ces gens, et c’est évidemment une façon parfaite de se sentir proche des personnages, même quand les acteurs ne dépassent pas leur seul charisme (ce qui est clairement le cas de Benicio del Toro et Josh Brolin).


Avant ses récents succès et même l’expérience dramatiquement satisfaisante de Prisoners, Villeneuve a exprimé un budget déjà gros avec des ingrédients originaux pour un thriller qui exsude sa tension sur la durée. Il semble qu’il soit de ceux qui savent transformer chaque dollar en magie, et qu’il lui manquait juste de quoi faire de Sicario un objet parfaitement poli où la direction d’acteurs eût de la personnalité. Toutefois, c’est un exemplaire plus que décent de ses dim lights and blazing skies.

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3 commentaires

  1. Remarquable analyse, qui particulièrement m’interpelle à propos des glissements du scénario à la mise en scène. Voilà un concept fort intéressant et qui ne peut mieux s’appliquer à ce film dans lequel le concept même de circulation s’avère fondamental (c’est ainsi que je l’ai perçu à travers mon propre article sur le film). Quitte à le lier à une filmographie, il peut être intéressant de le mettre également en réseau avec les autres film écrits par Sheridan, Hell or high water et Wind river.

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