Cinébdo – 2019, N°17 (Une pure formalité, Il n’est jamais trop tard, Profession : magliari, My Joy, Nói albínói)

Entre cinéma d’arts et d’essai en Islande et en Russie, Tom Hanks derrière la caméra et Tornatore qui fait jouer Polanski, voilà une semaine bien expérimentale. Le ressenti y est rarement, par contre.

Sommaire
Une pure formalité (Giuseppe Tornatore, 1994)
Il n’est jamais trop tard (Tom Hanks, 2011)
Profession : magliari (Francesco Rosi, 1959)
My Joy (Sergei Loznitsa, 2010)
Nói albínói (Dagur Kári, 2003)


Image d’en-tête : Nói albínói ; films 98 à 102 de 2019

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Lundi : Une pure formalité

(Giuseppe Tornatore, 1994)

« Thématique : Gérard Depardieu »*

Entre Cinema Paradiso et Marchand de rêves, on sait ce que le très bien nommé Tornatore tournait : du cinéma, au sens propre. Dans cette entredeux, il fait jaillir de nulle part un ovni diablement littéral sur des diables littéraires : Depardieu, écrivain, accusé, névrotique, et Polanski, lecteur, accusateur, critique. Deux interprétations phénoménales, plus glaçantes que la pluie interminable noyant le commissariat jusqu’aux os, jaunes et noires comme une combinaison métamorphique du cinéma de genre à l’italienne, où les acteurs sont venus tout donner mais sacrifier leur voix dans un tournage multilingue qu’on sait fort peu pratique.

On ne le sent pas venir, mais cette pure formalité est l’annonce d’une nuit qui sera étirée dans l’histoire jusqu’à en faire toute la trame, le long de laquelle on croit apprendre à connaître ces personnages si psychologiquement aboutis dont la caméra retrace le mouvement des émotions sans avoir besoin d’espace.

Une exiguïté policière mais une continuité audacieuse et frissogène dans la sombreur et l’humidité, la prise mayonnaisique d’un maëlstrom fantastique attaché au plus proche de la personnalité des interprètes. C’est une nuit de cauchemar que l’on passe avec la pluie en arrière-fond comme du bruit blanc, pourtant ce sont les ombres qui règnent et des nuages noirs qui s’entrelacent dans les esprits malmenés par le vrai enquêteur : Tornatore, tournant un film et en bourrique, un magicien d’alchimies ténébromanciques, auteur de confusions rendant le débat sur son art impossible mais exaltant tout de même.


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Mardi : Il n’est jamais trop tard

(Tom Hanks, 2011)

« Thématique : Julia Roberts »*

Tom Hanks fait lever le rideau et le sourcil quand il réalise un film ; ce n’est arrivé que deux fois. Il faut dire que la pétulance débordant de ses Forrest Gump, Robert Langdon et autres Chuck Noland pourrait difficilement ne pas constituer, en lui, toute l’équipe d’acteur, de réalisateur et de producteur qu’il a été pour Larry Crowne.

On ne peut qu’imaginer la tâche que cela a signifié pour lui de pondre un rôle qui se résume finalement à un attachant couillon, un benêt qui ne l’est pas tant sous le regard professoral d’une Julia Roberts vaguement revenue à la vie. Sa réalisation est fraîche, abusivement ensoleillée sans doute, mais fraîche.

Hélas, l’université qui est le décor de Crowne consiste en deux cours, deux professeurs et dix élèves. À croire qu’il a oublié les figurants, l’arrière-plan, bref : la vie. Cette ambiance en carton et ce fond désastreusement minimaliste donne un piètre terrain de jeu aux allers-retours entre les facettes de son propre personnage ; il est central et c’est normal, mais les orbites autour de lui manquent cruellement de recul.

Le résultat n’est pas pour autant médiocre, il est mignon – c’est aussi un euphémisme pour naïf, voire niais. Il y a très peu de catharsis. On dirait vraiment que Hanks avait l’habitude que plein de choses se fassent sans lui – sans qu’il soit dans l’incapacité de les faire, au demeurant. Sautant sur son scooter et saisissant la vie à pleines mains comme un Yes Man, il allonge une fin qui arrive pourtant vite, dans l’espoir que la musique continue engendre une sorte de conclusion.

Le verdict se rend avec une moue navrée : c’est un petit film, attachant mais mesquin, une expérience menée avec conviction mais sans boussole sur les terrains réconciliateurs de la sagesse et de la jeunesse (bien mieux réussie sous un même soleil par Jon Favreau dans #Chef – 2014).


 


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Jeudi : Profession magliari

(Francesco Rosi, 1959)

« Thématique : langue italienne »*

Il ne manque qu’un « de » à Sordi pour faire le parfait arnaqueur, le bipolaire professionnel. Mais ce serait au personnage entier de l’être, pas au film. Démarrant fort bien dans la comédie, pressant la diaspora italienne en Allemagne pour en retirer humour et faux bilinguisme hilarant, le film devient d’un coup très sombre, mafieux, une sorte de Quaie des brumes hambourgeois qui s’embourgeoise.

Le personnage de Renato Salvatori découvre lui aussi que le monde de l’arnaque est une collaboration soupe-au-lait, où la confiance se prête et ne se donne pas. Mais on en perd l’intérêt qu’ont les protagonistes à se marcher sur les pieds ; le délit et la moralité veulent être minimisés mais se trouvent juste aplanis. Les colères de Sordi et ses mimiques convaincantes n’y changeront rien : romance inachevée, thriller laissant de marbre et quête de maturité superflue, l’œuvre est dénuée de tous les crochets qui pourraient nous intéresser à sa forme.


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Vendredi : My Joy

(Sergei Loznitsa, 2010)

« Thématique : langue russe »*

My Joy, celle que s’inventent les Russes pour se tirer d’une vie d’ennui. Pas de mystère là-dedans : une belle allégorie bien photographiée, axée autour de la prestance sans faille de Viktor Nemets, le Russe qui s’appelle « allemand ». Mais le mystère survient vite : surgissant de la lenteur slave, il commence par s’enrouler autour des flash-backs comme la fumée de cigarette autour d’un manteau.

L’allégorie devient cryptique, l’œuvre bascule si pernicieusement qu’on a l’impression de s’être endormi, mais non : on a basculé dans la poésie noire d’une critique sociétale elliptique qui a cessé de traiter le laid pour traiter de par lui, toujours solide dans son atmosphère, mais suffocante. Une rupture qui, si tant est qu’on arrive à suivre, ne s’explique d’ailleurs pas.

On commence à se rendre compte qu’il n’y a pas besoin d’histoire : ce qui se met à compter, c’est le va-et-vient d’une époque à l’autre, puis d’une image à l’autre, lesquelles n’ont pas besoin d’avoir vraiment du sens. On apprend à abhorrer cet ennui visqueux qui se forme depuis un lac sans vie, stoïque, scabreux, privé bien vite de la beauté de plans qui deviennent longs et techniques plus que jolis. Lenteur et ennui à l’infini.

Les gens qu’on voit partout, cette population si éparse que le recensement lui est inconnu, deviennent les faux semblants d’un plaisir perdu. S’exprimer dans l’art contre une existence que l’on méprise, c’est respectable. Mais il faut exorciser le démon avant, ou bien le spectateur en subit lui-même l’ire entière.


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Samedi : Nói albínói

(Dagur Kári, 2003)

« Thématique : langues du monde »*

L’ennui islandais est bien le seul qui peut inspirer un réalisateur à filmer une partie de Mastermind ou la construction d’un puzzle. Et je ne parle pas de la personnalité de Nói, adolescent et personnage principal, élevé parmi ces éléments littéraux et l’américanophobie mollassonne d’un T-shirt proclamant « New York fucking city ».

Il n’y a d’ailleurs aucune énergie, comme si l’équipe n’avait su se débarrasser du vrai sentiment d’ennui en le filmant, et c’est ce qui rend superflu de faire de Nói un surdoué. Le film est trop plat pour cultiver des personnages, son intérêt est ailleurs. Quoi qu’il en soit, entre la montagne solitaire qui veille froidement sur le permafrost de l’existence islandaise et les rêves de Hawaii, il y a tout un monde, tout un décalage que Dagur Kári est bien sûr impatient de transmettre, pour bien faire comprendre qu’il y a une limite à l’acceptation du monde dans lequel on est né, quand il est si isolé.

Les petits délits ne prennent des allures criminelles qu’après un sas de tolérance étonnante, forgée à la dure par des tares qui, à l’instar du nom du père, sont transmises de génération en génération. Dans le genre, l’œuvre n’est pas la plus parlante ni celle dont la mise en scène fasse le plus rêver. Mais elle place un peu d’insouciance dans la grosse déprime, un peu d’absurde dans le quotidien, le soupçon de méthode scandinave qui a de quoi embosser le désir de s’en aller dans la pleine conscience que c’est impossible, avec toute la sobriété que les paysages imposent.


* Les barèmes montrent le ressenti et l’appréciation critique. Entre guillemets est indiquée la thématique.  Plus de détails ici.

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