Les origines et l’évolution de l’écriture selon les régions du monde

La langue, avant d’être écrite, a probablement d’abord été signée, puis orale. L’écriture est souvent considérée comme la plus grande invention humaine, et l’on s’intéresse de près à sa première apparition car elle est l’élément le plus ancien du langage qui nous soit parvenu.

Mais c’est un sujet rebattu. Je vous propose une approche un peu différente avec cet article, en partant à la recherche des premières attestations de l’écriture selon les régions, et à partir de là, de son évolution.

Sommaire

  1. Résumé
  2. En Chine
  3. En Orient
    1. Le cunéiforme
    2. L’écriture hiéroglyphique et ses dérivations
  4. En Amérique Centrale
  5. D’autres dérivations
  6. L’exportation de systèmes d’écriture
  7. La création récente de nouveaux systèmes d’écriture
    1. Le syllabaire cherokee (ᏣᎳᎩ)
    2. Le syllabaire autochtone canadien (ᖃᓂᐅᔮᖅᐸᐃᑦ)
    3. Le hangeul (한글)
  8. L’origine de l’écriture est-elle inaccessible ?
  9. Sources

Résumé

Traditionnellement, on estime que l’écriture est apparue indépendamment à quatre endroits du monde : en Mésopotamie vers -3 200 (l’écriture cunéiforme des Sumériens, qui sont d’ailleurs considérés comme la toute première civilisation avec l’Égypte antique et la vallée de l’Indus), en Égypte vers -3 200 également, en Chine vers -1 200 (l’écriture chinoise est remarquable du fait qu’elle n’a jamais été remplacée en 3 500 ans, et demeure un des rares systèmes idéographiques encore en usage) et en Amérique centrale vers -500.

Je dois hélas introduire l’article avec une constatation malheureuse : rien ne dit que la vraie origine de l’écriture ne se soit pas perdue. Car ce que nous savons de l’apparition de l’écriture tient aux découvertes qu’on a faites, mais rien ne peut nous permettre d’affirmer que nous avons vraiment découvert son attestation la plus ancienne.

Il existe une autre problématique : tous les systèmes d’écriture ont commencé sous forme d’idéogrammes avant de se simplifier en syllabaires ou en alphabets, mais où est la frontière entre idéogrammes et simples dessins ? C’est un problème que l’on rencontre dans l’étude de tous les plus vieux systèmes d’écriture.

Évolution du caractère chinois pour le soleil du stade pictographique au stade idéographique.
La même chose, pour la montagne.

En Chine

L’attestation la plus ancienne possible d’un système d’écriture est l’ancêtre de l’écriture chinoise, qui pourrait remonter à -6 600 (écriture Jiahu, image ci-contre ; découverte datant du début des années 2000). Si cela était attesté, ce serait l’origine de l’écriture la plus ancienne connue, avant même les systèmes mésopotamiens. Mais cette découverte est largement disputée ¹ : idéogrammes ou dessins ? Peut-être est-ce un système d’écriture qui n’a jamais vraiment été utilisé ? L’origine la plus ancienne et avérée de l’écriture chinoise ne remonte qu’à -1 200 (écriture ossécaille) ².

En 1996, on trouvait déjà des traces possibles d’apparition de l’écriture chinoise vers -4 800, mais il était, là aussi, considéré comme impossible de déchiffrer des symboles isolés tels qu’ils se présentent dans ce genre de découvertes sporadiques ² ; de ce qu’on sait, il est toutefois évident que le système d’écriture chinois dérive d’un stade pictographique aujourd’hui perdu ³.

 Il nous est également impossible de dire si l’invention et l’apparition de l’écriture tiennent d’une décision soudaine ou d’un processus lent et progressif ; le choix d’écrire sur des supports durables comme le bronze ou les carapaces de tortue peut jouer un rôle dans la datation des premières traces de l’écriture ⁴ ; peut-être des supports périssables étaient-ils employés des centaines d’années plus tôt.

Il existe une hypothèse (qui est à ce jour loin d’être attestée mais qui n’est pas non plus réfutée) selon laquelle le système d’écriture mésopotamien aurait motivé et inspiré la création du système d’écriture chinois ⁴.

On compte sur l’archéologie, ou sur des méthodes comparatives appliquées à l’écriture mésopotamienne (dont on a de bien meilleures traces de l’évolution) pour éclaircir, un jour peut-être, cette origine ultime ⁴.

Inscriptions sur des contenants en bronze, c. 1200 av. J.-C.
Plastron de tortue gravé, c. 1200 av. J.-C. ⁴

En Orient

L’Orient est le foyer de deux systèmes d’écritures qui se disputent le titre de plus vieux système d’écriture attesté dans le monde : les hiéroglyphes égyptiens et le cunéiforme urukéen, inventés indépendamment les uns de l’autre vers -3 200.

Le cunéiforme

L’adjectif « urukéen » vient de la cité d’Uruk et se rapporte aux premières cités mésopotamiennes ⁵, qui signèrent la naissance de la plus ancienne civilisation du monde, celle de Sumer. Cette période, qui commence vers -3 400, marque aussi le début d’une ère urbaniste, avec ses signes distinctifs et ses besoins. C’est dans ce contexte que se développe l’écriture cunéiforme. Elle est d’abord pictographique : c’est le proto-cunéiforme, attesté vers -3 200 ⁶.

Tablette avec des inscriptions pictographiques mésopotamiennes (proto-cunéiforme), datée de -3 200  ⁶.

Le proto-cunéiforme n’était pas représentatif de la prononciation ni même de la grammaire, du fait qu’il consistait en pictogrammes : il s’agissait simplement de marquer autant d’informations que possible, mais la syntaxe elle-même n’existait pas ⁶.

Le proto-cunéiforme pictographique présente des évolutions visibles rien qu’un siècle après son invention (-3 100), et n’a pris que cinq siècles pour devenir le cunéiforme commun, qui permet la transcription directe de mots et de syllabes ; c’est le stade idéographique ⁴`⁶.

Évolution du mot « vase » depuis le proto-cunéiforme pictographique puis en cunéiforme ⁷.

Le cunéiforme est une méthode d’écriture plutôt qu’un système à part entière. Il a été durable du fait de sa facilité d’utilisation et de sa flexibilité. C’est notamment en cunéiforme qu’a été écrite l’épopée de Gilgamesh, considérée comme la plus vieille œuvre littéraire au monde, écrite entre -1 300 et -1 000 ⁸.

Méthode de l’écriture du cunéiforme avec un stylet sur de l’argile molle ⁹.

Le cunéiforme a notamment été utilisé pour écrire le hittite, l’akkadien et le vieux perse. Dans ce dernier cas, le cunéiforme a été converti en alphasyllabaire (ou abugida) ¹⁰. Il a aussi donné naissance à l’alphabet ougaritique, mais ces systèmes ont aujourd’hui entièrement disparu, de sorte qu’aucun système d’écriture actuel ne dérive du cunéiforme.

Texte en vieux perse cunéiforme ¹⁰.

L’écriture hiéroglyphique et ses dérivations

Les hiéroglyphes, pour le commun des mortels, c’est cette écriture pictographique emblématique (pléonasme ?) de l’Égypte antique. Pourtant, pas besoin de chercher au fin fond de grimoires poussiéreux pour battre des records de fascination : la quasi-totalité des systèmes d’écriture asiatiques et européens en sont dérivés. On a aussi appelé « hiéroglyphes » des systèmes pictographiques similaires mais nullement apparentés, comme les hiéroglyphes mayas.

Les hiéroglyphes égyptiens sont apparus vers -3 200, comme le cunéiforme, et comprenaient environ 500 signes communs ¹¹. Contrairement aux systèmes d’écriture chinois et mésopotamien, l’écriture égyptienne est apparue soudainement (peut-être du fait que les stades antérieurs étaient inscrits sur des supports périssables, aujourd’hui perdus) ¹¹.

Les hiéroglyphes se sont rapidement simplifiés sous la forme de l’écriture hiératique, ou « hiéroglyphes cursifs » ; la différence entre les deux peut être perçue comme celle qui existe entre l’imprimerie et le cursif de nos jours ¹¹. À partir de -1 800, l’écriture hiératique se met aussi à préférer une écriture horizontale plutôt que verticale ¹¹. À partir de  -1 600, le hiératique sert à la transcription du langage commun ¹¹.

Écriture hiératique (en haut) avec son équivalent hiéroglyphique ¹¹.

Toujours en Égypte, le hiératique évolue ensuite en démotique (attesté vers -650) où l’origine hiéroglyphique devient peu évidente. La Pierre de Rosette, datée de -196 et qui permit le déchiffrement des hiéroglyphes, était inscrite de hiéroglyphes, de démotique et de grec ¹¹.

Le même texte que ci-dessus, en démotique ¹¹.

À partir du Ier siècle, l’Égypte est convertie au christianisme, ce qui la rend frileuse quant à l’utilisation du démotique « païen » ¹¹. Elle adopte alors le copte, directement inspiré du grec.

Écriture copte : « notre père qui es au ciel, que ton nom soit sanctifié » ¹¹.

Le hiératique mourra au IIIème siècle, les hiéroglyphes en 394 (date de leur dernière inscription connue) et le démotique en 452 ¹¹. La langue égyptienne (dès lors appelée « copte ») continuera d’être écrite en copte jusqu’à sa disparition au XVIIème siècle.

Mais les hiéroglyphes ont donné naissance à bien d’autres systèmes d’écriture, qui sont les vrais vecteurs de leur pérennité. En fait, l’écriture copte – qui a remplacé le démotique – dérivait elle-même des hiéroglyphes. De même qu’une quantité surprenante de systèmes d’écriture modernes.

Arbre de l’évolution de certains systèmes d’écriture depuis les hiéroglyphes égyptiens (cliquez pour agrandir). ⓒ Ywan Cwper

Ce diagramme est loin de comprendre tous les systèmes d’écriture dérivés des hiéroglyphes, mais il retrace les étapes les plus importantes ayant mené aux systèmes les plus parlants aujourd’hui. L’alphabet protosinaïtique (daté de -1 850 en Égypte), qui est aussi appelé alphabet protocananéen d’après ses découvertes datées de -1 550 en Canaan (aux alentours de l’Israël actuel), est l’étape intermédiaire, sporadique et partiellement reconstruite entre les hiéroglyphes et l’alphabet phénicien.

Ci-dessus, l’évolution du hiéroglyphe égyptien pour le serpent, qui évolua en nun phénicien, puis en nu grec. Le nu a ensuite adopté sa forme moderne, qui est aussi le N latin.

La représentation pictographique d’un bœuf, il y a 32 000 ans puis il y a 16 000 ans, est devenue hiéroglyphique chez les Égyptiens ; les Phéniciens en ont gardé la tête, qu’ils ont stylisée puis retournée pour un emploi alphabétique (aleph) ; les Grecs l’ont encore tournée pour en faire leur alpha, puis l’alphabet latin en a fait son A ¹².
Alphabet phénicien.

L’alphabet phénicien nous est assez familier, car il est l’ancêtre direct de l’alphabet grec (né vers -800) qui a donné l’alphabet latin (-700) et l’alphabet cyrillique (893). Ces deux alphabets permettent l’écriture d’une immense partie des langues du monde.

L’adoption d’un système d’écriture signifie aussi parfois son adaptation , et un alphabet, contrairement à des idéogrammes, permet de faire correspondre des caractères à des sons en particulier. Quoique l’aleph, l’alfa et le A sont toutes trois la première lettre de leurs alphabets respectifs, elles n’indiquent pas le même son. Le phénicien utilisait un abjad, c’est-à-dire un alphabet consonantal, qui marque les consonnes mais pas les voyelles. Quand les Grecs l’ont adapté, ils ont trouvé des lettres pour des sons qu’ils n’avaient pas, mais il n’y en avait aucune pour les voyelles ; c’est ainsi notamment que l’aleph phénicien, qui servait à noter la consonne /ʔ/, inexistante en grec, a été utilisée pour noter la voyelle /a/ ²⁴.

L’adaptation de l’alphabet phénicien au grec.

Mais un autre descendant de l’alphabet phénicien a été encore plus productif en diversité : l’alphabet araméen. Comme l’indique le diagramme ci-dessus, l’alphabet araméen a donné naissance aux abjads arabe, hébreu et syriaque (dont dérive l’écriture traditionnelle mongole). Mais il également donné la brahmi dont ont dérivé de très nombreux systèmes d’écriture d’Asie du Sud-Est (voir l’image ci-dessous), y compris ceux d’Inde, de Birmanie, du Laos, du Vietnam et du Cambodge.

Les systèmes d'écriture dérivés de la brahmi.


En Amérique Centrale

Les plus anciens systèmes d’écriture d’Amérique Centrale remontent au Vème siècle avant notre ère. Les très artistiques « hiéroglyphes » mayas, ainsi nommés (par ceux qui ne les comprirent pas) pour leur ressemblance avec les hiéroglyphes égyptiens, sont apparus vers -250 et furent utilisés jusqu’à la colonisation européenne, qui vit la fin de la plupart des systèmes d’écriture centre-américains aux XVIème et XVIIème siècles ²⁵.

Système d’écriture maya.

D’autres systèmes d’écriture centre-américains pourraient dater de plusieurs siècles auparavant, mais les découvertes sporadiques ne permettent pas toujours d’en être certain ; ainsi, des systèmes sont datés du VIIème siècle avant J.-C. ²⁶. Les découvertes de systèmes d’écriture dans l’état de Oaxaca, au Sud du Mexique, sont assez probantes dans le sens de cette datation ²⁶, contrairement, par exemple, à la stèle de Cascajal, datée du IXème siècle avant J.-C. ²⁷ et qui est l’objet de nombreuses controverses, notamment puisque que sa datation s’est faite par celle de l’environnement où elle a été trouvée, et non directement ²⁸.

Les pictogrammes mayas ne sont pas entièrement déchiffrés mais constituent le système d’écriture le mieux compris d’Amérique centrale ²⁵.


D’autres dérivations

Parmi d’autres dérivations intéressantes en matière de systèmes d’écriture, on peut citer les runes germaniques (qui remontent au IIème siècle), dont il semble évident qu’elles sont dérivées d’un système méditerranéen antique, sans qu’on puisse toutefois déterminer lequel exactement ¹³.

L’ogham, attesté au IVème siècle, est un système d’écriture du vieil irlandais dont on pense qu’il est dérivé de l’alphabet latin, quoique l’ordre alphabétique n’est pas respecté ¹⁴, ou bien des runes germaniques.


L’exportation de systèmes d’écriture

On a vu qu’un système d’écriture pouvait avoir dérivé (hiéroglyphique → hiératique / protosinaïtique → phénicien / brahmi → devenagari, etc.) ou avoir été adopté/adapté (phénicien → grec, cunéiforme urukéen → cunéiforme du vieux perse, etc.), mais il existe un troisième moyen pour un système d’écriture de se propager : l’exportation. C’est ainsi que l’alphabet latin a été transmis par l’expansionnisme occidental et a été appliqué récemment à des langues non écrites (le finnois au XVIème siècle, le navajo au XIXème siècle, mais aussi l’hawaïen, le vietnamien, etc., etc.).

L’exportation d’un système peut être bénéfique à tous les partis (le finnois a adopté l’alphabet latin pour son côté pratique et du fait qu’il était utilisé dans toute l’Europe, surtout depuis l’imprimerie (1450) ; les Hawaïens se le sont vu imposer mais n’ont pas de raison de le rejeter) mais peut aussi répondre à un besoin scientifique (le peuple navajo n’écrit toujours pas sa langue, mais les linguistes ont besoin qu’elle soit écrite).

Mais il y a mieux que la dérivation, l’adaptation et l’exportation : parfois, l’invention de l’écriture est récente (elle ne remonte pas forcément à l’Antiquité, en tout cas) et pourtant originale. C’est de deux de ces curiosités que la section suivante va traiter.


La création récente de nouveaux systèmes d’écriture

Là aussi, on établira la différence entre le besoin d’un peuple d’écrire sa langue et la nécessité scientifique. Les deux exemples sont assez marquants, chacun dans leur domaine.

Le syllabaire cherokee (ᏣᎳᎩ)

Le syllabaire cherokee a été inventé dans les années 1810 par un Amérindien illetré en s’inspirant de l’alphabet latin. On pourrait donc parler d’adaptation, mais différents phénomènes rendent ce cas unique :

  • son créateur étant illettré, l’adaptation fut aléatoire (par exemple, le caractère est la syllabe <la>, le est le <lu>, le est le <yv>, etc.) ;
  • le cherokee est la rétrogradation d’un système alphabétique vers un système syllabaire, ce qui ne s’est jamais produit de manière « naturelle » (comprendre : par érosion ou dérivation progressive) ;
  • l’alphabet latin comptant généralement 26 lettres et le syllabaire cherokee 85 caractères, son concepteur a dû faire preuve d’imagination pour le compléter, ce qui laisse la place à l’inédit.

C’est un des seuls systèmes d’écriture standardisés qui furent issus d’un seul homme ¹⁵ (le pahawh hmong en est un autre exemple). La genèse si particulière du syllabaire cherokee lui donne ce style si bigarré, à la fois familier et aberrant : Ꮙ, Ꮬ, Ꮸ, Ꮉ… Il existe une version de Wikipédia en cherokee, mais le syllabaire, qui a alphabétisé des milliers de Cherokees à partir de 1821, est aujourd’hui menacé d’extinction ¹⁵.


Le syllabaire autochtone canadien (ᖃᓂᐅᔮᖅᐸᐃᑦ)

Le syllabaire autochtone canadien est une famille de systèmes d’écriture syllabiques. Il a lui aussi permis une alphabétisation éclair chez les peuples arctiques comme les Cris, pour lesquels le système a été créé à l’origine ¹⁶, quoique l’on ne doute pas que les caractères peuvent aussi être utilisés pour les chuchotements, ou plutôt… les messes basses.

En effet, le SAC n’a pas été créé par un natif, mais un missionnaire, James Evans, dans les années 1840 ; il a ensuite été popularisé par d’autres missionnaires ¹⁶.

Les langues inuits ¹⁶.

Le fonctionnement du système est typique de sa création artificielle, mais son côté pratique non moins incontestable. La forme de chaque caractère détermine la consonne qui ouvre la syllabe, et son orientation précise la voyelle qui la suit.

Par exemple, dans le mot « inuktitut », qui est écrit ᐃᓄᒃᑎᑐᑦ, on remarque que les caractères et indiquent des syllabes qui commencent par la même consonne (puisqu’ils sont de même forme) mais dont la voyelle diffère : « TI » et « TU » ¹⁶. Les lettres en exposant sont les consonnes seules ( : K et = T) ¹⁶. Un point indique les voyelles longues.

Le syllabaire autochtone canadien ¹⁷.

Le hangeul (한글)

Le hangeul, sur une frontière ambiguë entre l’alphabet et le syllabaire ²⁰, est le système d’écriture du coréen depuis 1446, la date de sa promulgation ¹⁸. Créé par nul autre que le roi Seol Chong (aidé de collaborateurs), il avait là aussi pour but d’augmenter l’alphabétisation du pays, aux prises avec les complexes idéogrammes chinois, incompatibles avec le coréen qui est une langue très différente ²¹. Malgré son aspect pratique et sa réussite, il a longtemps été déprécié par les élites traditionalistes, pour qui les analphabètes en caractères chinois étaient des incultes ¹⁹`²¹.

Bien que ce syllabaire marquât une rupture littéraire énorme (il n’existe quasiment pas de corpus de langue coréenne avant 1446, date après laquelle il devient l’un des plus riches de son temps), il lui faut plusieurs siècles pour être standardisé ¹⁸ ; l’occupation japonaise de la fin du XVIIIème siècle, paradoxalement, y aidera, puisque les Japonais imposèrent le hangeul afin d’afficher la rupture avec la Chine. En 1949, Kim-Il Sung interdit définitivement l’utilisation des caractères chinois ¹⁸.

Le hangeul est particulièrement vanté par les linguistes parce qu’il est le système d’écriture le plus représentatif de ce qu’on appelle en anglais les « featural writing systems », c’est-à-dire les systèmes d’écriture où la forme des caractères n’est pas arbitraire mais rappelle la forme des organes phonateurs lors de l’articulation des sons qu’ils représentent ²⁰.

Cet ensemble de caractéristiques systématiques du hangeul le font parfois reconnaître comme le meilleur système d’écriture au monde ²⁰ et donne lieu à une grande fierté nationale en Corée ²¹. Elles sont habituelles dans un système récent, non soumis à l’évolution, mais le fait qu’il est utilisé quotidiennement par des dizaines de millions de coréanophones en fait sûrement la plus grande réussite de son genre.

Whether or not it is ultimately the best of all conceivable scripts for Korean, Hangul must unquestionably rank as one of the great intellectual achievements of humankind.

Qu’il soit ou non le meilleur système d’écriture imaginable pour le coréen, le hangeul doit indiscutablement compter pour un des grands accomplissements de l’humanité.

— Geoffrey Sampson ²¹ (ma traduction)

Le hangeul ²².

L’origine de l’écriture est-elle inaccessible ?

Du fait qu’un pictogramme fait partie d’un système d’écriture et que ce n’est pas le cas d’un dessin, il y a des raccourcis intéressants à faire. Pour conclure sur une note un peu plus controversée – car il faut de tout –, la théorie suivante nous éclaire sur la limite floue entre « l’écriture » et « pas l’écriture ».

Un article récent (voir la source n° 23) relaie l’idée selon laquelle la capacité de l’humain à produire des signes graphiques pour représenter des choses daterait de 100 000 ans plutôt que de 40 000 comme on le pensait précédemment (ainsi que je le disais en introduction, les découvertes ne sont que la partie émergée du problème).

Toutefois, si je peux me permettre d’instiller un peu d’esprit critique, ce « proto-système » n’en est pas un, car on ne pourra jamais confirmer ni infirmer qu’ils sont effectivement à l’origine de systèmes attestés – on a déjà exclu, par manque de certitudes, que le jiahu (daté de 8 600 ans) put être à l’origine des idéogrammes chinois, alors comment pourrait-on remonter aussi loin ?

L’idée prétendant en substance « qu’un simple trait horizontal utilisé à deux endroits du monde à des époques différentes est autre chose qu’une coïncidence » est presque aussi farfelue que de croire que l’humain avait un dictionnaire mental en émigrant d’Afrique.

Mais à sceptique, sceptique et demi : le relai médiatique d’une découverte scientifique est rarement un moyen fiable de convoyer une information. Elle vaut la peine d’être sue, du moment qu’on laisse les spécialistes en tirer les conclusions qui s’imposent. Et puis, en parlant de conclusions, celle de l’article annule de toute manière le ton sensationnaliste en revenant au fait principal.

It’s not writing (because the symbols don’t appear to be capable of representing the full range of spoken language) and it’s not an alphabet, but it’s definitely an intriguing something.

Ce n’est pas de l’écriture (car les symboles ne semblent pas capables de représenter tout une langue orale) et ce n’est pas un alphabet, mais c’est clairement un quelque chose intéressant.

(Ma traduction)

Même si l’on voit mal comment des symboles qui ne sont pas de l’écriture pourraient être un alphabet de toute manière…


Sources

  1. ‘Earliest writing’ found in China, Paul Rincon, BBC Science, 2003
  2. Early Chinese Writing, section N° 14, in The World’s Writing Systems, Peter T. Daniels, 1996
  3. Early Chinese writing, William G. Boltz, 2010
  4. Anyan Writing and the Origin of the Chinese writing system, Robert W. Bagley, 2004
  5. Urukéen, dictionnaire Universalis
  6. Proto-Cuneiform – Earliest Form of Writing on Planet Earth, thoughtco.com, K. Kris Hirst, 2017
  7. MÉSOPOTAMIE : L’écriture cunéiforme, Universalis
  8. The Epic of Gilgamesh, historyonthenet.com
  9. L’écriture cunéiforme, première écriture dans l’histoire de l’humanité, Carnets de la MAE, Carine Constans, 2013
  10. History of Writing, Steven Roger Fischer, 2003 (p. 56)
  11. Middle Egyptian: An Introduction to the Language and Culture of Hieroglyphs, James P. Allen, 2010
  12. The visual history of A, Dan Roam, 2013
  13. Runes and Germanic Linguistics, Elmer H. Antonsen, 2011, p. 93
  14. The Origins of Writing, Wayne M. Senner, 1991, p. 163
  15. Carvings From Cherokee Script’s Dawn, John Noble Wilford, 2009
  16. Inuktitut, Richard Compton, 2016
  17. The Inuit Language: Syllabics Chart
  18. A History of the Korean Language, Ki-Moon Lee, S. Robert Ramsey, 2011, p. 100 & 111 & 289
  19. Want to know about Hangeul?
  20. Writing Systems, Reading Processes, and Cross-Linguistic Influences: Reflections from the Chinese, Japanese and Korean Languages, Hye K. Pae, 2018
  21. Formation of Korean Alphabet, Jae-Kee Shim
  22. Korean Alphabet Basics – How to Read Hangul (Part 1)
  23. Stone Age Cave Symbols May All Be Part of a Single Prehistoric Proto-Writing System, Jason Kottke, 2019
  24. The Art of Language Invention: From Horse-Lords to Dark Elves, the Words Behind World-Building, David J. Peterson, 2015, p. 229
  25. Maya and other mesoamerican scripts, section N° 12, in The World’s Writing Systems, Peter T. Daniels, 1996
  26. Maya Writing, David Stuart et Stephen D. Houston, 1989
  27. ‘Oldest’ New World writing found, Helen Briggs, 2006
  28. Pour les controverses sur la stèle de Oaxacal, voyez les nombreuses sources de l’article Wikipédia en anglais

6 commentaires

    • Je suis très loin d’être un expert du chinois et je ne saurais te donner de réponse fiable, néanmoins il me semble que le peuple chinois reste très attaché à ses idéogrammes ancestraux, surtout depuis leur simplification (et les nations qui ne les ont pas simplifiés s’en sortent bien aussi).

      Disons que la conversion définitive des hanzi en pinyin me semble relever des mêmes circonstances improbables qu’une réforme visant à rendre l’orthographe du français phonétique après ces longs siècles d’orthographe étymologique. Mais il me manque pas mal d’éléments pour en être sûr. ^^

      J'aime

    • Non seulement les Chinois sont ultra attachés à leur écriture, mais en plus, le pinyin ne vaut que pour le mandarin standard… Or la Chine est un pays vaste et divers, où cohabitent de nombreuses langues (mandarin, cantonais, hakka, wu…) mais aussi de nombreux dialectes d’une même langue, qui souvent sont très difficilement intercompréhensibles, en particulier dans les zones rurales, où pour les personnes âgées.
      À quelques exceptions près, le système idéographique est compris par tous, peu importe la langue.

      J’ai entendu des Français (sinophones !) me dire qu’ils étaient déjà tombés dans des coins où leur mandarin standard n’était absolument pas compris… Par contre, une fois qu’ils passaient à l’écrit, ça allait tout seul
      La Chine a toujours été une civilisation de l’écrit, je dirais même qu’au-delà des paramètres philosophico-religieux ou de leur histoire plus ou moins commune, c’est l’alphabétisation de masse qui fut vraiment une de leurs premières marques d’unité

      Aimé par 1 personne

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