Combien de sons (consonnes et voyelles) un humain peut-il produire ?

Une langue a rarement beaucoup de sons. Le français a 19 ou 20 consonnes et de 14 à 16 voyelles selon les dialectes. On sait jusqu’où cela peut monter dans une langue donnée, mais quel est le maximum de sons qu’on pourrait théoriquement produire ?

Sommaire

  1. Méthode de comptage des voyelles
  2. Méthode de comptage des consonnes
  3. Comptage des voyelles
  4. Comptage des consonnes
  5. Exemples réels
    1. Pour les voyelles
    2. Pour les consonnes
  6. Conclusion

Méthode de comptage des voyelles

Une voyelle est un son produit selon deux paramètres principaux : l’aperture (position verticale de la langue) et le point d’articulation (sa position horizontale). Mais il y a un problème : aux dernières nouvelles, notre langue (l’organe) n’est pas crantée, ce qui signifie qu’il existe une infinité de positions.

La position de la langue en fonction de l’aperture pour des voyelles antérieures.
La position de la langue en fonction de l’aperture pour des voyelles postérieures.

Pour remédier à cela, il faut sortir du domaine de la phonétique (étude des sons dans l’absolu) et entrer dans la phonologie (étude des interactions entre les sons). Cela nous permettra d’établir une quantité finie de sons, mais attention :

  • il existe effectivement une infinité de nuances phonétiques, de manière plus évidente encore chez les voyelles ;
  • le maximum de sons que je vais annoncer ne saurait voir le jour dans aucune langue réelle, car la différence entre deux sons donnés doit être suffisamment grande pour qu’ils soient distincts.

D’autre part, les voyelles sont distinguées par un troisième paramètre : les lèvres, qui peuvent être arrondies ou non.


Méthode de comptage des consonnes

Les consonnes sont plus faciles à compter que les voyelles, car la position de ces dernières varie sans contact de la langue avec les autres organes phonateurs. Mais une consonne résulte du contact de deux organes (langue + palais par exemple) ou au moins de leur rapprochement, ce qui rend très concrète la mesure de leur point d’articulation.

En théorie, on peut toujours déceler une infinité de nuances entre deux points d’articulation, mais la pertinence de cette préoccupation est bien moindre ici.

Points d’articulation et points constricteurs consonantaux.

Mais s’ils sont concrets, les points d’articulation des consonnes sont plus nombreux.

Comme pour les voyelles, le point d’articulation des consonnes tient à deux paramètres, mais d’une autre nature : c’est ce qu’on appelle le mode d’articulation et le point d’articulation (qui, dans le cas des consonnes, est un point de contact ou de rapprochement et non plus une simple position).

Par exemple, les sons /t/ et /s/ sont réalisés au même endroit (le point d’articulation est alvéolaire) mais selon deux modes d’articulation différents (l’une produit un son mat, l’autre un chuintement).

À l’instar des voyelles, les consonnes sont distinguées par un troisième paramètre, mais rien à voir avec l’arrondissement des lèvres : c’est le voisement, qui établit la différence entre /s/ et /z/ (dévoisé, voisé), entre /t/ et /d/, entre /f/ et /v/, etc.


Comptage des voyelles

Avec la méthode de comptage réduite, on aboutit à trois points d’articulation (antérieur, central et postérieur) et quatre positions d’aperture (fermée, mi-fermée, pré-ouverte, ouverte) qui constituent 12 voyelles.

Il faut ensuite prendre en compte l’arrondissement des lèvres. Toute voyelle peut être arrondie, ce qui porte le compte à 24 voyelles. Ici, le tableau en affiche 23 : /ä/ est exclue parce qu’on ne la trouve que dans une conception phonologique, jamais phonétique ; la variété des voyelles ouvertes est moindre qu’avec les voyelles fermées et /ä/ n’y a pas sa place.

Ce tableau de 24 voyelles est le plus propre qu’on puisse constituer en fonction de la position des voyelles (point d’articulation + aperture) et de leur arrondissement. Toutefois, on peut ajouter plusieurs autres points d’articulation : moyen, pré-fermé (entre fermé et moyen, ce sont les voyelles dites « réduites ») et pré-ouvert (entre mi-ouvert et ouvert).

Ces 33 voyelles sont toutes distinguées l’une d’une autre dans au moins une langue (le /i/ et le /e/ seront distincts dans au moins une langue, /ɨ/ et /ʉ/ aussi etc.). Mais aucune langue ne les utilise toutes (c’était déjà vrai du premier tableau, d’ailleurs).

Une voyelle n’est pas liée qu’à la position de la langue et à l’arrondissement des lèvres, mais avant de passer aux autres facteurs de distinction, il faudrait encore affiner le tableau : dans la lignée de /æ/ et /ɐ/, il semble manquer une voyelle, de même que de part et d’autre de /ə/.

C’est pourquoi je vais ajouter de quoi boucher les trous : cinq couples de voyelles (non arrondies + arrondies) aux positions manquantes, plus trois voyelles arrondies manquantes. Je vais aussi enlever /ä/, qui est mieux notée par /ɐ/.

Attention : dans ce tableau, on ne peut plus dire que toutes les voyelles sont distinguées l’une d’une autre dans au moins une langue. Les distinctions sont devenues trop pointues, mais pas encore assez pour entrer dans le n’importe quoi… je trouve.

Avec ce tableau de 45 voyelles, on est à la frontière entre phonologie et phonétique. En ajouter ferait perdre tout son sens à la notion de distinctivité qui est la clé de voûte de la phonologie : deux voyelles doivent être assez différentes l’une de l’autre pour être différenciées dans les langues naturelles. Et je suis allé suffisamment loin comme ça.

Note : la position de toutes les voyelles peut être affinée grâces à des diacritiques (comme ceux qui sont utilisés sur /ɪ̈/ ou /ɯ̽/). Par exemple, entre /i/ et /e/, ce sera /e̝/ (/e/ élevé) ou /i̞/ (/i/ abaissé). La version arrondie de /ɐ/ sera /ɐ̹/ (/ɐ/ arrondi).

Mais on n’en a pas fini : s’il est raisonnable de dire que 45 voyelles peuvent être distinguées en point d’articulation, aperture et arrondissement des lèvres, c’est sans compter sur les altérations qu’on peut y ajouter. Si l’on en croit cet article (oups, c’est moi qui l’ai écrit aussi), il existe 13 diacritiques différents à ajouter aux voyelles, correspondant à des altérations qu’on peut leur apporter.

Néanmoins, neuf d’entre eux servent à affiner les paramètres qu’on a déjà déterminés, comme la position (cf. paragraphe précédent). Ce qui en laisse quatre, pour autant de types de phonation : la rhotacisation, le murmure, le craquement et la nasalisation (cette dernière est la caractéristique des voyelles françaises <in>, <un>, <an> et <on>). De plus, il faut compter la longueur des voyelles (toute voyelle peut être longue, voire extra-longue, mais j’excluerai ce dernier cas).

Nous nous trouvons donc avec 45 voyelles qui peuvent toutes être altérées par 5 altérations : cela fait 45 × 5 = 225 voyelles. Mais ce n’est pas fini : ces altérations peuvent parfois se combiner. J’ai établi rapidement les cumuls les plus réalistes et décidé d’en autoriser 6 sur 10. Je dis bien « décidé » car c’est assez arbitraire, et j’exclue encore les cumuls à trois altérations. Cela ajoute 6 × 45 = 270 voyelles.

murmure craquement nasalisation longueur
rhotacisation
murmure
craquement
nasalisation

N’hésitez pas à faire vos propres calculs ; étant allé déjà bien loin dans les conjectures et l’arbitraire, je m’en tiendrai à ce résultat médian d’environ 500 voyelles, avec une limite basse à 300, pouvant être raisonnablement distinguées.

Je le répète une dernière fois : on pourrait affiner la position des voyelles à l’infini, et les limites que j’ai fixées sont assez arbitraires. En plus, j’ai exclu les diphtongues (combinaisons de deux voyelles en un mouvement articulatoire, comme dans « oui » ou « aïe ») et les tons qui pourraient faire exploser le comptage. Mais aucune langue ne distinguera jamais 500 voyelles. Si vous trouvez cette réponse frustrante, vous aurez bien raison, et c’est pour cela que j’ai ajouté des exemples de vraies langues qui utilisent vraiment beaucoup de sons en fin d’article.


Comptage des consonnes

Tous les points d’articulation et les modes d’articulation ne peuvent pas se cumuler et toutes les consonnes ne peuvent pas être voisées ; ça fait beaucoup de « saufs » mais j’ai fait le tri.

Cliquez sur le tableau pour l’agrandir ou l’afficher net.
Cliquez sur le tableau pour l’agrandir ou l’afficher net.

On trouve 80 consonnes distinguées selon leurs paramètres de base, en triant un peu et en ayant fait attention d’ajouter les consonnes non pulmoniques (le dernier tableau) et quelques autres souvent omises : /ʜ ʢ ɺ ʍ ɥ/ *. À l’inverse, j’en ai éliminé quelques autres qui pouvaient constituer des exceptions aux exceptions, comme les spirantes dévoisées qui restent assez rares ; j’approxime au mieux. Mais la vraie difficulté arrive après, car les altérations consonantales sont beaucoup plus nombreuses et se cumulent bien plus facilement que sur les voyelles.

* J’en exclue d’autres, et je vous invite à lire plus en profondeur cet article si vous voulez mieux en saisir les raisons.

À partir de là, je fais le décompte manuellement. Je détaille mon raisonnement ici pour les lecteurs les plus patients. Avec les différentes combinaisons possibles des altérations consonantales, je trouve 235 possibilités supplémentaires, lesquelles peuvent toutes être géminées (allongées) pour un total de 235 × 2 = 470 sons additionnels, soit 80 + 470 = 550 consonnes possibles.

Et encore, je n’ai pas calculé les possibilités d’altérations sur les clics, qui sont des consonnes rares et presque exclusivement africaines. Si cela vous intéresse, on peut ajouter environ 110 clics (660 consonnes). Pourquoi 110 ? J’explique dans la section sur les langues naturelles ci-dessous.

Tout cela, c’est aussi sans compter les quelques consonnes de bases qui peuvent être syllabiques, ou les consonnes affriquées (combinaisons de plusieurs consonnes simultanées), mais là aussi, le résultat médian est assez satisfaisant.


Exemples réels

Après ce déferlement de chiffres abstraits, cela fait du bien de mettre la main sur des données véritables dans des langues qui ont vraiment une quantité étonnante de sons.

Les voyelles

Typiquement, une langue compte très souvent 5 voyelles (grec, espagnol…), parfois jusqu’à 7 ou 8 (le russe en a 6, l’italien 7). De nombreuses langues n’ont que 3 voyelles (langues polynésiennes…), qui sont toujours /u a i/ (les sons de <ou>, <a> et <i>). Il existe des langues avec 2 voyelles, qui sont très rares (langues caucasiennes).

Mais attention : ces comptages ne prennent souvent en compte que les trois paramètres principaux de la mesure des voyelles : aperture, point d’articulation et arrondissement des lèvres. Ce qui est juste dans le cas de ces langues, car elles ne distinguent pas d’autres paramètres. Mais d’autres langues nasalisent leurs voyelles ou les allongent, par exemple, ce qui peut faire monter les chiffres très haut.

Mon dialecte du français compte 14 voyelles, comme la plupart des dialectes modernes ; mais il y a un ou deux siècles, le français standard en comptait jusqu’à 16, que conservent encore certains dialectes (le plus souvent en Belgique et au Canada).

Graphique des dialectes français avec 16 voyelles. Mon dialecte, comme beaucoup, ne reconnaît pas /œ̃/ et /ɑ/.

Le portugais européen compte aussi 14 voyelles.

Les 14 voyelles portugaises.

On dit normalement que le danois compte 16 voyelles, et il est souvent cité comme l’exemple de la langue avec le plus de voyelles. Mais c’est sans compter que 14 des 16 voyelles danoises peuvent être allongées, ce qui signifie que, en prenant en compte tous les paramètres (et c’est ce que j’ai fait pour mes décomptes ci-dessus), le danois peut avoir jusqu’à 30 voyelles. Ce qui est vraiment énorme.

Les voyelles danoises. Le signe /ː/ indique une voyelle allongée, et donc toutes celles qui peuvent l’être ici.

D’autres langues comme l’allemand montent assez haut, avec 23 voyelles courtes et longues, en en excluant 6, nasales, qui sont plus rares.

Les voyelles allemandes.

Enfin, le taa, ou ǃxóõ, est une langue du Botswana qui détient plusieurs records en matière de phonologie, mais il est difficile de tirer un consensus des diverses analyses qui ont été faites de la langue. On considère généralement qu’il existe au moins 31 voyelles distinctes en ǃxóõ.

Les consonnes

Il existe deux « manières » pour une langue d’avoir beaucoup de consonnes : avec ou sans clics. Les clics, quand ils sont présents, constituent quasiment un inventaire phonologique à part.

Sans clics, les langues les plus riches en consonnes sont les langues caucasiennes, et l’oubykh en tête avec ses 84 consonnes. L’oubykh est une langue morte depuis 1992 mais elle reste la langue connue avec le plus de consonnes sans clics, et d’autres langues caucasiennes flirtent avec ce record à ce jour.

Les consonnes oubykhes (cliquez pour agrandir).

Si l’on inclut les clics, c’est de nouveau le ǃxóõ qui détient le record, avec 54 consonnes pulmoniques mais jusqu’à 111 clics, soit jusqu’à 164 consonnes.


Conclusion

Pour résumer et le dire simplement : combien de voyelles et de consonnes un humain peut-il produire ? Cela dépend si l’on admet un repère réaliste : on peut dénombrer une quantité phénoménale de sons possibles avec des critères pourtants étroits de distinctivité, mais jamais une langue n’en aura besoin, ni ne conserverait un tel système si on le lui imposait. Il suffit de prendre pour exemple le pirahã qui détient le record inverse avec seulement 10 sons distincts.

  • Réponse courte : un nombre infini ;
  • réponse raisonnée : si l’on établit des règles à peu près cohérentes pour définir ce qui différencie deux sons en pratique, on peut dire environ 500 à 700 consonnes et 300 à 600 voyelles ;
  • réponse pratique : les records connus dans les langues naturelles sont de 30 ou 31 voyelles distinctives différentes et jusqu’à 164 consonnes distinctives différentes.

Je pensais écrire un article léger, mais j’avais largement sous-estimé mes besoins mathématiques pour la rigueur nécessaire à sa rédaction. J’espère que les chiffres ne vous auront pas trop déçu ! 😀

Merci pour votre lecture !

10 commentaires

  1. Une langue ou langue imaginaire (idéolangue) réaliste sans clics (encore faut-il savoir les faire) en gros pourraient avoir au maximum 80 consonnes et 30 voyelles (ce qui est déjà pas mal).
    Si on calcule els combinaison de syllabes même simple avec ou sans diphtongue, on peut arriver à des choses conséquentes.
    L’opposition seule entre 2 voyelles, voire 3 en nasalisant le schwa était aussi présente dans les langues amérindiennes entre /a/ et e atone (e à l’envers en API), de ce que j’avais vu.
    Je crois que tu as oublié un tilde sur la a en dessous du tableau d’inventaire des voyelles pour le français.

    Comme d’habitude article très intéressant.

    Aimé par 1 personne

    1. Et encore, comme je le disais, j’ai exclu les tons, qui pourraient facilement multiplier par 4, 5 voire 6 les trente voyelles.

      Je me disais hier qu’un système phonologique raisonnable, pour des mots courts et une diversité plaisante, contiendrait 25 consonnes et 20 voyelles (10, × 2 avec la distinction en longueur).

      Il est vrai que les langues amérindiennes ont un système vocalique surprenant, mais c’est bien pour ça que je mets des « souvent » partout : il y a des exceptions à tout.

      Je n’ai pas oublié la tilde : je reconnais bel et bien le /ɑ̃/, réalisé [ɜ̃] chez moi. En revanche, le /ɑ/ est pour moi fusionné avec le /a/ sous la forme médiane [ɐ].

      Merci de ta lecture !

      J'aime

  2. Trop technique pour moi, j’ai l’impression d’être dans la salle d’attente de mon ORL. Consonnes/voyelles, à part « les chiffres et les lettres » , c’est tout ce que ça m’évoque. 😉
    Mais t’as l’air d’avoir bien bossé l’article tout cas. 👍

    Aimé par 1 personne

  3. J’aime bien ces articles linguistiques, ça me permet de me rafraîchir la mémoire tout en continuant de découvrir de nouveaux éléments (j’ai fait aussi des études de sciences du langage).

    Tout ce que suit sont des réflexions ou constations en vrac.

    Je ne pensais pas que le danois comptait un tel nombre de voyelles. Sept degrés d’aperture c’est énorme, le maximum connu même, et la corrélation de longueur intéresse presque toutes les voyelles, ce qui lui confère une remarquable symétrie. Seule « ombre » au tableau : tout ce beau système est considérablement réduit en syllabe inaccentuée.

    Pour les voyelles de l’allemand, les voyelles nasales sont très marginales en allemand standard et ne se rencontrent que dans quelques emprunts, surtout au français. L’article « Standard German phonology » ne les reconnaît d’ailleurs pas.

    Une question que je me pose souvent : les diphtongues ont-elles le statut de phonèmes ? Cela dépend bien sûr de la langue, mais c’est rarement dit explicitement.

    Il est possible, à partir d’un nombre assez réduits de timbres vocaliques, d’obtenir un inventaire beaucoup plus large comme en navajo qui ne possède que quatre voyelles de base /a, e, i, o/ mais ces dernières peuvent longues ou brèves, nasalisées ou non, ce qui porte le nombre à 16.

    Le nombre de voyelles en oubykh est sujet à discussion, une des grammaire les plus récentes (« A grammar of Ubykh » de Fenwick, 2011) en reconnaît trois, qui s’opposent uniquement par le degré d’aperture (je crois qu’on parle de « système vertical »).

    Se pose aussi la question du rendement des oppositions phonologiques, surtout quand le nombre de phonèmes est grand, beaucoup peuvent n’avoir qu’un très petit nombre de paires minimales, voir aucune. Ainsi l’opposition /ɛ̃/ et /œ̃/ a un rendement très faible, ce qui pourrait expliquer la tendance à la disparition de ce dernier (d’ailleurs nettement moins fréquent que /ɛ̃/).

    Ce n’est pas un hasard si cinq voyelles /a, e, i, o, u/ est le système le plus répandu (environ un quart selon Hagège « La structure des langues »), ce système constitue un bon équilibre entre la quantité de phonèmes et leur contrastivité acoustique.

    Il est assez surprenant que les clics soient aussi localisés car certains d’entre eux ne sont pas des sons difficiles à produire.

    J’ai découvert un livre très intéressant aux éditions de l’Harmattan « Théorie de la marque et complexité linguistique » qui rappelle que qu’on peut considérer un système phonologique en fonction des traits contrastifs au lieu de le voir comme un ensemble de « phonèmes » individuels.

    Un système vocalique très riche (exceptionnel pour une langue du Caucase) et original est celui du tchétchène, avec 8 voyelles simples de base /a, ä, e, ö, i, ü, o, u/, avec une corrélation de longueur et de nasalité, plus quelques diphtongues.

    La linguistique est décidément un monde plein de surprises.

    Aimé par 1 personne

    1. Un grand merci pour ce commentaire qui est tout ce dont je raffole : un avis construit, des remarques, des interrogations, du partage… C’est juste super.

      Effectivement, j’ai fait quelques concessions à un propos un peu vague pour éviter de noyer mon lecteur de détails : les Allemands empruntent les mots tels qu’ils se prononcent dans la langue d’origine, ce qui est rare et admirable, et étend leur phonologie de manière inattendue et par conséquent controversée. Mais ça reste des distinctions pertinentes. D’ailleurs, merci d’avoir mis en valeur la rareté des paires minimales, car la donnée de « fréquence » ne m’avait pas frappé jusqu’ici ! En échange de l’info, je te confirme l’appellation de « système vertical », même si la verticalité est phonémique et non phonétique (ce qui veut dire que les phonèmes ne sont pas aussi joliment alignés qu’on pourrait s’y attendre).

      Les diphtongues sont des « sons ». Ils sont complexes mais « un ». Autant dire que toute diphtongue dont le rôle est démontré par une paire minimale… est phonémique. Les diphtongues sont séparées des « tableaux » vocaliques mais pas du système phonologique d’une langue.

      Je crois que la rareté des clics tient plutôt de ce que leur genèse est improbable. Les langues dérivent toujours d’un stade antérieur qui se « simplifie » (même si cela peut résulter en une… complexification), et il est en réalité exceptionnel que des langues naturelles aient obtenu des clics phonémiques. Beaucoup les perdent d’ailleurs, notamment à cause des contacts avec les langues sans clics d’Afrique du Sud et des pays voisins (que ce soit l’anglais, l’afrikaans ou d’autres langues locales). Et puis l’effort articulatoire des clics reste supérieur à celui de n’importe quelle consonne pulmonique, ce qui est révélé, justement, par les contacts avec d’autres langues.

      J’espère que mon vrac s’emboîtera bien avec le tien ! Pour conclure, je vais prendre ton concept de contrastivité acoustique, qui est très bien représentée par un triangle vocalique, un vrai : https://c3porikrin.files.wordpress.com/2018/07/triangle-vocalique.png .

      J’espère que mes futurs articles te donneront une égale satisfaction !

      En te remerciant pour ta lecture,
      Ywan

      J'aime

  4. Les diphtongues sont effectivement « deux sons vocaliques en un », mais deux phonèmes ou un seul ? On peut les analyser comme une succession « voyelle + semi-voyelle » (ou l’inverse), donc deux phonèmes, ce qui justifie leur absence des tableaux phonologiques. Ce point est parfois sujet à caution

    De même pour la quantité vocalique : en inuktitut par exemple, la quantité vocalique est distinctive, cependant cette langue a seulement trois voyelles /a, i, u/ et non six car les voyelles « longues » s’analysent bien comme la succession de deux voyelles identiques et sont soumises aux mêmes restrictions phonotactiques que les voyelles en hiatus. Dans cette langue, les successions de plus de deux voyelles sont interdites et une voyelle « longue » ne peut se trouver en hiatus avec une autre voyelle, et donc se comporte donc exactement comme s’il s’agissait de deux voyelles identiques.

    Ainsi, au duel, la dernière voyelle du nom est typiquement redoublée et suivi d’un -k :

    inuk – inuuk
    qajaq – qajaak

    MAIS avec deux voyelles en hiatus : umiaq – umiak et non *umiaak

    Le cas du Xoo est fascinant aussi parce que la base vocalique de cette langue est assez simple apparemment : cinq timbres (ce qui est moins que le français) mais chacune est susceptible d’avoir un ou plusieurs traits articulatoire supplémentaire, ce qui multiplie rapidement le nombre de voyelles. Je n’ai pas encore examiné le système de consonnes, trop complexe pour un rapide survol. Les paramètres articulatoires supplémentaires varient apparemment selon les dialectes, ce qui interdit de parler d’un seul système phonologique.

    Il est en tout état de cause impossible de se faire une idée précise de la dynamique de l’évolution des langues depuis que le langage existe (15 000 – 20 000 générations si ce n’est plus, alors que la reconstruction linguistique ne permet de remonter qu’à quelques milliers d’années). Il semble toutefois difficile de croire que les langues aillent toujours vers plus de simplicité, quelle que soit la définition qu’on puisse donner à ce terme. Si le Xoo était issu d’une simplification d’un ancêtre plus complexe phonologiquement, qui lui-même serait issu d’un ancêtre encore plus complexe, on en arriverait à la conclusion absurde que les premières langues humaines comportaient des milliers de phonèmes, alors que l’appareil phonatoire humain est resté globalement le même.

    Aimé par 1 personne

    1. Si deux sons se succèdent sous la forme de deux phonèmes, c’est un hiatus. C’est l’inverse d’une diphtongue. De même, la différence entre /a:/ et /a.a/ tient justement de la phonotactique de la langue. Ce n’est donc pas tellement sujet à caution, mais plutôt variable en fonction des langues.

      Quand je parle de complexication dans la simplification, je couvre toute sorte d’évolution. Par exemple, la diphtongue /ew/ de l’ancien français s’est « simplifiée » en /ø/, pourtant cela a eu pour effet de complexifier sa phonologie. C’est toujours une simplification qui est le moteur, mais pas toujours une simplification qui est le résultat.

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