Cinébdo – 2019, N°13 (Germinal, Fireflies in the Garden, Dreamscape, One Kiss, Pirates des Caraïbes 4, Doctor Strange)

Des expériences intéressantes cette semaine, même si un peu à risques. À part cette m@%#e de Pirates des Caraïbes 4 qui a au moins le mérite de m’avoir diverti, c’est une bonne semaine de cinéma.

Sommaire
Germinal (Claude Berri, 1993)
Fireflies in the Garden (Dennis Lee, 2008)
Dreamscape (Joseph Ruben, 1984)
One Kiss (Ivan Cotroneo, 2016)
Pirates des Caraïbes: La Fontaine de Jouvence (Rob Marshall, 2011)
Doctor Strange (Scott Derrickson, 2016)


Image d’en-tête : Doctor Strange ; films 73 à 79 de 2019

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Lundi : Germinal

(Claude Berri, 1993)

« Thématique : Gérard Depardieu »*

On peut toujours compter sur Berri pour cueillir les baies des plus beaux romans. Renouvelant le sympathique Depardieu (qui ne l’était pas tant dans la dilogie Jean de Florette ni dans Uranus) dans le rôle d’un mineur, ils vont tous les deux au charbon. Ils n’ont pas filé de marron à Renaud pour qu’il leur file son blouson, même si apparemment, sa liberté d’artiste s’est trouvée étouffée par cette collaboration. On ne le ressent pas et il prendra tout naturellement la tête des grévistes dans ce monde du XIXème siècle où la révolution industrielle fait résonner des coups de grisou permanents en politique.

Dans une misère tirée par Zola de son époque, et que nul autre que Berri n’aurait su adapter, on explique la mort en disant : « le cœur » avec un haussement d’épaule. On se réjouit d’une jambe cassée parce qu’on n’en meurt pas. On fricote à tout va et l’on mesure la populace en bouches à nourrir et en salaires, un ratio qu’on est bien en peine de maintenir. Dans ce milieu austère où les animalisations de Zola sont reines, les bêtes humaines sont porteuses d’un drame qui nous saisit à la moelle de nos plus grandes certitudes.

La promiscuité et la saleté, évoquées par la répétition des scènes du quotidien, occasionnent une remise en cause violente de nos habitudes, apportant un contrefort vibrant aux aspects plus politiques et spectaculaires. En revanche, elles n’aident pas à chasser l’idée selon laquelle l’histoire est trop compartimentée, possible effet du broyage fait au montage (faisant passer le runtime de 3h38 à 2h40).

Berri s’amuse à nous titiller par le contraste du noir du charbon, du gris de la ville et du vert de campagnes virginales, suggérant un drapeau aux couleurs ouvrières. Ce qui recouvre le sol se trouvera au sein de la terre un jour, écrasé comme le seront encore des générations d’ouvriers « surminés », piégés par la jeune machine infernale capitaliste. Ce brin d’anachronisme accusateur mâtine la beauté qui traite sentimentalement d’une économie mécanique et peu prompte à changer. C’est un peu le moteur conduisant le film à pécher par trop de littérature jusqu’à nier sans le vouloir sa volonté naturaliste, mais voilà qui est loin d’endommager la compétence tenace du cinéaste pour faire durer le drame autant qu’un bout de pain dans un jour miséreux.


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Mardi : Fireflies in the Garden

(Dennis Lee, 2008)

« Thématique : Julia Roberts »*

Dennis Lee est de cette cabale de réalisateurs révélés par notre millénaire qui jaillissent avec un très beau film et un joli casting sans qu’on sache trop comment. En plus de l’effet de surprise, cela lui a en l’occurrence permis de prêter des peaux neuves à des acteurs qu’on aimerait moins discrets (Emily Watson, toujours fan ici) ou moins renfermés sur eux-mêmes (Ryan Reynolds).

C’est surtout ce duo ambigu à l’écran qui forme la trame de Fireflies in the Garden, les complices adorables contre l’autorité du tyran Willem Dafoe. Ce dernier est hélas victime de son rôle de mauvais père et hérite de l’interprétation moins épanouissante qui le réduit à une créativité inhibée. Mais peut-être cet effacement était-il nécessaire pour que l’on ressentît la force de cette famille endeuillée, explorée par des détails et des insistances par trop prégnants pour se faire bien voir chez Hollywood, mais où tout prend des airs naturels, de l’inattendu (une empathie pas toujours récompensée) au petit geste (rarement un lavage de table a eu une telle signifiance dramatique dans mon expérience cinéphile).

Chapeautée par une photographie d’enfer, l’œuvre de Lee est une plongée en eaux profondes, celles qui coulent des yeux aux moments les moins opportuns et qu’on cache où l’on peut, à l’église ou aux toilettes. Cette prégnance du relationnel est un atout majeur qui me renvoie à Prisoners (de Villeneuve) en manière de succès comme d’ambiance. Jamais très fort, juste pertinent, il agace par certains côtés un peu convenus, voire télévisuels, comme s’il fallait caser le plus d’interactions à la minute sur tout le spectre de l’émotion humaine.

Lee faillit aussi parfois à aller à l’essentiel : peut-être trop confiant dans la qualité de son image, il laisse traîner des inserts redondants. Dans la famille du film… familial, je demande tout le monde. C’est une main gagnante avec des relations soignées, un naturalisme pris au sérieux par des acteurs solides.


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Mercredi : Dreamscape 

(Joseph Ruben, 1984)

« Thématique : Max Von Sydow »*

Dreamscape, entredeux avec bons et méchants entre L’Expérience interdite (Joel Schumacher, 1990) et Charlie (Mark L. Lester, 1984). Meilleur que ses ambitions ne l’annonçaient. Quaid y joue un intermède comique permanent aux sourires mal utilisés et dont on aura du mal à croire au soi-disant génie. On l’aura pris pour un jeune, et après tout, il ne tournait sérieusement que depuis sept ans.

En matière de sérieux, on sera agréablement surpris de la conscience scientifique relative investie dans Dreamscape ; de quoi booster l’idée bassement onirophile du scénario, qui tient tellement à faire du rêve son thème qu’il va jusqu’à l’épitrope : « vos machines, elles ont été conçues par un auteur de science-fiction ? » Comme s’il fallait s’excuser de donner, il est vrai, un rôle plus épais à Von Sydow qui sort justement de deux films de SF médiocres.

La science et ses procédés tiennent encore, en 1984, de ces choses bien et compliquées que des savants font. Alors on met des consoles aux quarante mille boutons, de quoi sauver les apparences à la faveur de l’époque pendant que l’on construit l’intérêt de pénétrer dans les rêves d’autrui sous des angles plus humains et médicaux. Rien qui ne servît d’inspiration à Inception de manière évidente, sans doute du fait que cette rigueur ne trouve aucun écho dans la conception des personnages de David Patrick Kelly et Christopher Plummer, qui servent de prétexte à des conflits déplorables.

C’est d’autant plus dommage que Joseph Ruben, qui sortira Julia Roberts de ses rôles mielleux avec Les Nuits avec mon ennemi quelques années plus tard, s’arrange pour créer le plaisir dans les digressions : ses courses-poursuites, par exemple, n’ont rien à faire là, mais elles sont surprenamment intéressantes (Quaid fait même ses propres cascades, au moins une partie du temps).

Un peu pris au dépourvu de la mode des rêves au cinéma, Ruben tire une étoffe solide d’un matériau rebattu, piqueté çà et là de défauts graves, mais dont les plans de rêve ont gardé leur lustre onirique, non parce qu’ils ont bien vieilli, mais parce qu’ils furent bien imaginés.


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Jeudi : One Kiss

(Ivan Cotroneo, 2016)

« Thématique : langue italienne »*

Le malheur est celui dont on parle, pas celui qu’on vit : c’est ce choix, c’est un peu la devise de One Kiss, de quoi lui donner beaucoup d’air. Le scénario respire la joie de vivre sans pour autant qu’elle soit son objet. C’est un drame pas déprimant qui amène sans cesse des sourires tristes aux lèvres.

Il est rempli de positivisme sans jamais être hypocrite, malgré que l’ambiance est tissée de moyens simples. On s’en rend compte dès le début : Ivan Cotroneo connaît le dynamisme et sait le créer sans effets. Sauf quand il en abuse de sorte à tourner un clip pour Mika (voir ci-dessous) en plein dans l’histoire. Mais ce serait grave si le film entier n’était pas pétillant et qu’il restait campé sur un procédé sûr. En fait de cela, il devient dansé, romantique, dramatique, familial, amical, scolaire ; bien nanti celui qui parviendra à s’ennuyer devant un déferlement tellement nuancé et hyperactif.

Il est urgent que les jeunes stars s’en voient offrir de nouveaux contrats s’il leur sied ainsi. Un tel concept aurait pu agacer, mais c’est un autre bémol qui s’installe devant l’exploit d’avoir évité ce précédent écueil : le détachement. Si cela fait du bien de voir de l’optimisme dans l’injustice, des parents qui font de leur mieux, et surtout que la tolérance en milieu scolaire est dénigrée au profit de l’acceptation, on a quelques difficultés à effectivement discerner le malheur.

C’est heureusement sans grande incidence sur la facilité de l’œuvre de Cotroneo à faire vraiment sourire de tout. Parmi le cocktail d’émotions offert par lui, peut-être la nostalgie n’a-t-elle pas sa place, causée par des ruptures de mise en scène qui sont belles mais un peu larges. Sans doute un symptôme de ce qu’on appelle « craquer » pour un film.


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Vendredi : Pirates des Caraïbes: La Fontaine de Jouvence

(Rob Marshall, 2011)

« Hors-thématique »*

Est-il injuste de jouer la comparaison de ce quatrième PdC avec les films précédents, quand le cœur de la saga est la trilogie de Verbinski ? Bien obligé, malgré l’injustice probable, car le parallèle s’en ressent tout le long du film. Et durement.

Les erreurs que s’était mis à commettre Verbinski paraissent douces face à la rupture opérée par Rob Marshall. Sparrow devient trop explicite : lui dont Johnny Depp savait si bien interpréter ce qu’il disait pour de faux ou ne disait pas du tout, il se fissure. Tous les équilibres sont rompus comme de vils cordages : le mystique et la traîtrise ne sont plus que des laveurs de pont quand ils méritaient encore d’être premiers matelots. Seul un équilibre est conservé : c’est celui de la bourgeoisie, édiles méprisants qui chapeautent – pardon, tricornent assez bien les vauriens, même si cela doit passer par le personnage grotesquement raté de Richard Griffiths (mais si, l’oncle Vernon).

Le plus ridicule est sans doute dans la manière de vouloir recréer le mystère par ce qui sera brièvement tenu secret. Blackbeard en est la caricature, ce capitaine que personne ne connaît, ni n’a vu, qui soudain sort en grande pompe de sa cabine pour s’exhiber au monde comme si de rien n’était. Il n’impressionne en rien, pas plus que le religieux n’a de foi en son culte ou l’acteur dans son rôle (Sam Claflin). Le film entier est tissé dans l’absurde, comme dans ses tentatives de titiller la fibre romantique : une sirène passe pour morte pendant vingt secondes puis repart au quart de tour, comme si de rien n’était, et l’on est censé avoir frissonné.

Il est malheureux de constater que le casting entier est à la dérive, privé de port d’attache, surnageant dans des proto scènes cultes n’ayant nulle idée de quel cap prendre, comme les scènes de « gags » qui se perdent en rallonges. Pourtant, Marshall s’était simplifié la vie en ne gardant qu’une trame narrative.

Le jeu de la comparaison est un désastre. Il prouve plus qu’on n’en demande que la saga se saborde. L’émotion piratesque demeure – il fallait au moins ça – dans l’esprit de plans plus larges et d’une contemplation distante de l’intrigue. Mais dans le cœur du fan, la disparition d’Orlando Bloom et de Keira Knightley reste une perte incommensurable pour laquelle Keith Richards est une très maigre compensation.


Samedi : Trainspotting

(Danny Boyle, 1996)

« Hors-thématique »*

 

 

 

Voyez la critique détaillée ici !


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Dimanche : Doctor Strange

(Scott Derrickson, 2016)

« Hors-thématique »*

Avec le mélange du mystique et de la science et le rapprochement de ses vecteurs les plus fidèles, Marvel n’a plus qu’à jouer la carte du renouvellement le plus longtemps possible. Thanos sait ce qu’il en adviendra, mais Doctor Strange est un des blocs fidèles qui pavent sa route.

L’univers s’agrandit d’un Cumberbatch, acteur de charisme plus que de personnalité s’emboîtant bien dans l’écriture évolutive de son rôle ; rarement l’incrédulité a-t-elle fondu si bien, et l’apprentissage grandit si bellement que sous la main de Derrickson, même si la promptitude du visuel le fait rentrer avec quelque difficulté dans la cible de la taille d’une serrure donnant sur ce qu’on veut faire de lui.

La révélation qui prend place au début du film répond de ce concept, elle est l’ouverture vers un monde du spectacle où les motifs fractalisés, s’ils ont confondu Mads Mikkelsen sur le tournage, sont enfin le recyclage au propre de la technique d’Inception pour les scènes les plus épatantes. Dans la propreté du graphisme, c’est toutefois l’abstraction du mystique qui prend sa racine jusqu’à l’efflorescence d’une fin à la Matrix qui n’éveille point grande nostalgie.

Dans le renouveau, Derrickson tente un patchwork de réchauffé qui fonctionne bien tant qu’il recherche la spiritualité et le principe du « destin extraordinaire », mais se fissure à l’étude du voyage dans l’espace et dans le temps – ceux-là apportent les contreforts d’une diversité phare, pas la consolidation de la transcendance marvellique. Ce sont des fondations un peu faibles supportées par leur ambition, avec une crédibilité fragile mais un bon ressenti.


* Les barèmes montrent le ressenti et l’appréciation critique. Entre guillemets est indiquée la thématique.  Plus de détails ici.

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