[Analyse critique] Trainspotting (Danny Boyle, 1996)

Trainspotting, le film néo-hippie où Danny Boyle joue les « héros in » chez les junkies écossais pour qui le SIDA ne sera qu’une bosse sur une vie de chameau.


Ewan est allé appuyer le « Mac » de son Gregor ; il est né à Perth, celui d’Écosse, mais c’est loin d’être à perte qu’il vend son accent. Il fluctue chez d’autres, qui doivent le forcer, quoique seul Jonny Lee Miller n’est pas Écossais dans le casting des quatre trainspotters.

Entre Quentin Tarantino et Spike Jonze, Boyle a fait perdre 26 livres à sa vedette, mais on ne se doute pas que c’est avec guère plus de 26 livres qu’il a réalisé Trainspotting. Le film est tiré d’un roman d’Irvine Welsh, dont le nom contient une coïncidence heureuse m’invitant à faire le rapprochement avec Les Commitments (Alan Parker, 1991), tourné dans la même misère à la Ken Loach avec un égal humour britannique, mais tourné chez les Irlandais, d’autres ennemis des Anglais.

Ah, les Anglais : ceux qui servent d’excuse à l’héroïne qu’on se propulse dans les veines, ces « hits » pour lesquels nulle parade, ces trips qui n’emmènent pas plus loin qu’en-dehors d’Édimbourg. C’est dans des Lowlands bien réels que les héroïnomanes purifient leur sang des Highlands artificiels, un paysage idyllique qui fait joli en tête d’un billet de blog, mais qui n’est pour eux que le symbole de l’enfermement. Voire : ce n’est pas naturel de s’y balader.

La musique est d’importation aussi, preuve de l’affliction colonisatrice dont Iggy Pop est l’orchestrateur élu de mornes quotidiens, parce qu’on le reconnaît dans sa vénération des substances. Ce lien constant entre géographie et quotidien, rappelant une fois de plus que l’Écosse est plus scandinave que britannique, est une toile de fond précieuse pour le surréalisme.

Car, pour en revenir au cinéma, quel meilleur outil que le surréalisme pour simuler la drogue ? Ça s’est déjà vu, et les trucages de Doyle, s’ils sont ingénieux, ne vont pas jusqu’à reproduire une confusion convaincante. Il aurait peut-être dû se reposer plus sur un procédé qu’il maîtrisait déjà : faire du « foutage en l’air de vie » le but, et cette fois-ci non l’excuse, à ces aiguilles plantées à répétition dans les veines.

Il met sa caméra un peu partout, profitant que ses personnages s’amusent pour jouer avec des plans badins, refaisant par touches ciblées l’avant-plan et l’arrière-plan à la fois. De quoi donner forme à la voix off qui insiste, même si elle se pose trop prosaïquement là où l’image aurait pu parler. Mais là aussi, c’est une anicroche qui a pour écho que la prose, hélas contrairement à ce que pourrait nous faire croire l’invincible Requiem for a Dream notamment (Darren Aronofsky, 2000), est partout dans la drogue.

Boyle nous fait la faveur de rendre la préparation de la drogue belle, élevant ce détail à une perle de mise en scène (c’est arronofskyen, ça aussi), mais qu’est-ce d’autre, en fait, qu’un rituel, une habitude ? La jeunesse et les parents, la drogue et le quotidien sont proches les uns des autres, un maillage serré qui forme la communicativité de Trainspotting ; on arrive à comprendre que l’addiction perde parfois de sa superbe honte, que même la perte en signification de l’appel rédempteur ait un sens.

On n’est pas dans le Londres de Quadrophenia (Franc Roddam, 1979) où les parents sont des pions sur l’échiquier urbain ; ce n’est pas d’eux que vient le problème, puisque la promiscuité du petit pays force tout le monde à s’entendre (quand ce ne sont pas les parents, ce sont les « mates », les seuls immunisés contre la traîtrise et le mensonge) et la vraie addiction n’est pas non plus l’héroïne, c’est celle d’ « empiler la misère sur la misère » (« pile misery upon misery ») pour faire bonne mesure.

C’est d’ailleurs dans l’addiction que l’on ressent pour le film qu’il tire un défaut plus préjudiciable : le détachement. Pas le détachement émotionnel, plutôt celui d’un wagon d’un train en marche. Le premier se joue dans le rôle que se mettent à jouer les parents, justement. C’est un mal pour un bien, car non seulement le surréalisme et McGregor sauvent la face, mais c’est aussi ce sentiment de frustration ressenti par le spectateur qui excite son affinité pour les personnages.

Voulu ou non, Boyle aura abusé de ce manque : le junkie ayant « spotté » le train d’Harry Potter pour débarquer à Londres, il trouve une reconversion bien trop aisée qui jure avec le tourbillon de la drogue. Le scénario devient plus patient, et l’image n’est plus grattée pour son sens symbolique ; peut-être le budget est-il à blâmer pour ça. Le régisseur finit par faire, d’un film trop crade pour créer l’humour espéré (même si des matières fécales en chocolat, c’est, en soi, une astuce drôle), un film trop superficiel pour conserver tout du long l’idée que la prose contient toute la vérité.

C’est devant ces ruptures qu’on est mis en face d’un manque beaucoup plus bête : celui du spectacle. Quelle vocation à la dérision si c’est pour la nier ? Quel but au rebondissement si la promesse de l’image n’est pas continue derrière ? La réponse est dans la décantation, car on découvrira que le film parle fort d’une voix lointaine, de laquelle il faut bien une nuit pour se rapprocher : l’autodestruction, manquant apparemment de clarté et de panache, devient vibrante lors du revisionnage mental, une obsession qui nous fait regretter d’avoir voulu du spectacle quand le sens profond était là, sous nos yeux, et justifiait presque avec jubilation ces replongements successifs dans la drogue.

À plus forte raison, le fait que l’histoire est une longue pente descendante n’est pas un démérite : parmi les efforts mis en vrac dans le dialecte écossais et la teinture de McGregor, il y a une mise en scène humble mais trépidante, et que le manque de budget est loin de rendre timide. Le fuck up, il y en a. Il prend son sens et les acteurs ne perdent pas le leur.

Ce n’était pas une mince affaire de reproduire l’addiction sous forme métaphorique chez le spectateur, de faire d’un film l’héroïne inoffensive d’un moment. Le regret que l’image n’est pas grattée n’est, finalement, qu’un peu de sang dans la seringue.

3 commentaires

  1. Wow, c’est une critique bien tournée qui me ferait voir autrement ce film que je n’aime pas.
    Néo hippie peut être, post punk sans doute davantage, mais les afféteries de Mr Boyle tournent rapidement ce circus junkie en trip à courte portée. Elles se montrent à mes yeux plus idoines avec les manigances des colocataires du précédent film.

    Aimé par 1 personne

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