Cinébdo – 2019, N°9 (Mon père, ce héros ; À nous la victoire ; Oublier Venise ; La Maison jaune ; Looper)

Pas mal de découvertes intéressantes cette semaine, avec un couac du côté italien de Oublier Venise, mais une bonne surprise avec la redécouverte de Looper.

Sommaire
Mon père, ce héros (Gérard Lauzier, 1991)
À nous la victoire (John Huston, 1981)
Oublier Venise (Franco Brusati, 1979)
La Maison jaune (Amor Hakkar, 2007)
Looper (Rian Johnson, 2012)


Image d’en-tête : Looper ; films 49 à 53 de 2019

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Lundi : Mon père, ce héros 

(Gérard Lauzier, 1991)

« Thématique : Gérard Depardieu »*

Le début des années 90 marque l’entrée de Depardieu dans une quarantaine dont le cinéma lui demande d’assumer l’enbompoint et l’obsolescence. Bizarre de se rappeler de lui comme du voyou aux côtés de Tchernia, des deux Blier ou de DeWaere, quand c’est presque lui qui a à pâlir du rôle de Marie Gillain dont c’est pourtant la première expérience d’actrice.

Ces circonstances donnent lieu à une atmosphère de complicité bien rodée et spontanée entre les deux têtes d’affiche. Peut-être un peu trop, car il y a quelque chose d’un peu malsain à chercher les recoins humoristiques du mensonge, d’une méchanceté capricieuse, et du caractère exagérément soupe au lait de tous les personnages. L’île Maurice, démystifiée ou non, apporte un côté idyllique qui est amené sans délicatesse et qui ne se met à fonctionner que de lui-même. Heureusement, Lauzier avait la recette, maintenant perdue, des plus belles comédies françaises, ces drôleries mêlées de drame qui sont de jolis palindromes du divertissement.

Il pousse le bouchon trop loin, les couches de confusion s’entassant sans grâce, mais c’est aussi dans l’excès que Mon père, ce héros tire toute sa belle candeur romantique, toute sa conviction dans des interactions crédibles et qui fonctionnent, ce qui n’était pas non plus gagné d’avance avec un Gérard de part d’ours qui a pour « griffe » de rejeter la sensibilité en bloc. C’est vraiment bien vu de tirer de lui l’image d’un bon père en jouant sur les ficelles de la comédie. C’est limite, mais ça marche. On passera en vitesse sur une musique totalement tarte qui est raccord avec l’idée d’un club de vacances, lequel est le décor bien utilisé pour des couples d’acteurs pas très catholiques ni trop télephonés.


 


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Mercredi : À nous la victoire

(John Huston, 1981)

« Thématique : Max Von Sydow »*

Un film de guerre de sport ! Si j’avais su que ce mélange de genres pouvait exister et réunir Stallone, Caine et Pelé, je me serais sûrement dit qu’il fallût que je regardasse La Grande Évasion de nouveau. Il y en a des airs dans cet opus de Huston au climax modeste, et qui nous laisse dans le léger doute – irrésolu – de confier sa satisfaction ou à la balle tirée du pied ou à celles tirées du fusil.

Quoique, à y bien penser, c’est un film pacifique, abondamment barbouillé de la croix nazie certes, mais qui ne cherche pas à diaboliser les individus, ni à distiller des mauvais perdants chez les Allemands (on entend enfin Von Sydow parler leur magnifique idiome !). Cela ne veut pas dire non plus que la propagande est remisée, mais elle devient médiatique et non plus belliqueuse, puisqu’elle se découvre dans l’ironie amère d’applaudissements en boîte chez le commentateur radio britannique.

Il n’y a malheureusement pas de réelle montée en pression, et les affiliations essentielles ne sont pas à chercher du côté des personnages : les lieux ont plus de valeur, et les rapports qu’ils entretiennent avec le casting sont ceux auxquels on doit s’attacher, même si les paraboles rendent ça peu clair – elles sont largement utilisées pour pallier les sauts un peu périlleux d’espace et de temps.

Il manque en fait l’indispensable : une conclusion cathartique à l’esprit sportif, et une tension continue dans l’atmosphère de guerre. L’émergence du fair play dans une unfair war est une trouvaille qui vaut le détour, tout comme les interprètes et la reconstitution d’un match par dix-huit footballeurs professionnels, mais ses deux thèmes principaux ne sont pas vraiment exploités.


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Jeudi : Oublier Venise

(Franco Brusati, 1979)

« Thématique : langue italienne »*

On pourrait vivre sa vie rien qu’en se regardant dans un miroir ; la VO de cette jolie phrase aura malheureux échappé à mes oreilles italophones mal entraînées. Elles l’ont pourtant captée, certaines que le fond du film se situait en son sein. Un filoguidage insuffisant pour que je susse si je devais comprendre quoi que ce soit en premier lieu.

Je me suis d’abord entiché de la joliesse de l’image, son grain et ses couleurs rappelant une peinture, une nature morte bien vivante et parfaite pour accueillir le drame, bien condensé dans le temps, de quelques jours de vacances. Je n’ai pas mesuré ma déception quand Brusati ne s’est plus soucié que l’éclairage soit cohérent d’une scène à l’autre. Il a continué de capturer la tendresse de chaque geste en osant augmenter le ratio de caméras par plan, sûrement rassuré que les rushs fussent confiés aux ciseaux de Ruggero Mastroianni.

Mais malgré la crédibilité que cette sensibilité lui accorde dans ses études quasi-pornographiques de la sensualité, il y a un sentiment d’empilement ; un mariage, un décès, la joie, la tristesse : c’est tellement binaire, tellement basique et entassé qu’on verse dans le grand-guignolesque (auquel il fait d’ailleurs la part belle sans fard avec un numéro de théâtre aussi baroque qu’amusant). Cela s’accorde bien avec l’arrière-plan champêtre, mais à force d’attendre que chaque allusion soit résolue plus tard, on perd le fil et on ne résout rien.

On appellerait sans doute ça de la « monétisation », aujourd’hui, le fait de transformer en peinture une histoire. Mais derrière ses tableaux, c’est un cadre sans trame qui nous contemple entre quatre z’angles, peinturluré de belles envolées bucoliques mais sans vernissage intellectuel.


Vendredi : Blade Runner 2049

(Denis Villeneuve, 2017)

« Hors-thématique »*

 

 

 

Voyez la critique détaillée ici !


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Samedi : La Maison jaune

(Amor Hakkar, 2007)

« Thématique : langues du monde »*

Avec son premier film, le réalisateur et acteur Amor Hakkar, qui n’avait pas grandi sur les chemins de briques jaunes des Aurès, y a construit une maison jaune pour constituer le réceptacle à des déconvenues très actuelles. On sera porté dessus qu’on le veuille ou non, mais c’est empreint d’une empathie tellement forte qu’on aura vite tendance à le vouloir.

On croirait Une Histoire vraie de Kubrick ; muni d’un hors-bord terrestre, le très stoïque personnage de Hakkar affronte la route, les Hommes, l’administration, s’escrimant respectueusement contre la paperasserie barbare à coups des rudesses de son berbère. Dommage que les ennuis soient à la fois le moyen et la finalité. Il délègue peu à son casting, de sorte que les autres protagonistes n’ont guère plus de valeur que la grande ligne définissant leur usage. Oui, malgré la trame éminemment émotionnelle, ils sont « usés », fantômes livides marchant dans les décombres de leur dénonciation impavide que le rythme et la musique excellente participent à vivifier.

On a l’impression de descendre un escalier en regardant La Maison jaune, comme si, faute de donner de la substance à ses murs ou à la lampe qui éclaire chichement les nuits comblées par le travail, Hakkar en faisait une métaphore par l’extérieur : l’aventure devient une odyssée qui devient un calvaire. Un mérite à porter sur ses talents de réalisateur que le temps a pour le moment failli à entériner.


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Dimanche : Looper

(Rian Johnson, 2012)

« Hors-thématique »*

(J’ai écrit cette critique en juillet 2018. J’ai choisi de la réviser parce que j’ai vu le film d’une manière très différente au second visionnage.)

À notre époque, difficile d’aborder un film qui parle de voyage dans le temps et de télékinésie sans crier au cliché. Mais le successeur de J.J. Abrams chez Star Wars a su en tirer un peu plus de jus, et même en faire une double fondation très solide, quoiqu’il doive s’en tirer avec les plus abominables surexplications possibles en introduction (jusqu’à faire dire au personnage « je le savais déjà, je ne sais pas pourquoi j’ai demandé » comme excuse piteuse à cette mise dans le bain en panne de créativité).

Looper est un film de voyage dans le temps avec une façon bien à lui d’en gérer les paradoxes : un axiome. En l’occurrence, la présence d’une version âgée et d’une version jeune de la même personne au même endroit est rendue tolérable par l’alimentation directe du présent de le la version âgée (Bruce Willis) par le présent de la version jeune (Joseph Gordon-Levitt).

La plupart des films du genre se contentent de maquiller ou d’esquiver le paradoxe (même les plus grands, coucou Interstellar) mais Looper nous l’envoie au contraire en pleine figure, de sorte que le renier revient à renier toute l’histoire… or, elle est suffisamment bien faite pour nous donner envie d’assimiler cet axiome et de continuer notre chemin sans râler. Épaississant grandement la notion phare de pragmatisme et se permettant le plaisir de mettre un peu de classe dans les objets comme les armes ou les lingots servant de devise, il fonctionne, en définitive, avec une recette agréable.

Sur la base de sa fondation, le film va laisser déferler le casting. Gordon-Levitt n’est que légèrement surpassé par Willis et leur conflit est très bien écrit, mais c’est surtout Pierce Gagnon qui remporte la palme du film ; à sept ans, son jeu est terrifiant de justesse, voire terrifiant tout court. Pourtant, son rôle est d’une difficulté énorme, quasi-choquante.

Il est un peu dommage que derrière ces apparences en béton armé, le film fabrique ses propres clichés. On remarquera un retour sans justification de visages maculés de sang qu’on aurait été en droit de croire relégués aux oubliettes des séries B, et la scène magnifiquement ridicule du moment où tout bascule (le film joue avec le temps, rappelons-le), décoré par un nuage en forme de signature de star (réalisme : 0%) nous montrant avec condescendance qu’il s’agit bien de l’instant clé… au cas où le spectateur aurait été trop absorbé par le pop-corn pour s’en rendre compte.

Ce nuage-là.

Avec mon premier visionnage, j’aurais conclu que Looper restait un bon film, bien casté, où les dialogues et les plans sont toujours pleins de sens, et qui sait miraculeusement circonvoluer à des pièges où beaucoup trop de réalisateurs sont déjà tombés. Mais c’est un peu plus que ça : j’étais passé à côté des lumières mais surtout du découpage en espèces d’épisodes qui rendent l’histoire palpitante et ses récurrences élégantes. C’est un film d’Hollywood mais pas un blockbuster, un Super 8 intelligent.


* Les barèmes montrent le ressenti et l’appréciation critique. Entre guillemets est indiquée la thématique.  Plus de détails ici.

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