Cinébdo – 2019, N°8 (Green Card ; Stargate, la porte des étoiles ; La Mort en direct ; Opération San Gennaro ; Norway of Life)

Une exploration cinématographique bien variée géographiquement cette semaine, avec des tournages qui vont de l’Islande à l’Italie en passant par la Norvège, l’Écosse et New York. Une déception du côté de chez Emmerich qui se prépare bien pauvrement à Independence Day, mais un choc chez Elem Klimov qui sera l’objet d’une nouvelle critique détaillée (mercredi si tout va bien).

Sommaire
Green Card (Peter Weir, 1990)
Stargate, la porte des étoiles (Roland Emmerich, 1994)
La Mort en direct (Bertrand Tavernier, 1980)
Opération San Gennaro (Dino Risi, 1966)
Norway of Life (Jens Lien, 2006)


Image d’en-tête : Norway Of Life ; films 43 à 48 de 2019

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Lundi : Green Card

(Peter Weir, 1990)

« Thématique : Gérard Depardieu »*

La nomination pour un Oscar du meilleur scénario original constituait le minimum de reconnaissance que pouvait recevoir Peter Weir pour Green Card. L’histoire glisse avec une aisance qu’on croirait presque répétée avec perfectionnisme, si l’on en croit le trop de précipitation de McDowell et Depardieu à délivrer leurs répliques.

Le quotidien se dessine au gré de la couleur du ciel, sans qu’on ait l’impression de buter sur du bouche-trou ni que Weir se repose désespérément sur Zimmer pour donner le rythme d’un coup de baguette. La performance est surtout bluffante chez McDowell et Bebe Newirth. Depardieu, que ça lui semble trivial ou non, il est le lourdaud français dont on s’amuse de l’anglais plein d’anicroches, et ses gestes n’acquièrent pas plus de naturel que ce pour quoi l’on se contente en France. (Toutefois, lui faire jouer ce rôle de bon gros ours à côté de celui de monstre dans Uranus est loin de renier sa tessiture d’acteur.)

C’est une romance socialement et « couplement » pointue, qui étudie avec un vrai souci de la personnalité les faiblesses et les orgueils. Un peu trop normé, il ne peut ennuyer personne bien longtemps.


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Mardi : Stargate, la porte des étoiles

(Roland Emmerich, 1994)

« Hors-thématique »*

Avec ce machin précédant de deux ans son Independence Day, Emmerich s’est posé des jalons douteux au très fort goût de préhistoire informatique. Très très vaguement space opera, ce Dune version bad boys exacerbe les défauts d’un américanisme dont l’outrance prend sa source au-delà de l’univers observable (au moins, c’était propre dans Independence Day).

Le jaillissement de la SF n’est pas trop mal fait : on croirait Interstellar, avec une introduction agricole qui est remplacée par l’égyptologie. James Spader ne vaut pas Jeff Goldblum dans le rôle du savant un peu perdu, mais il a le mérite de porter sa science au-delà du niveau de niaiserie standard pour un blockbuster : certes, il apprend l’égyptien ancien plus vite encore que Tom Hanks l’anglais dans Le Terminal, mais c’est bien joué de mettre ça sur le compte de la langue morte. Le reste… restera niais.

Le peuple et les bêtes (qui sont des espèces de gnous à tronches d’ornithorynques passés au micro-ondes) sont encore plus ridicules que ceux des premiers Star Wars, ce qui rendrait Stargate seulement médiocre s’il n’avait pas aussi 20 ans de retard. Par Anubis, les effets spéciaux sont d’un lanlouille ! Des inserts sont même copiés-collés. Il y a un peu de Le Cinquième Élément : le désert, les buildings un peu sordides…

Stargate ne fait même pas exprès d’être rétro ou vieux jeu ; son retard en tout est vraiment déprimant, mais il est aussi d’une fadeur choquante : des murs droits et gris, un monde de sable avec un chapiteau, une pyramide, une cité et deux Lunes ; des autochtones en pagne, un grand méchant magicien d’Oz. En plus, le choc entre les styles des personnages est aussi délicat que Godzilla avec un coquelicot. Autant dire que le niveau émotionnel en est réduit à un soupir pour chaque mort et un bâillement par rebondissement.


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Mercredi : La Mort en direct

(Bertrand Tavernier, 1980)

« Thématique : Max Von Sydow »*

Entre True Woman Show en plein air et dispute orwellesque des droits à l’image, La Mort en Direct a de quoi impressionner. Plaçant la morale au centre des préoccupations d’un monde si parfait qu’il en a des airs de post-apocalypse, il devrait, en toute logique, carburer au dilemme. Doit-il seulement aux décors 100% made in Scotland d’être mis au ban de son potentiel ?

Le film parle d’authenticité, parce que le vrai nous manque dans cet univers où tout est aseptisé comme dans Brazil et où l’on court après des pilules comme si elles remplaçaient la trotteuse des montres. Il y a un côté très 80s dans cette manière de représenter l’enfermement du monde sur lui-même par un prolongement du quotidien, comme dans le déni de l’explosion moderniste. Mais cet aspect rétro ne suffit pas à expliquer l’autarcie placée comme fondement du scénario : il manque quelque chose à ce monde, des connexions ; le luxe du plaisir télévisuel et la décadence du loisir, transformant l’agonie de Katherine Mortenhoe en thème de série télévisée, ne font pas tout. Roddy le caméraman-voyeur va s’en rendre compte, d’ailleurs.

À travers des personnages au caractère bien affirmé mais mal développés au-delà de leurs points forts et faibles, on avance en pointillés, on est en manque de métaphore. Les blancs des dialogues s’étendent comme des blancs dans la trame même de l’histoire, si bien qu’on est balloté par une vie que le régisseur peine à nous faire passer pour aussi exceptionnelle qu’elle doit l’être dans l’œil du téléspectateur, celui qui, dans l’histoire, se délecte qu’une personne meure. Katherine, mourante, supposément en fuite, nous fait caresser la dimension banlieusarde de la cité, aspect qui ajoute au moins à l’immersion sans devoir être ostensible comme le reste, mais sans non plus ériger l’ennemi au rang monstrueux qu’il mérite, ni justifier la montée chez Roddy d’un regret si profond qu’il va tout changer.

Les sentiments sont là, mais abstraits, éthérés, comme si on avait oublié de les arc-bouter et de les mettre en forme. C’est un « crève ou marche » lymphatique et presque mièvre, plein d’idée et en toute confiance dans son Scotlywood, mais plat comme les Lowlands.


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Jeudi : Opération San Gennaro

(Dino Risi, 1966)

« Thématique : langue italienne »*

Ayant importé au préalable deux Américains pour renverser les rôles de l’offre et de la demande en matière de mafia, Risi a fait un épigramme criminel plein d’humour où il se surpasse pour confronter les Napolitains à leurs propres contradictions. En fait, la mafia n’est jamais nommée : on préfère tout oublier et remplacer les bobos par Dudu et sa mamma aux côtés de Totó, une soupe italienne bien relevée – mais il y a trop d’épices.

Car si l’on n’est pas en Sicile, le scénario est clairement un souk. Heureusement qu’y surnagent les petits crimes et les grandes gueules qui font tout le charme d’un Risi pamphlétaire ; à Naples, à l’en croire, tout se passe et tout son contraire, au vu et au su de toute la ville sans que personne ne le sache. On respecte l’argent d’un saint mais on moque le prêtre, on pousse le voleur au forfait puis on l’arrête. C’est un film policier sans police, un thriller sans frissons que de rire, bref, un renversement des codes qui est ne devient rien de plus qu’agréable, parce qu’il ne se contient pas.


Vendredi : Requiem pour un massacre

(Elem Klimov, 1985)

« Thématique : langue russe »*

 

 

 

Critique détaillée à venir !


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Samedi : Norway Of Life

(Jens Lien, 2006)

« Thématique : langues du monde »*

Le titre nous annonce presque un témoignage sur la vie norvégienne, à tout le moins un extrait d’une représentativité quelconque. La parodie est une vraie surprise. On nous fait prendre le départ dans le Mad Max glacé d’une Islande ayant pour but de présenter, pour une fois, la Scandinavie unifiée, belle et vide.

Bientôt, c’est l’impression de reconnaître Wrong (Quentin Dupieux, 2012) qui prend de court. Un humour à la fois noir et absurde transpire d’une Dark City lumineuse, d’une propreté surréaliste et aux principes étranges. On retrouve un peu la Norvège du fait que l’on doit se sentir bien dans cette cité hors du monde, comme s’il suffisait de nier le mal-être pour en sortir. Une responsabilité transmise au spectateur sans qu’il ait vraiment toutes les billes en main. Je suis personnellement grand adepte de l’absurde et de la déconstruction, mais la part d’incompréhension typique allait avec un mystère trop épais ; il semble qu’il manquait la soupape pour se soulager de la frustration. Ou bien la quantité de mystère révélé était-elle trop faible pour susciter les premiers délices de son addiction.

Il manque le sentiment de besoin, vital à l’humour absurde, le besoin de savoir d’où l’on vient et où on ne peut pas aller, pour vraiment profiter masochistiquement du regret. C’est pour moi un gros défaut sur lequel je dois m’épancher longuement, mais Norway Of Life n’en démérite pas pour autant dans son genre. Il nous donne quelques scènes fabuleuses, des répliques joyeusement crispantes, une société qui nous fait craindre un futur ni loin ni familier, ainsi qu’un rythme au confort inégalable.

Et puis, tant que l’écran n’est pas éteint et qu’on n’a pas commencé d’y réfléchir, le film nous met dans un état d’esprit assez magique, du genre dont l’archétype semble être les échos de bruits de pas. Il faut savoir reconnaître qu’un soufflé tombé, quoique raté, n’a pas moins de goût pour autant.


 


* Les barèmes montrent le ressenti et l’appréciation critique. Entre guillemets est indiquée la thématique.  Plus de détails ici.

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2 commentaires

    1. J’ai constaté. Pourtant, l’ayant sous-titré, j’ai vu chaque scène au moins à trois reprises. D’ordinaire, ça me rend d’autant plus critique, mais pas cette fois !

      J’ai frémi aussi en voyant Иди и смотри. J’espère que mon article sera à la hauteur. ^^

      Aimé par 1 personne

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