[Avis détaillé] Le Salaire de la Peur (Henri-Georges Clouzot, 1953)

C’est compliqué de tenir les délais quand Internet est en panne. :-/ Il voulait sûrement être solidaire des camions de Le Salaire de la Peur auxquels on demande tellement ! Fi, je publie cet article vendredi mais WordPress vous dira que c’était jeudi ; un petit mensonge informatique vaut bien la satisfaction d’un emploi du temps entretenu. Vous n’y verrez pas que du feu, heureusement ; vous n’êtes pas un personnage de Clouzot !

Yves Montand & Véra Clouzot.


Le Salaire de la Peur, sorti en 1953, est le seul film auquel on pense à l’évocation du nom de Henri-Georges Clouzot – en partant du principe qu’on le connaisse, déjà. C’est un succès qui le dédommage au centuple du mépris posthume dont il souffre encore. Et si la qualité cinématographiques n’y suffisait pas, c’est le tournage qui aurait pu le justifier ; entre sa cheville qui se rompit – sûrement en manque d’une flagornerie méritée – et les yeux de ses stars qui se conjonctivèrent au contact d’un pétrole authentique, et puis entre le budget et les dates butoirs repoussées, Clouzot s’est clairement payé lui-même du salaire de la peur. Si l’on doit s’en sortir avec un fond sonore composé de cigales parce qu’il n’a pas su maquiller la Provence en Amérique du Sud, ce n’est clairement pas cher payer pour les 2 000 $ de prime.

J’ai vu Le Salaire de la Peur pour la première fois à un âge où le noir et le blanc étaient pour moi synonymes de « chiant ». En plus, le film est long. Je crois que c’est le premier du genre qui se soit laissé dompter par mon jeune esprit, même si je l’ai bien senti passer… pendant… deux… longues… heures… et… demi. Je suis ravi, avec ce second visionnage, d’avoir totalement vaincu ce sentiment.

J’ai même retrouvé la fascination devant la mise en scène de la prison et ses principes contre-nature : trop grande pour qu’on s’en évade, désolée et affamante, occupée d’arides écorces et peuplé de personnages à rides précoces. Les détenus n’ont pas des tenues mais sont tenus de dessiner l’arche du métropolitain sur les murs comme d’autres affichent un poster de Rita Hayworth. Bref, le parangon du désert, les racines même de sa polysémie.

Quant à leurs racines propres, Montand et Vanel ne vont avoir de cesse de se les renvoyer tour à tour, avec moult argot (une langue à ajouter à la VO déjà quintilingue !) et se montant le bourrichon sur leur Paname perdue au profit de ce panam éperdu. C’est dans une grâce toute douce, au milieu de ce proto-dieselpunk, que l’affection liant les deux hommes va retourner sa veste jusque dans les tréfonds les plus intenses de l’incompréhension et de la méchanceté mutuelle.

Chez Clouzot, des Ricains s’activent au pied de leurs derricks, tout nus – métaphoriquement – quand cette source de leur richesse est fragilisée. Révélées au grand jour, ces tours cracheuses d’or noir qui se parent soudain de flammes duotones sont de véritables invitations à se moquer de la mégalomanie ou des inégalités. Mais l’inégalité est la source, elle, d’un bénéfice réciproque, et je crois que c’est cette révélation fabuleuse qui sert de liant à l’horreur, la rendant supportable, voire plaisante. Car le régisseur tient à notre satisfaction, ne reculant que devant l’ornière que représente le soufflage de l’incendie par la nitroglycérine. Il en fait presque trop : les jurons magnifiques de Montand qui jacte le jars mieux que Michel Simon ne suffisent pas à aplanir la grandiloquence avec laquelle les problèmes s’enchaînent ; sérieusement, je ne tiens pas à multiplier les références anachroniques, mais on se croirait dans un film spatial !

Le simple fait qu’il y a deux camions donne déjà un peu trop d’épaisseur aux « problèmes » ; quand on voit la solution de l’un, on est mis dans l’expectative de la solution de l’autre. C’est un peu tout ce qui donne le rythme jusqu’à ce que HGC joue enfin la carte de l’inattendu. Une façon de se remettre tout seul sur le droit chemin de son idéal : bien faire comprendre que la peur n’est qu’histoire de conscience, et que chacun l’exorcise à sa manière, ou galvanisé ou statufié par elle.

L’allégorie d’un road movie auquel Gabin a refusé de s’affilier, ne voulant pas risquer de jouer un couard devant son audience soumise ; il a peut-être ressenti le besoin de se racheter avec Gas-oil (Gilles Grangier, 1955), car Le Salaire de la Peur donne à de multiples reprises des raisons de rester bouche bée aux mâchoires les plus carrées. Car au-delà de son emploi d’acteurs compétents dans la peau de mécanos débrouillards, Clouzot illustre qu’on n’est jamais éloigné de rien. On n’a pas idée d’où ça mène, le Nord-Sud…

4 commentaires

  1. « le seul film auquel on pense à l’évocation du nom deHenri-Georges Clouzot »?
    Euh, son Corbeau avait quand même pas mal fait jacter auparavant, et sans nul contribué à forger sa réputation mauvais caractère (je suis sûr que dedans sa tombe le pauvre Blier à encore peur de se prendre des beignes).
    Pas même une petite mention pour la Véra et sa beauté diabolique ? Dommage car la aussi, il y a matière à décortiquer ce qui se trame dans ce trio toxique et explosif.
    Bien sûr, il y a la route en effet, un « voyage spatial », j’aime bien l’idée, qui n’est pas si loin de la vision de Friedkin à la fin de Sorcerer.
    Va falloir traîner maintenant vers le Quai des Orfèvres pour compléter le panorama de cette superbe œuvre au noir.

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