[Cinémavis #39] Les Commitments (Alan Parker, 1991)

J’ai fini par me dire qu’il serait bon d’écrire une revue détaillée de Les Commitments. Un film pour lequel mon affection est allée croissant et qu’il me semble injuste à présent de ne pas avoir barbouillé de lignes plus nombreuses.

C’est une comédie dramatique, sociale et surtout musicale d’Alan Parker sortie en 1991.


Tout comme Dublin cache ses secrets derrière ses murs crasseux, grisâtres et humides, Parker a tout dissimulé dans sa préproduction. Quand un film fait appel à des musiciens avant de questionner leurs aptitudes d’acteurs, il y a de quoi faire tout le film avant le film. Il l’a payé au prix d’une figuration difficilement gérable qui substitua des outils de chirurgien aux ciseaux habituels dans les mains du monteur, mais le résultat est là : un vrai groupe Les Commitments, où tout le monde joue de son charisme et de son instrument, avec une performance musicale fabuleuse qui fait marcher une alchimie toute anglo-saxonne, la recette de gourmet pour transformer un home cinéma en pub. Le tout jusqu’au détail que personne ne voit, comme la présence dans le casting du Boy de U2 qu’on a revu sur la jaquette de War.

The Commitments.

[Spoilers] Parker trace un chemin rarement usité, celui de la gloire quand elle arrive contre toute attente. Elle est voulue, bien sûr, mais on lui court après en pleine conscience des risques d’être désilusionné tout comme de la forte probabilité de rencontrer des obstacles idiots. Sûrement involontairement, Les Commitments est la parfaite image du dicton prétendant que le pouvoir ne vient qu’à ceux qui n’en veulent pas ou ne s’y attendent pas. La simple progression sur ce chemin escarpé est digne d’un Oscar pas encore inventé pour la façon qu’il a de rendre le succès concret et de le relativiser par l’intérieur. On nous dit bien qu’il n’y a pas de secret pour être artiste, mais Parker le montre pour de vrai, comme s’il avait pénétré dans les Enfers et en était ressorti sans se retourner, détenteur privilégié et généreux de ses mystères.

La jeunesse et les jurons ne sont pas le paradigme (qui eût été simpliste) de cette tête dublinoise fanfaronne et bonne-vivante. Avec Sinéad en arrière-plan, la Big Sister qui veille, Parker va donner la parole à des noms, juste des noms : U2, Madness, il y en a pour tous les goûts car ce sont là les vraies racines qu’on cherche à nous (re)mettre en tête. Des jumelles de Kubrick aux décors de Loach, d’un batteur-videur version Keith Moon à la comptine de sauteuses à la corde, le cinéma et la musique se disent « I’m One » (oups, malheur à moi, les Who sont anglais !) et cimentent définitivement le naturel ravageur qui liait déjà d’atomes crochus tous ces acteurs qui n’en sont pas, où passent inaperçus des « détails » comme les allusions au gaélique (chanté pour une berceuse… l’espoir que les jeunes reprennent le flambeau de la langue peut-être ?) ou l’autoréférence de Parker à son Mississippi Burning.

Parce qu’au-delà des noms et de la gloire, il y a les personnages, ce qu’ils veulent, ce qu’ils signifient… et ce qu’ils jouent.

Glen Hansard, Felim Gormley, Johnny Murphy.

D’ailleurs, peut-être le film est-il tellement évocateur parce qu’il ne cherche pas à developper ce que promet son sujet. Comme l’illustre le personnage du chanteur dans le rôle (pardonnez-moi) du c****rd d’une manière aussi fortement charismatique que superficielle (il est le plus crédible mais rend d’autant plus fine la pertinence de la vulgaro-sexo-centralisation des dialogues), on ne connaît les protagonistes que par leurs interactions avec les autres. Des liens fortuits créés d’ailleurs par l’improvisation. Voilà peut-être la faille voulant que je ne sache vaincre la frustration que m’occasionne la conclusion, et que cinq visionnages ne m’aient suffi pour voir la poésie se voulant son corollaire : les personnages se tissent les uns les autres, ils n’ont pas de personnalité propre.

Felim Gormley.

Mais on peut compter sur une conséquence à cette toile de relations dont on a déjà parlé : l’ambiance. Pour ce film, les personnages sont les points de peinture d’une image sociétale impressionniste, qui n’a de sens que de loin, quand on voit l’image globale. Pour peu qu’on choisisse d’y plonger, on ne regrette pas l’apnée.


Les Commitments n’est pas un film parfait, il est victime du manque de panache propre à Parker que je ressens avec Birdie et The Wall, l’impression qu’il ne manque qu’une seule chose, mais une chose essentielle. Toutefois, je n’ai qu’à détourner les yeux de mes doutes pour m’apercevoir que la qualité cinématographique est là, que l’expérience est de taille, et son « commitment » énorme. Je le disais, mon intérêt pour l’œuvre allait croissant, mais je crois qu’il est maintenant stable au niveau d’une admiration mi-blasée mi-contemplative de cette immersion ultra-crédible dans une célébrité qu’on discerne pour une fois si bien, pas si loin…

Pour aller plus loin, cette interview de l’acteur principale est assez prenante, en plus d’être un signe encore plus révélateur des caprices du succès.

6 commentaires

  1. A noter que même sans avoir vu le film, la bande-son reste un très bon album.

    La critique mériterait des termes un peu moins pompeux/ou des tournures pompeuses qui peuvent renvoyer à un lecteur lambda une image un peu barbante du critique et même du film en lui-même 😉

    By the way, toujours aussi bon de lire tes critiques qui mélangent visuel et émotionnel – ce que j’aime dans le fait de critiquer, c’est d’accepter sa part de subjectivité, et tu le fais haut la main.

    Aimé par 1 personne

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