La différence entre la poésie, la nouvelle et le roman (pour moi)

La littérature a toutes sortes de frontières souvent interprétables. En tant qu’auteur amateur de poésie et de romans/nouvelles, j’aimerais parler de ma perception de ces limites.

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J’ai commencé d’écrire de la poésie très jeune, bien avant d’avoir des notions de narration ou de belle expression. Je recherchais un agencement particulier entre les mots que je connaissais, pour la bonne raison que c’est à peu près tout ce que je savais faire. Aujourd’hui pourtant, je vise à peu près la même chose : l’euphonie, la déconstruction des mots (comme Mallarmé, me dit-on) et leur réinterprétation. La nature bornée de leur orthographe figée ne doit être le synonyme, pour moi, d’une cage sémantique indémontable.

Ainsi la poésie, après avoir été le terrain de jeu que l’enfant que j’étais, me permettant de jouer avec mon peu de connaissances, n’a pas changé dans l’usage que j’en fais : c’est un royaume des mots. Je leur cherche un sens qui dépasse la définition du dictionnaire, et j’essaye de tisser tout un réseau de jeux sur eux pour les faire parler à leur insu : holorimes, allitérations, assonances, je lie les mots entre eux, et je m’intéresse à eux de près.

J’ai du mal à trouver légitime la critique objective sur ma poésie, à moins que je n’adopte une quelconque forme classique (les alexandrins sont bien charmants). Par contre, j’accorde une importance toute particulière à la critique subjective : quoi que vous pensiez de ma poésie, je considérerai que vous avez raison. Vous n’aimez pas le rythme ? C’est trop verbeux ? Mal formulé ? J’ai abusé de ci, de ça ? Il n’y a pas de cohérence ? Les rimes sont insuffisantes ? Dans tous les cas, si vous le pensez, vous aurez raison. Car en poésie, je ne cherche pas à écrire bien, je cherche à m’exprimer d’une façon qui soit belle à mes yeux ; tant mieux si c’est beau pour d’autres.

Cela m’amène à parler de ce que je considère comme la clé de voûte de ma poésie : la libre interprétation. On a parlé de la forme, mais ce que j’ai dit vaut pour le fond aussi : quoi que vous pensiez que j’aie voulu dire, vous aurez raison. Cela ne veut pas dire que mes poèmes sont dénués de sens, mais celui que j’y mets n’est pas forcément accessible. Alors si vous en voyez un, tant mieux !

Je considère la poésie comme le mode d’expression le plus pur (dans l’usage que j’en fais, en tout cas), et cela s’affilie un peu à l’art brut. Alors, ce qui m’importe, c’est que le poème vous évoque quelque chose. Qu’importe que vous soyez sensible à la forme ou au propos, et qu’importe si votre vision est la mienne ou non : si vous avez vibré, mon poème est réussi. Le pouvoir de l’interprétation est puissant mais dangereux ; lui permettre de gambader dans la poésie, c’est adopter toutes les sécurités nécessaires pour le voir exploser en un magnifique feu d’artifice littéraire inoffensif.

Aux exégètes imaginaires qui n’étudieront jamais mes poèmes : il n’y a rien à voir, circulez ! Vous aurez de meilleures chances avec mes nouvelles et romans.


Je vois une différence fondamentale entre la poésie et le roman/nouvelle : pour moi toujours, la première est de la micro-écriture, et le second est de la macro-écriture. Si la poésie est le royaume des mots, la nouvelle et le roman sont l’empire de la narration.

Je ne peux m’empêcher de faire, ici aussi, le lien avec les langues : j’ai l’impression que j’utilise la poésie comme la phonétique (l’étude des sons eux-mêmes → l’étude des mots eux-mêmes) et les romans/nouvelles comme de la phonologie (l’étude du comportement des sons selon leur environnement → l’étude du comportement des mots selon leur environnement).

J’entends bien que pour d’autres, la poésie requiert de la macro-écriture afin de développer un propos clair ou d’établir des liens (ce que je ne fais pas ou peu), et j’entends que le roman/nouvelle est autant de micro-écriture que de macro-écriture. En fait, pour moi, cela dépend : il m’arrive aussi bien d’écrire un roman/nouvelle avec un plan rédigé au préalable afin de m’occuper de la macro-écriture (mon plus grand script du genre faisait 7 pages) que sur une idée plus ou moins développée, voire juste une pensée tenant en une phrase.

Un roman/nouvelle étant une histoire, me direz-vous, il y a forcément une certaine considération de la macro-écriture afin de créer quelque chose de cohérent. Mais j’ai déjà écrit une nouvelle de 31 000 mots (69 pages) sans jamais y accorder une seule seconde… C’est Coffre au cœur et c’est l’écrit long dont je suis le plus fier. J’ai donc la chance (car je n’y suis pour rien) d’être très souple en matière de macro-écriture.

Mais que j’y pense ou non, l’intérêt d’une histoire est d’être intéressante continuellement, et c’est à ça que je consacre mon énergie dans l’écriture de textes longs. En fait, je suis souvent étonné d’accorder si peu d’importance aux mots composant mes écrits longs alors que j’y suis tellement attaché en poésie… Mais c’est bien là la preuve évidente que ce sont pour moi des disciplines très distinctes. Et en ça, je pense que je suis meilleur poète qu’écrivain, même si je préfèrerais que ce soit l’inverse, attendu que le roman/nouvelle est un terrain plus varié.

Je ne prétends pas qu’une discipline est supérieure à l’autre, mais pour moi et compte tenu de la façon dont j’utilise l’un et l’autre genre, je retirerais plus de fierté de savoir manier à la fois la narration et le style d’un roman que de pouvoir créer de beaux poèmes. J’explique.

Un roman nécessite de l’endurance, tandis qu’un poème, pour peu que je sois poussé par la muse, peut couler tout seul en quelques minutes. Et puisque la réflexion d’un poème est très rarement consciente chez moi (comme avec Le voyage dans l’espace ou Je vis sur un planémo mais à l’exception de Vers Guerres par exemple), c’est une discipline à laquelle je m’adonne avec beaucoup plus de spontanéité et sans jamais me forcer… On ne peut pas en dire autant du roman/nouvelle. Alors, inévitablement, la maîtrise de ce dernier genre revêt pour moi plus de charme.


J’ai parlé de la frontière entre la poésie et le roman/nouvelle, mais quid de la différence entre le roman et la nouvelle ? J’écris « roman/nouvelle » avec cette barre oblique toute laide pour la bonne raison que je ne perçois pas de différence entre les deux. Il y a vraiment deux écoles en la matière : pour les uns, la nouvelle et le roman n’ont absolument rien à voir. Pour d’autres, le roman est juste une nouvelle longue. Je suis de ceux-là (et je pense que le jugement revient à chaque auteur).

Comme je l’ai déjà dit, je suis souple en matière de conception d’une histoire, et parfois j’écris sans avoir aucune idée de la longueur potentielle du texte. De plus, je consacre à la création de mes personnages la bagatelle de 0 seconde. Quand j’écris au pifomètre, il n’y a rien parmi les éléments constitutifs de mon écrit que je puisse étirer en fonction de la taille que je vise, puisque je ne vise rien.

Parfois, le sens lui-même, je l’ajoute à mes textes longs au fil de l’écriture, voire à la relecture ! Et même si j’ai un plan, je ne le « coupe » pas au montage pour viser une certaine longueur ; parfois, l’écriture me fait développer un aspect en particulier, et passer en vitesse sur d’autres. Une œuvre a toujours sa propre volonté, et il n’y a rien qu’on puisse y faire.

En disant cela, j’exclus toute contrainte d’écriture, mais j’ai déjà écrit plusieurs textes avec des restrictions de longueur, et vous savez quoi ? Je n’y ai pas plus réfléchi. Ça m’a d’ailleurs coûté de nombreuses relectures pour élaguer un certain texte afin d’arriver à l’enfoncer comme une pile de vêtements dans une valise de 40 000 caractères (environ 7 000 mots).

Tout ça pour dire que la différence entre une nouvelle et un roman, pour moi, se résume à une limite arbitraire de taille. Avant, j’aimais bien l’idée selon laquelle un texte de plus de 50 000 mots était un roman (ce qui voudrait dire que je n’en ai écrit qu’un, Hortissia, avec ses 52 000 mots en 141 pages), mais je vois maintenant que j’y suis allé un peu fort. J’aime particulièrement écrire des textes de 25 000 à 30 000 mots, et je crois que je les qualifierais aujourd’hui de romans courts.

Pour l’exprimer graphiquement, ma conception est la suivante.


J’espère que cette analyse très idiosyncratique vous aura intéressé. Je ne pense pas qu’il existe de véritable norme séparant ou reliant la poésie, la nouvelle et le roman. La poésie peut prendre des formes longues, et tout revient finalement au fonctionnement de l’esprit créatif. J’ai fait cet article dans l’espoir de vous aider à fixer vos limites, voire à reconsidérer votre manière d’écrire, qui sait ?

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